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"L’Amour de Madeleine", lu par Patrick Kéchichian (Sitaudis)

En 1911 à Paris, Rilke, de retour d’Égypte, découvre par hasard une petite brochure publiée deux ans auparavant par l’abbé Bonnet, à partir d’un manuscrit découvert à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Elle contient un sermon anonyme, dont le style rappelle celui de Bossuet. Il s’agit d’une haute méditation sur l’amour à partir de la figure de Madeleine, « la sainte amante de Jésus » comme il est dit à la première ligne de ce texte ardent, et du Cantique des cantiques.

Aussitôt Rilke décide de traduire ce sermon en allemand. Au cours des mêmes mois, il traduit également le grand poème en prose de Maurice de Guérin, « Le Centaure ». Cette période est centrale dans l’œuvre du poète : il a achevé et publié, en 1910, les "Cahiers de Malte Laurids Brigge" et commence la composition des "Elégies de Duino" (la Première et la Deuxième). […]

Ce qui guide Jean-Yves Masson, c’est d’abord, et logiquement, la démarche du poète à l’égard de ce texte de haute mystique. C’est ensuite et surtout la lecture attentive de l’œuvre, et en premier lieu, bien sûr, des "Elégies de Duino", habitées par un intense appel de l’invisible. Sans tomber dans un spiritualisme mou, il est légitime de considérer, comme le fait Jean-Yves Masson d’une manière parfaitement argumentée, la parole poétique comme expression d’une aspiration qui ne renvoie pas qu’à elle-même. La « rencontre du discours mystique » s’inscrit dans cette aspiration, qu’elle creuse et approfondit.

Cela ne conduit évidemment pas, chez Rilke, à une logique de conversion en faveur d’une religion, d’un corps de doctrine. On sait combien ses réticences étaient grandes, comme le rappelle Masson, à l’égard du catholicisme autrichien et de toutes les formes du dolorisme baroque. De même, l’Eglise appuyée sur le dogme lui semble impuissante à témoigner du désir et de l’angoisse qui habitent l’homme moderne. La religion devient alors cette « foire aux consolations » dont parlera le Dixième élégie. […]

Le sermon sur "L’Amour de Madeleine", un amour « sans retour » traduit une aspiration mystique puissante, à laquelle Rilke ne pouvait qu’adhérer. De l’intérieur pour ainsi dire. Pour reprendre l’analyse de Jean-Yves Masson,« l’accomplissement de l’amour n’est pas dans la possession, ni même dans l’abstention de tout désir de possession ». Rilke, de Malte aux Elégies de Duino (qui dessinent elles-mêmes, des deux premières aux dernières, une évolution de la pensée du poète), accomplit le « geste poétique (…) de congédier l’objet désiré, de dire la nature oxymorique du désir quand il atteint sa propre vérité ». Une vérité qui ne peut être enclose en elle-même, jouissant de sa propre autonomie. [copyright SITAUDIS]