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La lumière d’une voix

 Une phrase processionnelle, grave et lumineuse, le goût d’une certaine lenteur qui sied à la majesté de son déroulement, à la croissance inéluctable mais comme retenue de son désir et nous prépare, selon le rythme de son rituel intime, au rapt de l’image par laquelle se propage la foudre de l’ultime.
 Saisirons-nous la chance d’éveil qui n’est autre que le sens, le mouvement premier de son offrande ? Sommes-nous prêts à manger la chair de l’esprit ? À mordre dans la lumière, à la source de la vision ?
 Le don jaillit du vide. Une œuvre immense et des plus hautes à la crête de deux siècles, nous permet d’enjamber un millénaire sans rien perdre de l’originelle scansion et sans rien oblitérer de ses possibles dénouements, gardant bien ouverte la fenêtre sans contour d’une parousie qui ne peut s’exclure.
 À chaque pas se lève une aube. Chaque pas renouvelle cette fraîcheur des commencements, ce frôlement toujours intact du mystère, l’émerveillement devant l’avènement perpétuel de la source où le monde ne cesse de célébrer l’alliance du jour et de la nuit, du sol et de la nue.
 Le génie qui nous surprend au détour de chaque page et qui force notre admiration, – ce pouvoir d’agrandir d’un seul coup, avec quelques mots, le champ de notre conscience en révélant à l’esprit des combinaisons et des possibilités insoupçonnées, mais comme secrètement attendues –, ne procède-t-il pas de cette force d’alliance et de fusion, de ce balancement constant, de cet accord sans cesse renouvelé, de ces noces incessamment célébrées entre la sensualité et la spiritualité, la transcendance et l’immanence ?
 Au cœur où le vertical rejoint l’horizontal, au cœur où se retrouve comme des amants le divin et l’humain, s’accomplissent les noces chimiques : incarnation, engendrements. Illuminée d’imminence, la phrase ne marche plus, elle danse. Offrande d’une parole salvatrice qui dénoue les craintes en réconciliant une à une toutes les oppositions.
 Mambrino est l’un de ces veilleurs, l’un de ces rêveurs sacrés. Qu’il accueille et exorcise aux creux de ses paumes les sanglots ou secoue soudain dans son poing le grelot du rire, il garde vive la flamme et ses secrets.
 « Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire, intimité, spiritualité, couleur, aspiration à l’infini. » Au sens où l’entendait Baudelaire, Mambrino ne serait-il pas l’héritier des grands romantiques, le défenseur d’une possible harmonie entre l’homme et le monde ? Mais d’un romantisme retenu que tempère la rigueur d’une pensée, la maîtrise d’une expression juste, la lucidité d’un trait qui ne peut manquer sa cible. Equilibre, une fois de plus, entre l’ascendance d’une passion et la clarté d’une irréfragable lucidité.
 Le poète aborde avec douceur les plus fulgurants vertiges. Il accueille avec tendresse les plus foudroyante visions. Mieux il nous indique l’issue. Une ouverture conciliatrice par delà les douloureux dédales de l’indéchiffrable.
 En fervent de Supervielle – qui flaira aussitôt dans les lignes de son jeune ami le souffle de l’esprit –, il partage l’exigence souveraine liant le sort de la merveille à la plus grande simplicité. En lui comme en sa parole, s’accomplira l’étreinte de la tendresse et du miracle. Et, comme lui, nous serons surpris par la puissance d’une douceur extrême, presque douloureuse ; étonné que l’étonnement se renouvelle.
 « Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ? » (Saint-John Perse) Sa parole nous enseigne la force infime et pourtant suprême d’un sourire devant l’abîme, l’élégance affable de la joie face à nos terreurs, et nous ouvre sans relâche à l’épiphanie de la beauté. Elle nous invite à demeurer avec elle au plus près du surgissement de la source. Dans le frémissement de sa clarté, de ses larmes et de sa gaîté.
 Une voix qui ne cesse de nous absoudre d’une douleur inconnue ou trop connue. Une voix qui nous enseigne les secrets de l’acquiescement et par son charme nous incline à consentir à l’inéluctable. Une voix comme une lumière fluide où s’étreignent l’amour et la connaissance. « Le vrai génie c’est la Bonté » (Saint-Pol Roux.)
 Une parole altière et compatissante attestant, dans un même mouvement, de sa grandeur et de son humilité nous convie, nous accueille, nous initie à cette jouissance intense du beau que Léon l’Hébreu nomme « la belle intelligence ». Cette félicité découlant de l’union amoureuse de l’intellect humain avec l’intelligence divine.
 Si cette parole consolatrice a la suavité d’un miel jamais elle ne s’englue dans la complaisance naturelle du langage mais nourrit sans cesse l’avènement d’une plus grande liberté. Au regard des dévots et des censeurs, le poète, à l’instar du mystique, sera toujours un dissident.
 Le style ainsi délivré, libéré, dénoué des contraintes extérieures à son intime nécessité, devient incantatoire et fait du poète l’officiant d’une parole. « Le veilleur aveugle », comme l’aède, se met à chanter. Et sa voix nous console ; nous enchante par la puissance de son invocation, de son évocation. Elle exorcise nos peurs, apprivoise nos doutes. « L’incantation peut participer à la fois du commandement et de la prière » (Bergson).
 Notre goût du bonheur serait-il la nostalgie lointaine et cuisante du paradis ? Au fond de l’instant, au point de convergence, c’est l’autrefois qui remue, la demeure d’enfance, la seule où puisse naître demain.
 Une voix nous appelle. De l’autre rive. Le versant où il n’y a plus de face. Le vide. Personne. Une immensité. Un espace. Avec, sur nos épaules, non pas une tête ou un visage mais toute la place pour le monde et pour l’amour sans cesse réinventé.