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Kiki Dimoula, enfin !

  Elle s’appelle Kiki Dimoula. Ce n’est pas le pseudonyme d’une danseuse du Crazy Horse, mais le nom de la plus grande poétesse grecque contemporaine. Quasiment inconnue en France. Une aberration heureusement réparée par la parution simultanée de deux ouvrages, Le Peu du monde, dans la collection Poésie/Gallimard, et Mon dernier corps, en édition bilingue, aux éditions Arfuyen, tandis que Kiki Dimoula se verra remettre le Prix européen de littérature lors des 5° Rencontres européennes de Strasbourg, qui se tiendront le 12 et le 13 mars. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.
 Rencontrer la poésie de Kiki Dimoula (née en 1931) peut s’avérer une expérience mentale, nerveuse, et spirituelle, violente. Une brûlure. On en guérit rarement. Dimoula est une de ces rares âmes qui voient. Dans la préface de Le Peu du monde (admirable traduction de Michel Volkovitch), Nikos Dimou avance qu’écrire sur la poésie de Kiki Dimoula « est une tâche ardue ; car c’est une poésie sans objet, car son objet, c’est le néant. Pour être plus précis : non pas tant sur le néant lui-même (que pourrait-on écrire sur lui ?), que sa présence dans notre vie, notre relation avec lui [...]. Là précisément réside l’exploit de Dimola. Elle parle de l’obscurité, du non-être, du néant, choses qui ne peuvent se dire - et pourtant elle les dit. Alors que la plupart des poètes, confrontés à l’abstraction, se cassent la figure, Dimoula réussit à écrire une poésie philosophique aussi palpable qu’une motte de terre et métaphysique autant que la théologie négative. » On ne saurait mieux dire. Dimoula rejoint là le Paul Celan de « la Rose de personne », le José Angel Valente de « Trois leçons de ténèbres » ou Emily Dickinson (tout !), et trouve aussi un écho dans les textes des grandes traditions mystiques – kabbale, soufisme, taoïsme – qui en savent long sur la question du Néant, source de toute réalité...
 Nikos Dimou souligne la profonde modernité et l’originalité radicale de l’écriture de Kiki Dimoula où, dit-il, « le grotesque cohabite avec le tendre, le cauchemar avec le kitsch rose, la terreur avec l’humour le plus noir ». Un exemple ? En voici un, aussi succinct qu’un haïku : « Pour vous je ferai un meilleur prix / disait Rien à Quelque chose / et cet idiot l’a cru »
 En fait, Nikos Dimou ne trouve à la grande poétesse grecque de véritables âmes sœurs que parmi les Metaphysical Poets du XVII° anglais, comme Donne, Herbert ou Marvell, « lesquels, écrit-il, relient sans transition le concret et la métaphysique, le sensible et l’au-delà. » Il a raison, et quelle meilleure preuve expérimentale que la lecture d’un poème comme « Cambriolage d’illusion » : « Et je vis quelque part au cœur de la nuit / Resplendir / Une pharmacie de garde // Monsieur, donnez-moi un somnifère, / que dorme un peu le désert dehors // Et le temps que se déplace de sa somnolence / le pharmacien, j’admirais / l’égalité des douleurs sur les rayons / incurables et guérissables, toutes / dans des petites boîtes joyeuses aux couleurs vives. / Et soudain, je t’ai reconnue. À l’isolement. / En haut ; là où seul l’œil de la peur accède. / Image de mort sur l’étiquette d’un flacon de poison. // Méconnaissable, dénudée, mortelle, ta figure. / Tes bras croisés, image d’effroi / à l’endroit innocent / où rêvait naguère ta gorge insouciante. // Monsieur, ai-je crié / bousculant les douleurs des rayons, / quelles erreurs détestables, comment pouvez-vous / fournir aux morts de nouvelles doses / de poison sans autre ordonnance / ni volonté divine ? Comment osez-vous, / pour vendre efficacement vos produits de mort, / démantibuler des formes que nous nous évertuons / à maintenir entières efficacement / dans des flacons d’illusion scellée ? / Rendez-moi tout de suite l’original. // Je vous crois, dit le pharmacien, mais / après avoir quitté la caisse / aucune erreur n’est reconnue. »