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L’écriture de l’incomparable

 Voici donc un livre dont la lecture se fait veillée d’un feu de langue, promesse ardente de l’instant, et dont la poétique consiste à mettre le silence au cœur du lent travail d’élucidation de ces paroles que l’on dit intérieures et qui n’existent que sur la portée fiévreuse d’une voix qui s’ébruite là-bas dans le balancement des branches. Ainsi se présente ce livre aux pages cadencées de prose brève autant que lumineuse qui nous entraînent du séjour à la connaissance du jour, invitation à une méditation en huit mouvements qui ne craint pas de faire sortir le lecteur des certitudes confortables.
 Que veut nous donner à lire Jacques Goorma à travers ces éclats de miroir qu’il promène inlassablement devant nos yeux de lecteurs incrédules ? L’idée même insaisissable et perpétuellement mouvante du séjour qui a présidé à l’écriture de ce recueil est une modalité singulière de « L’invitation au voyage » chère à Baudelaire qui nous a légué le songe et la douceur d’un lieu où « Tout y parlerait / À l’âme en secret / Sa douce langue natale ». Au demeurant, il s’agit de l’abandon de soi-même à la parole qui s’ouvre vers l’intérieur et laisse sa place à la luminosité fugace des choses.
 « Les choses et le monde sont au séjour ce que les mots et la parole sont au silence. Le silence est le séjour des mots. Le séjour est le silence du monde. Il est ce qui entend derrière l’oreille, ce qui voit derrière les yeux, ce qui sent à travers la peau. Pas de timbre sans silence, pas de teinte sans lumière et sans vie nul frémissement. » Le silence apparaît sur la scène de l’écriture comme un maître sans égal qui donne à toute chose sa résonance unique, dans sa pleine clarté et son exacte vigueur quand la parole et son cortège de voix sortent peu à peu de l’ombre pour éclairer le monde.
 D’une phrase à l’autre éclate l’incendie du poème. Avec lui, sur ses pas patiemment déposés au bord du silence, le lecteur entre dans le livre comme on marche de concert avec un compagnon. Dans un glissement sûr et rapide à la fois, esquissant sur le glacis des mots les figures même de l’éclipsé où il se tient, le poème en équilibre trace son chemin lucide. La pensée du lecteur vagabonde et creuse le sillon. En écho elle s’égare et il lui semble qu’en dehors du silence, tout passe et rien ne marque. Ainsi derrière la présence muette des choses, il y aurait le silence de quelqu’un qui est sur le point de parler, libérant « tout ce que les mots retiennent ».
 Au fil des pages se dessine peu à peu un vis-à-vis, ce compagnon de voyage qui vous tend la main et précède la délivrance des paroles quand « le poème chante la mort d’un silence incomparable et son chant enfante un silence inouï ». Cette écriture de l’incomparable traverse le recueil et par le jeu subtil des pronoms donne à ce voyage intérieur le sens d’une épreuve accordant à l’absolu la primauté, par-delà toute comparaison, tentant de définir les mille et un visages du « séjour », allant du « souterrain » à « la rivière » en passant par les retrouvailles de « l’enfant prodigue » jusqu’à défaire « le secret » de l’ombre et de la lumière, poursuivre à la pointe du « regard » l’image fugitive du poème, ouvrir à l’espace vacant de la page « la beauté » qui chante « derrière la porte », pour enfin atteindre ce séjour de « nulle part » où « le jour sait » que « toute chose vibre dans sa lumière ».
 Il y a dans ce recueil une conviction à l’œuvre, celle de montrer à qui voudra bien l’entendre, que « toute prose chemine vers le poème » et que « la parole » est un lieu commun où s’origine toute forme d’écriture. C’est de ce séjour que Jacques Goorma a ouvert les portes à l’assemblée des mots dont il nous dit qu’« un fil de silence les traverse, filant comme un souffle entre les lèvres ». Faisant de l’écriture « un rapt » et « une lucide jouissance », il la considère à la fois comme « le chemin d’une pensée » qui « troue la matière aveugle et se nourrit de l’obstacle », et comme l’exercice de l’éveil pour « rejoindre la clarté » dès lors qu’« écrire est une torche pour éclairer sa nuit ».
  « Écrire avec la transparence, l’obscur, le trouble, l’indéchiffrable. Rejoindre la clarté. Voir. Comment la parole se transforme. Comment la jeune fille devient femme. Se baigner dans cette écriture. En ressortir ragaillardi. L’encre est cette obscurité limpide où s’écoulent nos regards. Reflets et miroitements. Parfois, elle jette dans nos yeux des moissons de flamme. » L’écriture comme expérience placée sous le sceau de la lumière et de ses vertiges constitue une véritable immersion, métamorphose de la parole et du regard au risque de l’éblouissement, avec le désir de « trouver une langue » et de « se faire voyant » comme l’écrivait le 15 mai 1871, un certain Arthur Rimbaud qui se préoccupait alors de « l’avenir de la poésie », souhaitant donner à son ami « une heure de littérature nouvelle ». La poésie considérée comme ultime horizon du langage se conjugue alors avec le temps de la rencontre qui la fait advenir, autant que l’ombre qui court au-devant de la lumière sur le cadran solaire des jours. C’est une voix qui nous bouleverse quand le silence a fait le premier pas. Il suffit d’un mot, d’un simple mot pour qu’une porte s’ouvre sur un espace qui ne connaît pas de limite et que notre incrédulité devienne justement « la présence du souffle dans l’âme humaine », selon les mots du poète Jean Grosjean.
 Souhaitons au lecteur du recueil de Jacques Goorma qu’il découvre cette même évidence d’un séjour où « se forge la parole » que nous portons, insoupçonné tel le silence qui s’abreuve au moindre frémissement de nos vies pour en contenir le mystère.