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Journal de l’air

 Découvrir un poète que l’on ne connaissait pas (sinon comme traducteur de l’espagnol, auteur notamment de la seule version vraiment bonne des poésies de Jean de la Croix, en Poésie/Gallimard), dont la forme et le ton sont très personnels, entrer dans cette œuvre difficile, et devoir, en plus, en parler, on se demande comment il est possible de prendre un tel risque. En tout cas, je ne ferai que tirer un fil, simplement afin d’inviter des lecteurs à s’y aventurer.
 Le nouveau recueil de Jacques Ancet, très voulu et construit, comporte sept sections. La première et la seconde sont faites de poèmes de neuf vers, non rimés, en vers presque réguliers (autour de neuf pieds), sans ponctuation.
 « Brume » est un ensemble donnant l’impression d’un monde opaque, silencieux, immobile, à peine perçu, à peine compréhensible ; « N’importe où » s’éclaire par quelques visages, quelques voix, mais l’immobilité persiste, et les instants, les mots passent, les phrases vont et viennent, « on ne comprend pas / ce qu’on entend dans ce qu’on écoute. »
 Les trois sections centrales sont composées de courts poèmes en prose, mais de la première, intitulée « Entre-deux », on vérifie le titre, car les blancs disposés dans la prose non ponctuée nous font demeurer très près des vers. Ici quelque chose m’arrête, me frappe, me touche : on est sur une limite, une lisière, devant un mur, on attend, on guette, on vit un suspens, on reste à écouter, on regarde, on tend la main devant soi, on cherche « sans mots une question traverse le jour dire qu’elle est sans réponse est trop facile on voudrait trouver un sens qui serait comme un appel » ; il y a quelque chose : « on aimerait comprendre cette chose sans nom », « on écoute on reconnaît la voix elle se cherche dans ce qu’on dit [...] elle parle sans bruit », « Que tu cherches ou que tu ne cherches pas c’est l’impossible qui te traverse [...] c’est toujours ailleurs ». Images liminaires : figures du « transcender », du mystère de l’être. 
 Passant sur les deux autres sections en prose sans intervalles (« Cinéma muet » et « Bord »), laissant même de côté à regret la première des ultimes sections en vers (« Printemps », plus allègre dans sa retenue et ses demi-teintes), c’est dans la dernière (« Un petit bruit ») que je retrouve mon fil. Après l’évocation de quelques figures qui surprennent : une voix (que l’on veut fuir), une matière vibrante (prise dans l’infini), quelque chose qui vient de l’Ouest (comme un vent), une proximité (sans visage), voici que revient la quête : « Ce qui se cherche dans le silence »  ; ce qu’on voudrait « faire / entrevoir / la non-image sous les images » ; le sens, le parfum que l’on manque parce qu’on recule « comme sur le seuil devant le noir », par peur du vide, par angoisse « de ne pouvoir / rester là sans mots ouverts au jour ». Ouvertures. Mais tout finit sur ce constat mallarméen : « rien n’existe sous les mots / que ce vide entre eux qui les sépare / les unit [...] ». Sinon, peut-être, quand on cherche « à franchir / cet infranchissable » : un petit bruit, une petite clarté, un petit signe « que tu sens tout près ».