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"L’Esprit et le Royaume", lu par B. Bouillon (Collectanea Cisterciensia)

« Chaque instrument de musique a en lui sa propre sonorité. Si ce n’était pas le cas, un violoniste aurait beau faire habilement glisser son archet sur les cordes… De même, quand je vous parle de l’Évangile, chose que je ressens à la fois comme un privilège et comme une épreuve difficile, je me dis que chacun d’entre vous porte sa musique en lui. Le pauvre discours que je vous tiens ne prend sens que dans la mesure où il éveille en vous une mélodie adéquate. Voilà ma consolation quand j’ai le sentiment de ne pas avoir réussi à vous exprimer exactement ce que je pense » (2 août 1903).

Il semble que ce texte contienne presque tous les éléments qui caractérisent les prédications d’Albert Schweitzer entre 1898 et 1912, époque des compositions des sermons traduits dans ce volume. Sérieux, gravité même de l’effort de transmission, appui de références quotidiennes, concrètes, respect de l’unicité de chacun, profonde humilité de celui qui enseigne et fierté d’avoir à le faire… sans oublier l’aisance d’expression et la noble simplicité du style. Le médecin en mission à Lambaréné, sa liberté d’esprit, sa vie tout entière livrée par « souci de l’Évangile », puisque « la parole ne suffit pas, il faut travailler en se mettant d’ores et déjà au service du Royaume » (31.7.1898), nous sont bien connus. Connus aussi le Prix Nobel de la Paix et le grand musicien. Beaucoup moins, son œuvre littéraire que vient d’honorer le prix Nathan Katz du Patrimoine, distinguant des auteurs alsaciens afin d’en faciliter la traduction. C’est dans ce cadre que se situe la traduction de J.P. Sorg, elle-même véritable œuvre littéraire.

Parmi les quelque 400 sermons qui nous restent du pasteur, 30 furent choisis. Ils datent de la jeunesse d’A.S., vicaire à Saint-Nicolas de Strasbourg, avant son premier départ pour le Gabon en 1912. Né en 1875, de formation philosophique – et d’ailleurs assistant à l’université – il était alors aussi étudiant en médecine et musicien. À qui s’adressait-il ? Des paroissiens, certes, mais aussi à une certaine intelligentsia : étudiants, collègues d’université, médecins, musiciens… Son style cependant demeure simple, accessible à tous ; son propos est profondément humain. Il invite chacun, non à recevoir passivement un enseignement abstrait, mais à réfléchir sur « ce qu’il y a d’élémentaire et par là même d’universel dans l’Évangile ». Lui-même expose ses interrogations et découvertes. Il prend acte de l’époque d’irréligiosité où il se trouve et de ce que souvent on s’appuie sur une « conception du monde périmée ». Il ne s’agit pas de savoir mais de « poursuivre jusqu’au bout les questions ». Rien de dogmatique chez lui. Pas de discours, ni conceptuel, ni pieux. Mais une grande exigence éthique : « Là où la bonté et l’intégrité sont calomniées ou soupçonnées d’un calcul d’intérêt, c’est l’Esprit que l’on nie. » […]

Le choix des sermons ici traduits est thématique : l’Esprit et le Royaume, thèmes récurrents chez A.S. et dont J.P. Sorg nous donne aussi une excellente présentation. Le pasteur insiste sans cesse sur ce verset : « Le royaume est au milieu de vous. » Il n’est donc ni à attendre, ni à chercher ailleurs. C’est aujourd’hui et là où nous vivons qu’il faut le faire advenir. « Car le royaume de Dieu est partout, dans ta maison, dans tes affaires, dans l’atelier, dans la rue. Il suffit que tu en portes une parcelle en toi et que tu la transportes là où tu es appelé à agir. » Tout comme un moine transporte son monastère là où il va.

L’Esprit est maintenant à l’œuvre : « Réifier les vérités spirituelles, c’est pécher contre l’Esprit. » En effet, « notre religion n’est pas sainte tradition, elle est vie de l’Esprit ». Bref, ce à quoi nous sommes appelés c’est tout simplement à « accrocher notre existence terrestre à l’être éternel. Notre vie intérieure nous y pousse, car que serait notre existence si nous ne faisions pas l’expérience en elle d’une forme de vie supérieure ?  » (6 décembre 1903).

[L’article de Brigitte Bouillon dont nous reproduisons ici des extraits a été publié dans le Bulletin de spiritualité monastique 2015/3, Collectanea Cisterciensia 77 (2015) 313-338].