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La Lumière de la terre

  Si l’on évoque la mort de tel ou tel écrivain, revient la formule connue : « Avec lui disparaît l’une des figures marquantes de ce siècle... » Avec Alfred Kern, Prix du Patrimoine 2007, cette figure ne disparaît pas.
 La figure d’Alfred Kern (1919-2001) apparaît, et ne cesse de s’imposer, comme de son vivant. D’ailleurs, je parle de lui au présent – sa marque de fabrique (cf. Francis Ponge, La fabrique du pré), sa griffe, son estampille. Être présent à l’univers, aux êtres comme aux paysages, de même qu’à ses aspirations personnelles – son imaginaire, son espace romanesque, sa planète Utopie...
 Kern, que je connais bien, pour l’avoir fréquenté, écouté, lu et entendu durant près de trente ans. Un ami de trente ans, un écrivain de cette stature, ne fait que grandir dans notre souvenir et, disons-le, dans notre admiration...
  L’homme du texte en mouvement
 Romancier, poète, auteur multimédias (radio, films pour la télévisionphotomontages), grand parleur et dis coureur, philosophe aussi bien qu’homme d’images, le voici devant nous, l’oeil vif, l’esprit inquisiteur, sa lucidité et son imaginaire en action. Et voici ses poèmes allemands (je ne dis pas « en allemand », voyez la nuance), arrachés par Gérard Pfister à l’oubli et à la poussière des archives, traduits de manière exemplaire par Jean-François Eynard, avec un texte de souvenirs de Michel Fuchs. Voici pour ce Prix du Patrimoine Nathan Katz 2007. Kern aurait souri de cette appellation, lui, l’homme du présent, du verbe en action, de la parole vive et tenue serrée, du texte en mouvement (work in progress), l’écrivain de toutes les métamorphoses – un visuel aussi bien qu’un visionnaire, un passionné de l’écriture...
 Sa démarche rejoint aussi bien celle de Mauriac que de Faulkner, mais en sens contraire. Chez lui, ce sont d’abord les romans. Puis les poèmes. Le romancier : sept romans. Deux aux Éditions de Minuit, cinq chez Gallimard.
 Le poète : quatre volumes, tous chez Arfuyen, dont ce dernier en allemand. Son titre à lui seul, La lumière de la terre, résume son œuvre en entier.
 À la différence de tant de « philosophailleurs primaires » comme disait Fargue, il a construit longuement, patiemment, « une » œuvre, son œuvre... Que l’on évoque d’abord les romans.
 Sept romans
  Le Jardin perdu : il le cherchera toute sa vie, à travers tout ce qu’il écrit, et d’abord dans ce récit autobiographique. L’enfance et sa magie ; la rue de Rosheim, à Schiltigheim, les terrains vagues, les copains de l’école, les jardins ouvriers, etc. Pas seulement une autobiographie, mais une quête des grands mythes de !’humanité, à l’exemple de C. G. Jung.
  Les Voleurs de cendres  : en une fiction historique, l’Alsace des sombres années 1940, confrontée à l’histoire et déchirée entre les deux pays riverains, leurs civilisations et cultures.
  Le Mystère de Sainte-Dorothée  : une fable, une saga champêtre, celle d’un village de Lotharingie et ses intrigues, sa joie de vivre, et déjà l’humour d’un conteur plein d’allant, à l’esprit vit et enjoué.
 Le Clown  : une symphonie, une œuvre picaresque, ce grand roman rhénan de six cents pages où défilent les pays, les grandes villes de la Mitteleuropa, grâce à ces personna¬ges pittoresques d’un cirque itinérant, et cette mise en abyme de l’univers du cirque avec l’Europe de 1900 à 1950, par l’entremise du narrateur, le clown Hans Schmetterling, à l’imagination délirante, mais lucide jusqu’à la parodie.
 L’Amour profane  : la femme, l’Église, la religion. Les fascinants paysages des Vosges, autour du mont Sainte-Odile (baptisé Sainte-Hildegarde-du-Mont), et la quête spirituelle de l’abbé Duperrier, amoureux de la mère supérieure, Marie-Anne, et leurs dialo¬gues empreints de mysticisme...
 Le Bonheur fragile  : l’épopée des Malgré-Nous, en ce roman témoignage, et le cheminement d’un peintre, Paul Bachère, ancien de Tambov. À partir des récits de nos amis strasbourgeois Camille Claus et Camille Hirtz, peintres tous deux, qui furent prisonniers en Russie. La création est-elle possible après l’épreuve de la guerre ?
  Le Viol  : retour à la nature, la sauvagerie des Vosges et une famille de marcaires, trois frères autour d’une femme, les paysages et les rites ancestraux.
  Quatre volumes de poèmes
 Et les poèmes, qui succèdent aux romans.
 Gel et feu  : le poète au plus près des quatre éléments, son aspiration à la fusion.
  Le Point vif  : comme toujours, le terrestre et le spirituel cohabitent dans la vision de l’écrivain et son aspiration à un monde idéal.
  Le Carnet blanc : cette interrogation du cosmos, aussi bien que des souvenirs de l’enfance, ce vertige de l’écriture devant le paysage adoré et la présence de la mort, font alterner poèmes et proses dans un souffle identique et obsédant.
  La lumière de la terre : poèmes allemands, arrachés à la géographie imaginaire et sentimentale d’un Alsacien européen de cœur et d’esprit... Un grand écrivain, adorateur et serviteur passionné de celles qu’il nomme partout et toujours « les filles de l’air » : la parole, l’imagination, la poésie.
 De même que Schickelé est revenu, avec les trente-cinq pages du Retour, à la langue de sa mère, le français, Alfred Kern écrit ses derniers poèmes dans la langue maternelle, l’allemand. Comme le note Jean-François Eynard, son traducteur : « Tel poème vient en allemand, tel autre en français, mais jamais le poète n’éprouve le besoin de le traduire. Chaque langue comporte ses accents et ses timbres particuliers, qui la rendent plus réceptive à telle image ou telle émotion. »
 Lumière de la terre : ces mots disent à merveille l’enracinement de l’écrivain dans un terroir connu – l’Alsace, sa province – et cet univers qu’il fait sien, où l’emprise du paysage, des êtres et des objets se conjugue avec cette quête spirituelle qui le pousse et l’anime, en cette phrase unique ou cette métaphore qui porte sa création, que ce soit dans le poème ou le roman, vers les plus beaux, les plus hauts sommets – ces sommets des Vosges auxquels il s’est mesuré durant toute sa vie, pour finir par l’emporter, grâce à son œuvre.