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Anise KOLTZ

(1928)

 Née en 1928 à Luxembourg, Anise Koltz est aujourd’hui l’une des grandes voix de la littérature francophone. De nationalité luxembourgeoise, elle unit dans ses veines des ascendances tchèques, allemandes et belges. 
 Son arrière-grand-mère anglaise était elle-même musicienne et poète. Elle est également la petite-nièce de ce couple Mayrisch de Saint-Hubert qui a eu au Luxembourg un rayonnement si considérable durant l’entre-deux guerres. Émile Mayrisch, cofondateur de l’Arbed, est un des précurseurs de l’unité européenne. Sa femme, Aline de Saint-Hubert, fait de leur château de Colpach un haut lieu de rencontres culturelles : Gide et Claudel, Jacques Rivière et Henri Michaux, Karl Jaspers et Walter Rathenau, Hermann de Keyserling et Ernst-Robert Curtius s’y rencontrent.
 A noter que Aline de Saint-Hubert sera aussi l’une des introductrices d’Eckhart en français : ses traductions paraîtront en 1937 dans Mesures et Hermès avec une présentation par Bernard Groethuysen.
 Spuren nach innen, premier recueil de poèmes d’Anise Koltz, est publié en 1960 à Luxembourg. En 1964 paraît chez Bechtle à Munich, un deuxième livre de poésie, Steine und Vögel. En 1966, les textes d’Anise Koltz font leur entrée dans la prestigieuse collection bilingue « Autour du monde » animée par Pierre Seghers. Depuis lors, elle est essentiellement publiée par les éditions Phi à Luxembourg.
 Ses recueils récents sont frappants d’âpreté, de liberté et de force : La terre se tait (1999), Le cri de l’épervier (2000), Le porteur d’ombre (2001). 
 Anise Koltz a créé en 1963 les Biennales de Mondorf, qui dureront jusqu’en 1974 et prendront un nouvel essor de 1995 à 1999 avec les Journées littéraires de Mondorf. Elles se prolongent aujourd’hui au travers des manifestations organisées par l’Académie Européenne de Poésie, que préside Anise Koltz.
 Anise Koltz est membre de l’Académie Mallarmé et de l’Institut Grand-Ducal des Arts et des Lettres. Elle a reçu le Prix 2008 de la Fondation Servais pour la littérature luxembourgeoise à l’occasion de la parution de L’ailleurs des mots.
 Elle a été distinguée par le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en novembre 2008, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 4° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2009.


OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

L’ailleurs des mots

La Lune noircie

Je renaîtrai

Soleils chauves

Galaxies intérieures

REVUE DE PRESSE

L’ailleurs des mots, Prix Servais 2008
La Voix (25/06/1988) par Gaston Carré

  Vie de femme, vie de plume, de mots et de maux, comme une vis sans fin : Anise Koltz est lourde d’une éternité, et les flammes des 80 bougies qu’en ce mois de juin 2008 elle a soufflées ne sont que feux follets d’un magma existentiel qui gronde depuis mille et un ans. « Adossée à l’éternité », accablée d’une « fatigue millénaire », Anise Koltz chaque soir s’endort « sur les morts de demain », tandis que « tout se répète » et que « l’univers s’autodévore » .  
 L’ailleurs des mots, son nouveau recueil de poèmes, qui vient de se voir attribuer le Prix Servais, est-il d’Anise Koltz le chant du cygne ?
 Fatigue donc. Millénaire. Immense. La fatigue d’une cariatide, qui trop longtemps durant aurait porté son moi et le monde. Âpres en ce nouveau recueil sont les mots par quoi cet accablement s’énonce, fatigue comme une exténuation, comme une expiation, et rauques sont les râles que ses affres arrachent à l’épuisée, gisante sur son ossuaire d’humanité décomposée : « Ma ville intérieure s’est mutée en Jérusalem, ou chaque pan de ma pensée est un mur des lamentations ».
 Couronné du Prix Servais 2008, L’ailleurs des mots était un livre attendu, le voici advenu, en ces Cahiers d’Arfuyen qui de la poétesse d’ores et déjà ont recueilli les plus ignés surgeons. Le voici advenu donc, et le voici qui d’emblée brûle qui s’y risque, car cet ailleurs-là est terrible. Terriblement ardent, terriblement dolent et diablement ambigu, entre exécrations et éblouissements, nouvelles profanations et ultimes enchantements, à la fois incandescent et étrangement quiet, tumultueux comme une trombe et apaisé comme un ressac, comme une marée après le raz, comme si Anise Koltz s’adressait à nous d’un ailleurs en effet, d’un par-delà les mots, de l’évanescent filigrane qui d’Anise révélerait un dernier palimpseste. Chant du cygne, donc ?
 Noir certes est son ailleurs. Ténébreux et fuligineux, féroce souvent, ardent toujours. Anise s’expose au vertige du miroir, moire glacée où se mirent l’ego, le logos et le monde, et nous rapporte sans concession ce qu’en leur tréfonds elle sonde. Anise était allée loin, très loin déjà dans cette spéculation ; il semble qu’elle eût voulu aller plus loin encore par cette nouvelle immersion, qui laisse le lecteur en apnée, pantois devant la somptueuse véhémence de ces poèmes. 
 Immersion, d’abord, dans le puits sans fond du moi, où l’être in fine est néant – « Mon nom est absence ». Immersion dans les affres de la création, où la formulation est infernale parturition – « Chaque poème est une descente aux enfers ». Immersion aussi dans le bleu du ciel, qui est vide – « Je ne crois plus à la rémission des péchés, je ne crois plus à la résurrection ». Immersion dans la matrice originelle, imbibée de sang et de larmes – « Je suis née brutalement, / À ce déchirement je n’ai rien pardonné ».
 Cette immersion-là, tragique récurrent dans les textes d’Anise Koltz, culmine une fois encore dans l’évocation d’une genèse honnie, d’un engendrement qui une vie durant lui fera expier « le péché d’être né », engendrement qui la nie, la lie et l’asphyxie : « Je suis Jonas enfermé dans sa chair, se noyant dans son sang ».
 Radicalisation donc. Culmen aux extrêmes, comme si Anise jouait son va-tout. L’élégie se fait rare, la déploration plus vive, l’exécration est impétueuse. La forme signe cette exaspération : le verbe est lapidaire, tranchant, « définitif » semble-t-il. L’ailleurs des mots, un chant du cygne ?
 Non. Car cet ailleurs n’est point ultime demeure, et la poétesse ne signe pas là son testament. Et si en ce recueil les vers sont noirs, si les poèmes portent les accents de l’emportement, d’une sorte d’inventaire avant liquidation, un miracle proprement « koltzien » une fois encore est à l’œuvre, qui in extremis tourne le fiel en sel et la douleur en ferveur. Si violence il y a, c’est une violence intransitive, qui n’est point assassine, violence qui au demeurant se fait sensuelle par instants, tandis que l’indignation s’exprime sans haine et la déréliction sans désespérance. Anise Koltz a vécu mille et un ans, disions-nous, au terme desquels elle a trouvé son « ailleurs », un ailleurs vibrionnant de vers et de colères, mais un ailleurs d’après la tornade, par-delà l’amour et la haine, par-delà le bien et le mal.
 Il y a, au demeurant, une sorte de rédemption annoncée en cette poésie du dépassement : « Dans mes poèmes je dépasse ciel et terre, / J’anéantis le paradis j’efface la faute ». Anise a soldé son existence et réglé son compte au monde, pour le meilleur et pour le pire, Anise est ailleurs désormais, un ailleurs paradoxalement apaisé, qui porte les marques d’une pérennité : « De l’étreinte à l’arrachement, / Brûlant le feu noyant l’océan, je vis ».
 L’ailleurs des mots
est puissante affirmation d’une vitalité, et en ce par-delà où elle s’énonce Anise Koltz plus que jamais nous est proche, et éternelle.

Des mots qui comptent
 (07/05/2008) par Jacques Wirion

 Anise Koltz vient de recevoir le Prix Servais pour son dernier recueil de poèmes, L’ailleurs des mots, publié en 2007 chez Arfuyen. Ce n’est pas un livre bien sage ruisselant de résignation et de prises de distance détachées…
 Il serait utile de prendre au sérieux l’avertissement suivant : « Attention – / Je ne suis pas apprivoisée // Mon pelage est doux / comme celui d’un fauve // j’avance sans bruit / à coup de patte / j’achève mon lecteur. »
 Si ce n’est pas le livre d’une femme sage c’est bien un livre de sage-femme, au sens socratique, un livre qui fait naître des pensées chez le lecteur attentif prêt à consentir à l’effort de lecture et de production propre. Souvent les textes sont des cris de rage et de protestation. Parfois le ton nous rappelle les malédictions bibliques.
 Le livre demande de nombreuses relectures. Il se compose de cinq parties. Au début nous sommes confrontés avec l’éternelle histoire de la relation homme-femme : que ce soit Caïn, Ramsès, Ulysse ou le ressuscité, ils représentent le mâle éternel qui attire la femme autant qu’il inspire la répulsion. « Ne reviens pas… » « Reste dans la terre / reste mort ».
 La deuxième partie traite du verbe, de l’écriture, de la création littéraire et la troisième témoigne d’uri véritable règlement de comptes avec Dieu. L’auteur de ces lignes se sent souvent confirmé dans ses vues par le ton hargneux à l’égard de ceux qui prétendent représenter la cour céleste quand ils fournissent leurs belles histoires à tous les clients terrestres qui, en matière de sens de la vie, espèrent tout d’un au-delà imaginaire. La poétesse prend résolument le parti de l’homme contre le Grand Céleste. Nous sentons l’esprit frondeur de ces auteurs de tous les temps qui crachent leur mépris aux yeux d’épouvantails métaphysiques devenus obsolètes et sur lesquels se reposent les oiseaux railleurs : « Pourquoi Dieu m’a-t-il créée / / Qu’il ne me touche plus / qu’il retire sa miséricorde // Je lui flanque l’encens de ses messes / à la figure / je claque la porte / de ses églises // Même si je risque de m’écrouler / à chaque instant // Je tomberai libre / de son esclavage ».
 On a l’impression que l’auteure se dit à elle-même et dit aux lecteurs : Réveille-toi, regarde qui tu es, regarde autour de toi pour constater qui sont les autres dans ce monde produit par le hasard et la nécessité.
 La partie IV approche la nature à l’état d’espaces vastes comme le désert et l’océan ou la civilisation du Nil et d’une Rome antique réduite aux vieux palais et aux couloirs souterrains.
 Au dernier chapitre la vie sur terre est ressentie comme une vie en prison. Certains thèmes des chapitres précédents reviennent et font la ronde. Et un autre sujet qui occupait déjà la fin du recueil titré Le Vent noir, le thème de la mère, ressurgit. Tout se termine par une évocation des temps révolus, grandiose dans sa simplicité : « Adossée à l’éternité / J’observe mes ancêtres // Leur bétail rentre / des pâturages millénaires ».

NB. L’auteur de l’article Jacques Wirion, est membre du jury du Prix Servais.

L’ailleurs des mots
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2008) par J.-P. Jossua

 Anise Koltz est née au Luxembourg d’une famille très cultivée, et elle a écrit d’abord en allemand puis en français et exclusivement dans cette langue dans les années 1980 ; depuis lors, neuf recueils ont paru.
 Les poèmes de L’ailleurs des mots sont brefs, en vers très courts, avec un langage qui claque (substantifs, verbes, très peu d’adjectifs), des images heurtées et inattendues, un monde imaginaire dur, voire cruel ; le locuteur poétique est inquiet, méfiant : « Nous avons à faire / à un Dieu rancunier » ; « Ne reviens pas Ulysse – // Je me méfie du chien enragé / qui garde ton cœur. » 
 Telle est, du moins, la première partie du recueil. La seconde est plutôt un art poétique pour l’écriture et la lecture. Il dit bien ce qu’est cette prosodie (« Casser le mot / comme une noix / en extraire le noyau / le broyer entre les dents / le recracher au poème »), la souffrance du poète (« Chaque poème / est une descente aux enfers // Une chute / dans l’inconnu ») et l’effet sur le lecteur (« Ceux qui tentent de me lire / perdront la vue », « J’avance sans bruit / à coup de patte / j’achève mon lecteur »). Mais au travers des mots il y a « une autre réalité », « un espace inconnu ».
 La troisième partie dit une violente révolte, un refus non seulement de la religion mais de Dieu (auteur de ma mort, dont la miséricorde me rend esclave, etc. ), et le poète seul offre la véritable transcendance, la nouvelle vie : « Dans mes poèmes I je dépasse ciel et terre / […] Hors du jardin d’Éden / je replante l’arbre de la connaissance / afin que la pomme / soit à la portée de tous ».
 
Dans la quatrième partie, moins unifiée, située en divers lieux – le désert surtout, la montagne, le Nil, Rome... – la même dureté de vie s’exprime, avec pourtant quelques ouvertures sur la mer….
 La cinquième, enfin, de loin la plus longue, offre des variations sur les mêmes figures. On y voit plus clairement que la révolte vise surtout des forces qui emprisonnent – la société, l’Église, la mort, le jugement –, tandis que se fait jour la nostalgie d’une sphère supérieure (« Nous sommes de la matière des astres »), un autre ciel « derrière le ciel », d’un « ailleurs oublié », d’autres horizons, de l’au-delà où est entrée la mère marquant le chemin de pierres blanches (« M’appellera-t-elle / Comme jadis / pour me faire entrer / sous son toit », « [...] je voudrais durer / être éternelle », « Déjà je suis toute tendue / vers cette éternité / qui m’effacera ». Au terme, un aveu : « J’ignore le chemin / inventé / par mes pas ».

L’ailleurs des mots
Exigence Littérature (24/01/2007) par Françoise Urban-Menninger

 Rimbaud ne nous parlait-il pas d’un ailleurs indéfinissable quand il déclarait : « La vraie vie est ailleurs » ? Chez Anise Koltz, tout est déjà contenu dans le titre de son recueil. L’ailleurs des mots, tout à la fois, précède et prolonge l’entre-deux de la vie qui n’est qu’un lieu de passsage « face à l’éternité ».
 Anise Koltz donne voix à l’indicible qui parle en elle. Le poème l’entraîne dans des profondeurs inconnues où le poète écrit : « Adossée à l’éternité / j’observe mes ancêtres ». Cette chute dans l’inconnu s’avère dangereuse, le poète ne sort pas indemne de ces « expéditions aventureuses » qui s’apparentent au vol d’Icare. Descendre au fond de soi, toucher de l’âme la vérité, c’est aussi se brûler les ailes et frôler cette folie qui a nom \"solitude\". « Mes livres de poèmes / ne sont que solitude », avoue Anise Koltz. Cette solitude qu’elle creuse en elle-même lui renvoie l’inéluctable échéance de sa mort : « Il y avait une fin / avant mon commencement / dès mon premier âge / je le savais ». Dans la voix du poète, on entend alors celle de l’enfant qu’elle n’a jamais cessé d’être et qui interroge : « Pourquoi Dieu m’a-t-il créée ? » La révolte de l’enfant devant l’absurdité d’un monde où elle n’a pas choisi de naître pour mourir prête à sourire lorsqu’elle évoque Dieu : « Je lui flanque l’encens de ses messes / à la figure / je claque la porte / de ses églises »...Pourtant la terreur et la souffrance irradient dans ce recueil qui nous ramène dans les limbes de nos propres angoisses. Le poète invoque les voix de ses ancêtres, de sa mère qui la traversent. Elle se situe dans cette lignée humaine où « Tout se répète / où l’univers s’autodévore ».
 Dans chaque poème, Anise Koltz effleure cette mort qui déjà l’habite tout entière : « Morte depuis longtemps / je porte des blasphèmes / en collier / autour de mon cou ». Cette mort n’est autre que l’éternité qui précède notre naissance et qui nous effacera dans le silence. Seule la poésie peut signifier « l’ailleurs des mots » car elle transcende toute parole pour devenir « un troisième œil / un deuxième destin / qui explore un espace inconnu ». Le philosophe Heidegger résumait d’une phrase l’angoisse existentielle : « Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir ». Anise Koltz taille dans « l’ailleurs » le vertige d’être, son âme devient une torche vive qui nous éclaire jusque dans l’âpre pensée de notre mort.

Le passé en souffrance
Critiques Libres (24/03/1999) par Sahkti

 Trois récits composent cette Lune noircie qui évoque des destins tourmentés, proches de la perpétuelle souffrance. En ouverture, La Lune noircie nous présente Jonathan, garçon qui ne trouve pas sa place dans la société et ce, dès sa naissance. D’errance en rejet, Jonathan appréhende le monde dans ce qu’il peut avoir de dur et d’ingrat. De quoi façonner un caractère et un destin, faire perdre les repères les plus élémentaires. La présence d’une grand-mère attachante ne pourra rien y changer et la vie alcoolisée d’une tante désirable achèvera de bousculer tout cela.
  « Il se laissait porter par les jours et les événements sans avoir la force de les pousser dans une direction déterminée » (page 21).
 Destin étrange, triste et en même temps empli d’un espoir fort, celui de voir ce jeune homme s’en sortir.
Un espoir fou qui berce également le second récit, Lève-toi et marche, vibrant hommage à René Koltz, mari de l’auteur, décédé des suites des tortures infligées par les nazis.
  « Chaque jour augmente l’épaisseur du temps. La solitude crée en moi des sensations déroutantes. L’esprit traqué par la peur s’évade dans le passé. Je ressuscite R. constamment et l’emporte dans mes périples à travers le temps » (page 57).
 Son épouse s’accroche à un fragment de vie, un soupir, un fantôme qu’elle ne lâchera jamais et qu’elle emporte avec elle vers L’Irlande, terre du renouveau après avoir été l’écrin du deuil et de la consolation. Mais peut-on un jour oublier et repartir ? Les fantômes ne sont-ils pas faits pour être éternels ?
  « La pluie verticale ne m’atteint plus » (page 88)
 L’écriture d’Anise Koltz est superbe, tellement humaine, forte et fragile à la fois. Je me suis laissée submerger par ses lignes, cet amour qui émane de sa plume, en particulier lorsqu’elle fait face à l’adversité. Cet ouvrage qui saisit la douleur à pleines mains et, paradoxalement, ça fait du bien.

 

La Lune noircie
Exigence Littérature (15/04/2009) par Françoise Urban-Menninger

 C’est une voix bien singulière que celle d’Anise Koltz. Luxembourgeoise, s’exprimant en allemand dans un premier temps, elle choisit la langue française qui devient sa « patrie spirituelle ». L’écriture obéit alors à un véritable séisme intérieur où les repères linguistiques volent en éclats. Der Monde (la lune au masculin en allemand) devient féminine en français et ainsi de suite. Ce divorce d’avec la langue d’avant donne naissance à une nouvelle écriture qui permet à Anise Koltz de se libérer de la tutelle de sa mère et de régler ses comptes avec Dieu dont elle dit : « C’est à lui de croire en moi. »
 Dans une véritable insurrection du langage, l’auteur s’interroge : « Parlons-nous le langage ou est-ce le langage qui nous parle ? » Dans le premier récit de La Lune noircie, Anise Koltz met à jour les racines de l’être. À l’instar du « Vilain petit canard » d’Andersen, Jonathan de par ses différences est mis à l’écart des autres hommes. La souffrance de Jonathan est celle de l’auteur mais également la nôtre. Telles des fleurs vénéneuses, les images poétiques et oniriques d’Anise Koltz nous envoûtent. La mort, le désir, le désespoir traversent les mots qui nous font et nous défont dans cet entre-deux où la seule réalité est peut-être bien celle de l’écriture.
 Ce pouvoir du langage Anise Koltz en use dans son deuxième récit pour évoquer la mort de René, son époux torturé par les nazis et qui lui confie avant son incarcération : « Notre raison de vivre est le risque de mourir à chaque instant ». René réapparaît dans L’Irlande, ce troisième texte où « Les morts sont arrivés telle une migration d’oiseaux sauvages ». La Lune noircie est une véritable traversée de l’être qui repousse toutes les limites. Le langage explore le vivant, interpelle Dieu, se déjoue de la mort pour mieux affirmer son pouvoir. « Les mots me hantent, j’aime être hantée par eux », nous dit l’auteur. Avec Anise Koltz, on a envie d’explorer en soi, ces terres inconnues qui ont partie liée avec l’avant de notre naissance et l’après de notre mort. Pour ce faire, Anise Koltz pratique une véritable ascèse : « Je traîne chaque mot devant un tribunal intérieur. » La poésie est ce « silence déguisé en mots » qu’elle ne cesse de traquer dans l’écriture. Tel un boucher, l’auteur nous dit « dépecer les mots » dans une lutte intérieure avec elle-même.
 « Mon tablier est noir de sang », « chaque page blanche est souillée par l’ombre de la mort », ajoute encore l’auteur. Mais dans le même temps, Anise Koltz « construit sa maison » et déclare : « Hors du jardin d’Eden, je replante les arbres de la connaisssance afin que la pomme soit à la portée de tous. »

La blessure écrite
Les Affiches-Moniteur (14/04/2009) par Michel Loetscher

 La poétesse luxembourgeoise Anise Koltz (présidente de l’Académie européenne de Poésie) a reçu le Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2009 pour La Lune noircie et pour l’ensemble d’une œuvre au long cours (une vingtaine d’ouvrages traduits et primés en de nombreux pays) dont la force d’interrogation et d’insoumission au « réel » mène, depuis Le Cirque du Soleil (Seghers, 1966) jusqu’à L’Ailleurs des mots (Arfuyen, 2007), à l’essentiel et à une réalité inconditionnée.
 Anise Koltz est la petite-nièce d’Emil Mayrisch (1862-1928), maître de forges luxembourgeois, créateur de l’ARBED (Aciéries réunies de Burbach, Eich et Dudelange) et de l’Entente internationale de l’Acier, qui avait jeté les bases d’une entente économique internationale qui annonçait le Marché Commun. Avec sa femme Andrée, il animait, dans leur château de Colpach, les rencontres internationales autour du Comité franco-allemand d’information et de documentation qui œuvrait, dans l’Europe issue du Traité de Versailles, au rapprochement franco-allemand.
 Les trois récits qui forment le recueil La Lune noircie mettent en scène Jonathan, un enfant aux « yeux vairons » dont la vie demeure à la marge de celle des autres ainsi que René, le mari d’Anise Koltz, torturé par les nazis et décédé des suites de ces sévices :
 « Je parle de l’aimé / II est partout / Sans issue ses pas / Quémandent un nouveau destin »
 Des mots sortis des rangs (errants ?) qui affrontent leur ombre et s’éclairent de l’insistante vérité de tout ce qu’ils savent déjà de nous...

La Lune noircie
Poésie Première (11/01/2009) par Nelly Carnet

 Le titre de ce recueil composé de quatre récits ne pourrait-il pas rejoindre la lune noire symbolisant la conscience douloureuse de l’Absence, une absence pleine à cause de son intensité ? Le fantôme du mari de l’auteure traversant deux des récits malgré tant d’années qui la séparent désormais de sa mort nous oriente déjà vers cette interprétation.
 Suite à cette disparition, la lune, principe du temps vivant, s’est donc noircie brutalement. Après un premier récit racontant l’histoire d’un garçon non désiré, qui, une fois né, adopte le comportement du refus ou du deuil, Anise Koltz glisse vers un écrit plus autobiographique. Elle rêve son mari vivant et, par l’imaginaire, le ressuscite comme Jésus le fit de Lazare, d’où le titre « lève-toi et marche » donné à ce récit. Ou telle Isis rassemblant les morceaux dispersés d’Osiris, elle rappelle un passé qui fut le meurtrier de son époux. Le ressusciter par l’écriture est aussi sa manière de lui survivre.
 De même, le récit intitulé « L’Irlande » est une continuité autobiographique du second récit. Ce qui saisit le lecteur est la brièveté des phrases et l’absence de liaisons entre elles nous menant à une vision saccadée de l’être et du monde, de sa présence dans le monde et sa manière d’y exister, entre réalité et rêve.
 Les dernières pages intitulées « Après » relatent une expérience borderline. Un homme endeuillé de sa femme et de sa fille rencontre la narratrice qui partage le même destin. Le trouble advient lorsque la figure féminine représentée sur une toile vient se confondre avec celle de la narratrice. Les dernières pages représentent le fil rouge de l’ensemble du recueil. On y peut lire par exemple ces révélations : « installée devant ma table de travail, je m’abandonne à une autre réalité. Les mots me hantent, j’aime être hantée par eux. » « Chercher la fiction pour apprivoiser la réalité, la posséder au moment où elle semble perdue. » « Qui est ce moi passé sous silence orchestrant ce récit, se confondant à tous les personnages ? »
 L’ensemble du recueil peut,être reçu comme une réflexion sur le langage qui, par ailleurs, clôt le récit « la lune noircie ». Écrit au couteau, celui-ci met en scène un jeune garçon qui décide de ne pas marcher et de ne jamais prononcer le nom de ses parents jusqu’à l’âge de trois ans. Mutique, il ne se plaira qu’avec sa grand-mère maternelle. Les personnages de ce récit sont visités brièvement avec un scalpel à la main et à travers le regard de cet enfant solitaire s’enveloppant de rouge et de noir dans le mythe de « l’enfant trouvé ». Il se vit double avec ses yeux vairons. Détaché de lui-même, incapable de s’accepter et de s’adapter au monde extérieur, il pourrait être, lui aussi, une autre figure de l’écrivain.

La Lune noircie
Revue ses Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2010) par Jean-Pierre Jossua

 J’ai rendu compte en 2008 du recueil L’Ailleurs des mots d’Anise Koltz, luxembourgeoise née en 1928 et écrivant exclusivement en français depuis 1983 après avoir publié des recueils allemands et bilingues à partir de 1960. Voici un nouveau volume, La Lune noircie, d’un caractère très différent.
 Il ne s’agit plus de poèmes incisifs, en vers très courts, mais, sauf exception, de séries de quelques pages faites de brefs paragraphes en prose, constituant quatre ensembles liés et un court postlude. Le style reste dépouillé, l’imaginaire masqué par une violence maîtrisée. Plutôt que de poème en prose, il convient de parler de prose poétique car l’aspect narratif est dominant.
 Le caractère poétique est déjà sensible dans le premier exemple, « La lune noircie » : long et dur récit de la croissance d’une jeune homme étranger à ce monde, Jonathan, qui s’est toujours méfié du langage et, pour finir, le répudie.
 Il l’est davantage encore dans le second, « Lève-toi et marche », écrit par l’A. à la mémoire de son mari, médecin décédé en 1974. Il est ouvert par trois brefs poèmes en vers, posant la présence de l’aimé. La rêverie va le ressusciter de façon très émouvante en mariant les évocations au présent et les souvenirs, réels ou imaginaires, du temps de la guerre où il fut torturé par les nazis et demeura longtemps entre la vie et la mort ; le récit semble s’éloigner de la biographie pour situer le décès dès cette période ; à la fin de la séquence, on retrouve Jonathan, qui fut protégé par René K. : il erre dans la ville comme un « idiot ».
 La narratrice poétique part pour l’Irlande, et c’est le troisième et très bel ensemble : promenade dans l’Ouest irlandais, pays de fantômes dans lequel la présence de René K. se fait plus insistante encore.
 Le quatrième, plus onirique, raconte la rencontre d’un homme qui a perdu sa femme et sa fille, toutes deux alcooliques (Quelle portée donner, chez cette agnostique, à quelques phrases ? À propos de la visite d’un prêtre au mourant : « Lui est vivant » ; en Irlande : « Je sais que je te reverrai. »)
 Le postlude dit la vie des mots et le travail de « chercher la fiction pour apprivoiser la réalité, la posséder au moment où elle semble perdue. »

Rien ne meurt
Les Affiches - Moniteur (18/03/2011) par Michel Loetscher

 Dans la poésie d’Anise Koltz, les mots s’envolent comme des oiseaux avides d’arracher chacun leur pan de ciel – et parfois tombent juste ou se posent comme le premier vocable osé dans le silence du monde – celui qui « contient / les plus beaux poèmes » : « À ma mort / Je dormirai sous terre / Avec toi / Comme une semence prête à éclore // Mon corps est un lieu / Où rien ne meurt // Je me transformerai / En arbre / Pour ombrager ton sommeil »
 Petite nièce de l’industriel Émile Mayrisch (1862-1928) et d’Aline de Saint-Hubert, précurseurs de l’unification européenne, Anise Koltz fait son entrée en poésie avec Spuren nach innen (Luxembourg, 1960). Présidente de l’Académie européenne de poésie, traduite en de nombreux pays et couverte d’honneurs (Prix Blaise Cendrars 1992 et Apollinaire 1998, Prix de littérature francophone Jean Arp 2008, etc.), elle semble puiser les images de son nouveau recueil dans d’antiques liturgies où le lointain des temps rejoint l’instant perpétuel - des liturgies qui font chanter le silence sans rien épuiser d’une parole vibrante : « Dans la poésie / J’écoute le silence // Dans le silence / J’écoute la mort / Et le recommencement »
 C’est bien cela qui aiguise sa parole -cette infinie possibilité de recommencer l’univers dans les plis du jour et l’aventure des mots en puissance…

Je renaîtrai
Les Affiches - Moniteur (18/03/2011) par Michel Loetscher

 Dans la poésie d’Anise Koltz, les mots s’envolent comme des oiseaux avides d’arracher chacun leur pan de ciel – et parfois tombent juste ou se posent comme le premier vocable osé dans le silence du monde – celui qui « contient / les plus beaux poèmes » : « À ma mort / Je dormirai sous terre / Avec toi / Comme une semence prête à éclore // Mon corps est un lieu / Où rien ne meurt // Je me transformerai / En arbre / Pour ombrager ton sommeil » 
 Petite nièce de l’industriel Emile Mayrisch (1862-1928) et d’Aline de Saint-Hubert, précurseurs de l’unifica­tion européenne, Anise Koltz fait son entrée en poésie avec Spuren nach innen (Luxembourg, 1960). Présidente de l’Académie européenne de poésie, tra­duite en de nombreux pays et couverte d’honneurs (Prix Blaise Cendrars 1992 et Apollinaire 1998, Prix de littérature fran­cophone Jean Arp 2008, etc.), elle semble puiser les images de son nouveau recueil dans d’antiques liturgies où le lointain des temps rejoint l’instant perpé­tuel – des liturgies qui font chanter le silence sans rien épuiser d’une parole vibrante : «  Dans la poésie / J’écoute le silence // Dans le silence / J’écoute la mort / Et le recommencement » 
 C’est bien cela qui aiguise sa parole – cette infinie possibilité de recommencer l’univers dans les plis du jour et l’aven­ture des mots en puissance...

Je renaîtrai
CCP (10/01/2011) par André Ughetto

 L’affirmation péremptoire du titre est en parfait accord avec le climat du livre. Le « moi » que chaque poème met en exergue, dans une langue aussi dense qu’épurée, jamais « sentimentale » ou effusive, réinvente à chaque instant toutes les sensations : « Les étoiles m’attaquent / traversent mes vêtements / comme une légion de fourmis / chargées de lumière. » La vie ou la survie relèvent d’un combat incessant qui pousserait l’auteur à vouloir « renaître / oiseau de proie ». Et puisque « Des loups vivent en moi », dit-elle, « hurlant dans mes plaines enneigées » / « Crève­ront-ils / ou les égorgerai-je ? », alternative également exprimée lorsqu’elle se voit en même temps « Caïn et Abel », « assassin » et « victime ».
 Entrée dans son « grand âge » la Luxembourgeoise Anise Koltz n’a rien perdu de sa radicale pugnacité. Apprécions ce dernier trait, puisque l’espace manque pour en citer d’autres, toujours surprenants : « La poésie / est la toxicomanie / de la parole. »

Je renaîtrai
Poésie Première (02/01/2012) par Nelly Carnet

  À la disparition succède une renaissance à partir de ce rien qu’est la glaise. L’autobiographie de l’existence déroule son tapis dès les premiers vers, libres pour mieux se réinventer mais dans l’indécision, l’impossibilité de se saisir réellement.
 L’identité est au cœur même du mouvement de l’âme poétique et tout particulièrement de celle d’Anise Koltz avec l’incertitude de toute recherche. « J’erre comme un point d’interrogation / un verbe sans sujet ». Avec l’âge, certains jours plus que d’autres, le poète peut se vivre comme un musée retiré et sans grande valeur. « Je ne suis qu’un vieux hangar / où est stockée ma vie ».
 Les repères sont précaires et ne tiennent qu’à un fil. Les regrets de ne pas vivre tout ce qu’elle pourrait sont assez récurrents. Anise Koltz doit s’inventer elle-même. L’illusion la transforme parfois en « mirage » ou en « ombre ». Rejoindre son époux disparu serait une nouvelle germination à la vie, ses propres cendres donneraient naissance à un arbre. La remise en question de sa propre existence s’accompagne d’un temps mort que peut incarner l’étendue de sable du désert, « un sablier / que nous avons oublié / de retourner ». Ce temps arrêté est aussi celui de l’écriture au-delà de toute temporalité si ce n’est celle de la présence absolue.
 Les mots attirants, effrayants, font vaciller notre lecture entre la déchi­rure et la construction, la cruauté et la bienveillance : « La chair est barbare ». « Toutes les étoiles / des juifs gazés / sont épinglées au firmament ». « J’avance à tâtons / sur ma ligne de vie / vers tous les possibles ». L’Histoire se mêle à l’autobiographie du poète, l’ombre du mari planant toujours sur le champ de l’écriture et de la vie. Sa disparition prématurée des suites des tortures infligées par les bourreaux continue de peser en dépit du temps qui passe : « Je n’ai pas de métier – / je garde le cimetière / où repose mon bien-aimé ».
 
Parole, ciel et terre ont été spoliés par une certaine barbarie. Du renouveau semble être nécessaire pour renaître de ses cendres avec l’annonce de la venue d’un berger. Dans cette attente, le recueil qui se referme sur lui-même rejoint « le silence / [qui] contient / les plus beaux poèmes ». Dans l’entre-deux, des poèmes d’une grande concision poursuivent leur recherche. 
 
 Dans sa quatre-vingt troisième année, Anise Koltz est comme une jeune fille sombre aux mille visages d’êtres aimés portés dans la tête et le corps, cherchant toujours sa voie, car rien n’est jamais acquis. Tous ses disparus, parfois furieusement présents en elle, lui sont aussi des guides empêchant l’oubli. L’écriture inscrit le deuil de soi-même tout en préparant à un renouveau. La brutalité peut éclater dans son corps en perpétuels remuements, révoltes et cris : « Des loups vivent en moi / hurlant dans les plaines enneigées // Crèveront-ils / ou les égorgerai-je ? »
 Les poèmes sont recueillis jusque dans les contra­dictions de la pensée écrite selon l’humeur des jours et tous les obstacles rencontrés. Que ce soit une mémoire prégnante qui se mette à parler ou un semblant de double de l’au­teur, les images sont paradoxalement frappées du seau de la violence et de la douceur verbale : « Je suis devenue ton esclave / marquée au fer comme un bœuf // Mourrai-je de ma mort / ou de la tienne ». Dénonciatrice, Anise Koltz sait l’être par exemple à propos de la bombe atomique : « Elle est ma déesse maléfique /je la cache / sous mes habits quoti­diens / mes sourires déguisés // Chaque jour / je vis / je meurs / terrifiée / torturée / terrassée ».
 La référence aux origines bibliques est explicite ou sous-jacente. Le destin de l’homme est sous l’entière dépendance du « crime initial ». Face à la destruction, poésie et mère nourricière sont une source, un lait que l’on boit jusqu’à la mort ou jusqu’à ce silence qui met un point final à tant de remuements, palinodies, déclarations qui s’interrogent, rési­gnations et combativité.

Soleils chauves
La Cause Littéraire (06/06/2012) par Didier Ayres

 Entrer dans ce livre par un poème qui semble avoir des relations avec le Paysage aux arbres verts de Maurice Denis, ouvre la porte poétique et intrigante, spirituelle et rêveuse de ce recueil au drôle de titre. D’ailleurs, ce dernier livre d’Anise Koltz est illustré par un détail de la Campagne romaine de Schirmer qui donne selon moi le ton général à cette suite de poèmes assez courts dont le propos est resserré. On y voit de petits monticules de terre peints avec de l’ocre brûlé sur un fond de ciel rose thé, sorte de dolmens, de stèles, vue profonde sur le Latium. J’écrivais il y a peu à Gérard Pfister, le directeur de la maison Arfuyen – qui suit le travail d’Anise Koltz depuis plusieurs années –, que ces stèles donnaient une impression nocturne, de monde déserté. Et, avec des petits instants pris dans le réel, cette série de 134 poèmes finit par se nouer autour de quelques thèmes, que je vais essayer de rendre visibles au lecteur.
 Par exemple, la filiation – au sens artistique – avec la peinture suprématiste, comme Composition XII de Théo Van Doesburg, peinture en noir et blanc de 1918 où le peintre décrit l’espace de la toile par un rythme de lignes noires séquencées, de façon irrégulière, un peu comme le ferait une partition musicale. J’ai aussi noté dans mes premières impressions le nom de Michaux avec des mots comme désincarnation, idéogramme, jetés un peu pêle-mêle sur des notes en bas de page, et j’ai même mis un point d’interrogation à Kandinsky. Je cherchais.
 Alors, bien sûr, il faut parler de la filiation familiale, qui ne s’arrête pas aux liens ancestraux mais s’ouvre plus généralement sur la généalogie, ou encore à l’époux disparu qui hante divers poèmes. Poèmes d’ailleurs eux-mêmes hantés par le noir, la nuit, l’obscurité et les impressions nocturnes, ou à ce qui touche à la vie d’une femme, le rapport à la mère, le fœtus, le château en ruine, de fait, notre condition mortelle. Poésie d’image sans images, poésie en quête de l’effacement – et on peut se poser la question de la théologie négative –, poésie sobre mais non dénuée de chair, celle des ancêtres, celle de l’époux défunt, celle des enfants.
 Il y a encore des choses magnifiques comme des « colonnes de sel » ou « des arborisations de givre » ou des pierres « dans leur insomnie » qui affleurent le corps-texte et provoquent l’étonnement du lecteur. Ou encore trois vers qui se terminent par « hauteurs », mot jeté qui rime avec « épervier », qui lui-même accompagne les « cercles ».
 Filiation ? Ecoutons la poète : « J’ai été présente / depuis toujours / à travers mes ancêtres / Était-ce moi / qui écrivais jadis à travers eux / ou écrivent-ils aujourd’hui / à travers moi. »
 
Après ces premières impressions, confortées par le cœur de ma lecture, permettez-moi de conclure sur les dernières notes que j’ai griffonnées à la fin du livre, sur la question de l’homogénéité du poème, leur sorte d’atonie que provoque une langue claire, qui m’a semblée peu colorée – et je n’oublie pas qu’Anise Koltz, qui est de culture européenne, s’exprime en français depuis de longues années –, langue qui tend ici à la psalmodie. Psaumes des soleils, chants des soleils chauves.

Soleils chauves
Exigence Littérature (25/05/2012) par Françoise Urban Menninger

 Après L’ailleurs des mots (2007), La lune noircie (2009), et Je renaîtrai (2011), la luxembourgeoise Anise Koltz, l’une des voix majeures de la littérature francophone, nous revient avec des poèmes qu’elle « crache » « avec le feu de l’enfer » car « Enfant d’ Eve », elle est « damnée comme elle ».
 Née en 1928, Anise Koltz aborde la dernière ligne de son existence en n’ayant de cesse d’interroger les mots qui la font et la défont dans un corps transitoire qui parle des êtres qui l’ont précédée : « Combien sommes-nous / dans ce corps de location », demande-t-elle. Les voix multiples de ceux qui ne sont plus la traversent. Sa chair est faite de celle de ses ancêtres qui se prolongent et parlent à travers ses poèmes.
 Anise Koltz nous le répète à l’envi et nous le « crache » : « vie et mort / sont contenues dans ma parole ». Et d’ajouter cette évidence que nous refusons de voir tant elle nous aveugle dans notre société faite d’illusions : « nous vivons / parce que nous sommes destinés / à mourir » ou encore « Notre fin se trouve / dans notre commencement ». Poésie de l’ombre où la mort hante chaque mot, la lumière naît d’une lucidité qui a l’éclat d’une lame qui fulgure et qui fait la peau à toutes les hypocrisies. Et l’auteur de nous asséner sans ménagement une vérité qui brise tous les miroirs aux alouettes : « Nous avons transféré l’enfer parmi nous ».
 Quand le poète déclare « le temps a perdu / son présent », on comprend qu’un temps unique nous emprisonne dans une chair où les mots fondent notre entité et Anise Koltz de s’écrier : « je vis toujours à l’intérieur de ma mère » d’écrire encore « mère est née de ma mère » avant de conclure : « Le cercle s’est refermé sur moi / avant de tourner / sur lui-même ». Ce cercle, c’est aussi le poème qui se clôt sur lui-même avec ses morts qui parlent et interpellent l’écrivain. C’est par les mots que l’auteur se sépare d’elle-même et se détache de ce corps qui ne lui appartient pas : « Mes yeux ne m’appartiennent pas / ils appartiennent aux générations antérieures / qui les ont colorés de leurs horizons ». Lentement le poète se dépouille de lui-même pour renouer avec son origine où sa fin culmine : « Je suis celle / que je ne suis déjà plus / celle que je n’ai jamais été ».
 Soleils chauves
nous joue, poème après poème, une mélodie de l’ombre dont les notes amères, parfois grinçantes ou dissonantes, s’insinuent sous notre peau pour appréhender cet espace en migration auquel nous tentons de nous dérober par une fuite en avant effrénée et Anise Koltz de nous entraîner toujours plus loin dans les interrogations les plus dérangeantes : « Notre terre / serait-elle le purgatoire/ d’une autre planète » ?
 Qu’ajouter de plus à de tels vers qui irradient d’une lumière froide en nous renvoyant à notre mort, mais qui paradoxalement nous font nous sentir plus vivants que jamais, sinon qu’il faut lire et relire absolument les écrits d’Anise Koltz pour réveiller en nous notre entité enfouie dans la mémoire de notre chair et de notre langue par des siècles de mensonges et d’illusions.

PETITE ANTHOLOGIE

L’Ailleurs des mots
(extraits)

 

Nous sommes de la matière des astres –

Comment supporter
de vivre et de mourir
dans cette boucherie anonyme
où nos membres deviendront
des cierges pour l’éternité

*

Les sables dévorent le désert –

Je lègue ma carcasse aux rapaces
au vent qui léchera mes os
au soleil qui les croquera

*

Pour moi
ma mère a marqué
de pierres blanches
son parcours dans l’au-delà

M’appellera-t-elle
comme jadis
pour me faire rentrer
sous son toit ?

*

Dans mon habit de vie
je me consume
sans flamboyer

*

à ma mère

Cachée dans tes entrailles
comme dans une tranchée
j’étais prête à me lancer
dans la bataille

La mort dévalait
derrière nous
tandis que je subissais
la fatigue de ton sang

Tu devenais de plus en plus lente

Mais moi je voulais durer
être éternelle

*

Quelqu’un que je ne connais pas
respire à ma place
j’entends son râle

J’ignore s’il mourra
avec ou sans moi

*

Ma ville intérieure
s’est mutée
en Jérusalem

Où chaque pan de ma pensée
est un mur de lamentation

Où chaque douleur
a pris l’aspect
d’une prophétie biblique

*

Je ne suis ni une bête de trait
ni un animal de sacrifice

Je ne me soumettrai
ni aux lois
ni à l’église

*

Des rapaces
je revendique
ailes
serres
becs pointus

Comme eux
je fonce sur ma proie
d’une violence
qui risque de me tuer