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L’Esprit et le Royaume, lu par André Gounelle (ETR)

Dans son livre Albert Schweitzer. La compassion et la raison (Olivétan), Matthieu Arnold cite beaucoup et heureusement les prédications de Schweitzer. Or voici, qu’en même temps sort de presses, dans une belle présentation, un recueil de trente de ces prédications prononcées à Strasbourg ou à Gunsbach entre 1898 et 1913. Jean-Paul Sorg les introduit par une très belle préface que tout prédicateur aurait intérêt à longuement méditer.

J.-P. Sorg a beaucoup travaillé pour faire connaître l’œuvre et la pensée du grand alsacien, et dans chaque livraison des Cahiers Albert Schweitzer il nous offre la traduction, soignée et élégante, d’un de ses sermons. C’est grâce à lui que nous avons découvert leur extraordinaire richesse. Loin d’appartenir à un genre littéraire mineur ou secondaire, ces sermons sont, souvent avec des pointes de malice ou d’humour, l’expression la plus simple, la plus profonde et la plus vive de la pensée de Schweitzer. […]

Ces sermons sont répartis en deux grands ensembles, le premier centré sur le Royaume, le second sur l’Esprit. Pour Schweitzer, l’Évangile annonce avant tout la venue du Royaume, il nous ouvre à un monde nouveau qu’il nous appartient de concrétiser. La foi évangélique se structure autour de l’attente et du surgissement du Royaume dans le présent (il vient non dans une catastrophe cosmique mais dans une conversion qui change nos comportements, p. 85-86) et nullement autour d’un drame rédempteur ancien qui nous aurait procuré le salut. Le christianisme n’est pas figé ; il va sans cesse de l’avant, évolue et bouge, toujours en puisant à la même source. Il n’est pas une doctrine ; il est un esprit qui souffle dans notre vie et dans le monde.

Cet esprit, le saint Esprit, rend le message de Jésus dynamique et opérant. Au contraire, le littéralisme (Schweitzer n’hésite pas à démythologiser, ainsi à propos du ciel, p. 38-39 ou de l’Ascension, p. 41-47), le conformisme (par rapport soit à la doctrine traditionnelle soit au « monde présent »), et la routine ecclésiale étouffent la religion. Schweitzer sait dire cela sans agressivité ni langue de bois, en prenant des exemples à ras de terre, avec bon sens et élan. Il fait des allusions fréquentes et risquées à la situation politique. Il casse volontiers les dogmes (ainsi celui de la divinité du Christ, p. 190-199, ou de la trinité, p. 209-218) […]

La spiritualisation qu’opère Schweitzer n’est pas volatilisation dans un monde éthéré. Au contraire, elle rend aux grandes affirmations chrétiennes leur dimension terrestre et concrète. Beaucoup de ces prédications sont prenantes et font de ceux qui les lisent non pas seulement des observateurs qui les analysent intellectuellement, mais aussi des auditeurs qu’elles interpellent et mobilisent existentiellement.

[La lecture d’André Gounelle dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée sur dans le numéro 2017/3 de la revue d’Études Théologiques et Religieuses.]