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L’ailleurs des mots

 Anise Koltz est née au Luxembourg d’une famille très cultivée, et elle a écrit d’abord en allemand puis en français et exclusivement dans cette langue dans les années 1980 ; depuis lors, neuf recueils ont paru.
 Les poèmes de L’ailleurs des mots sont brefs, en vers très courts, avec un langage qui claque (substantifs, verbes, très peu d’adjectifs), des images heurtées et inattendues, un monde imaginaire dur, voire cruel ; le locuteur poétique est inquiet, méfiant : « Nous avons à faire / à un Dieu rancunier » ; « Ne reviens pas Ulysse – // Je me méfie du chien enragé / qui garde ton cœur. » 
 Telle est, du moins, la première partie du recueil. La seconde est plutôt un art poétique pour l’écriture et la lecture. Il dit bien ce qu’est cette prosodie (« Casser le mot / comme une noix / en extraire le noyau / le broyer entre les dents / le recracher au poème »), la souffrance du poète (« Chaque poème / est une descente aux enfers // Une chute / dans l’inconnu ») et l’effet sur le lecteur (« Ceux qui tentent de me lire / perdront la vue », « J’avance sans bruit / à coup de patte / j’achève mon lecteur »). Mais au travers des mots il y a « une autre réalité », « un espace inconnu ».
 La troisième partie dit une violente révolte, un refus non seulement de la religion mais de Dieu (auteur de ma mort, dont la miséricorde me rend esclave, etc. ), et le poète seul offre la véritable transcendance, la nouvelle vie : « Dans mes poèmes I je dépasse ciel et terre / […] Hors du jardin d’Éden / je replante l’arbre de la connaissance / afin que la pomme / soit à la portée de tous ».
 
Dans la quatrième partie, moins unifiée, située en divers lieux – le désert surtout, la montagne, le Nil, Rome... – la même dureté de vie s’exprime, avec pourtant quelques ouvertures sur la mer….
 La cinquième, enfin, de loin la plus longue, offre des variations sur les mêmes figures. On y voit plus clairement que la révolte vise surtout des forces qui emprisonnent – la société, l’Église, la mort, le jugement –, tandis que se fait jour la nostalgie d’une sphère supérieure (« Nous sommes de la matière des astres »), un autre ciel « derrière le ciel », d’un « ailleurs oublié », d’autres horizons, de l’au-delà où est entrée la mère marquant le chemin de pierres blanches (« M’appellera-t-elle / Comme jadis / pour me faire entrer / sous son toit », « [...] je voudrais durer / être éternelle », « Déjà je suis toute tendue / vers cette éternité / qui m’effacera ». Au terme, un aveu : « J’ignore le chemin / inventé / par mes pas ».