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L’espérance réécrite

 Les 6es Rencontres européennes de Littérature organisées par l’Association Capitale Européenne des Littératures (l’ACEL, animée par Gérard Pfister) en association avec l’Université de Strasbourg (avec le soutien de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg) ont mis tout particulièrement à l’honneur l’œuvre du poète britannique Tony Harrison et de l’écrivaine québécoise Denise Desautels, consacrée respectivement par le Prix européen de Littérature et le Prix de Littérature francophone Jean Arp.
 Le pourfendeur d’illusions
 Le Prix européen de Littérature (attribué dans le cadre des pays du Conseil de l’Europe et parrainé par la Ville de Strasbourg) a été décerné au « poète prolétarien », homme de théâtre et helléniste Toni Harrison, au cours d’une cérémonie à l’Hôtel de Ville présidée par le sénateur-maire Roland Ries, pour l’ensemble d’une œuvre « bien de son temps ». « Placée sous le signe du feu », comme le rappelle sa traductrice Cécile Marshall (Bourse de Traduction 2010), la poésie de Harrison (né dans un quartier ouvrier de Leeds, au nord de l’Angleterre en 1937) « traque la vérité du monde ». « Être poète aujourd’hui, c’est résister aux idéologies politiquement correctes », rappelle Daniel Payot dans son hommage au « pourfendeur d’illusions » qui « rejette la langue de bois ou de plomb » pour forer au plus profond jusqu’au jaillissement de sa vérité : « La littérature doit affronter la vérité. Ce faisant, l’art se met en danger. La langue n ’est pas un bien commun pacifié mais un champ d’affrontement : nous y projetons nos jours meilleurs et nos faiblesses. » Ainsi est l’impétueuse poésie de Tony Harrison, écrite pour une grande part dans le vers iambique de Shakespeare : « Elle reste fidèle à une vocation tragique : donner à voir et à entendre ce qui est merveille et horreur, ravissement et effroi. »
 Le poète (par ailleurs homme d’opéra et de cinéma) écrit à la plume Waterman sur des cahiers qui « peuvent paraître démodés à l’ère du numérique », comme il le rappelle dans son discours de réception : « Pour moi, la poésie reste enracinée dans la dimension physique de la main qui écrit, du corps dont le cœur bat et le sang coule et dont les pulsations contribuent à relier ce que j’écris à la terre, dont les rythmes me rappellent que je suis toujours en vie, bien que mon esprit veuille souvent se confronter aux événements les plus désespérants ».
 De cette confrontation avec le désespoir surgit un art poétique militant dont le foisonnement et l’urgence de dire mêlent allègrement les étiquettes des vins d’Alsace bus à la littérature et au cinéma. Toni Harisson avait deux oncles, l’un bègue et l’autre muet : la poésie rendrait-elle la parole à ceux pour qui elle n’est que douleur voire empêchement et leur ferait-elle justice ? « Papa avait un frère aîné terriblement bègue / Papa ponctuait ses fins de phrase par mais... / Plus rude que la soie, ils hissaient la grammaire / Toute nouée au fin fond de leurs tripes // C’est à leurs numéros que je dois succéder. / Je suis le clown qu’on envoie dégager la piste. / Ce sont leurs langues de feu que je dois avaler / Puis recracher nouées, un chapelet continu / Embrasant des silences longtemps contenus, depuis / Adam bredouillant les noms de la Création, / Et malgré mes cordes vocales brûlées et noircies / II y aura toujours un chant venu des flammes. »