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Journal de l’air

 De la fin de l’automne 199$ au début du printemps 2000, Jacques Ancet s’est lancé dans une composition de sept ensembles mêlant des neuvains de neuf syllabes et des proses très particulières puisque les blancs qui y sont incorporés ponctuellement’leur donnent un rythme déterminé, excepté pour une des parties intitulée Cinéma-muet où ces blancs sont absents. Si la régularité se perd dans cette section, on y perçoit cependant la fréquence des ennéasyllabes. Ceux-ci semblent épouser la respiration et le rythme propres à ce poète : les blancs qui ponctuent la prose dans les parties sous-titrées Entre-deux et Bord permettent à Jacques Ancet de mimer une construction en vers blancs de neuf syllabes. Les thématiques sont récurrentes dans cette écriture où la lenteur suit le mouvement du regard posé autour de soi. Les titres (Brume, N’importe où, Entre-deux, Cinéma muet, Bord, Printemps, Un petit bruit) font écho à la teneur des textes par l’irdétermination qu’ils suggèrent. La frontière, le vague, l’indistinct viennent se dire simplement et dans la légèreté.
 Un espace poétique, où le poète n’habite finalement que quelques instants, se dessine autour d’une vision, d’une respiration, d’une réception des choses du monde devenues autres. La perception est plus précise, plus légère mais aussi plus sensible et plus aiguë entre ce « on » de la personne du poète et ce « tu » qu’il apostrophe. Un seul exemple nous en persuadera : « l’unique mouvement est celui / de fines gouttelettes qui tremblent / elles restent suspendues en l’air / sans se dissoudre on y voit les choses / hésiter entre naître et mourir ».
Le verbe met en forme des scènes tout à fait ordinaires qui, soudain, peuvent se fixer pour toujours. Jacques Ancet cherche à décrypter une présence invisible, tourne autour, répète cette tourne qui l’enivre, se tient sur une lisière. Il est seul avec le silence qui l’entoure et lui fait ressentir ce qui est aussi bien présent qu’absent puisque cela est « sans figure » et que le sentiment de la présence n’existe que dans la conscience de son absence. Cet être-là vit dans la duplicité : « Toujours ce sont des phrases qui viennent sans que tu saches qui les prononce ». Une eau coule dans le corps ou un air y circule. L’impalpable se donne à sentir. Un flottement occupe le lieu et incorpore les phrases qui viennent se chuchoter sur la page. La voix qui se fait alors entendre « prononce ce qu’il ne sait pas dire ». Le temps poétique se confondrait-il ici avec celui de l’enfance « quand la vie était étemelle et n’avait pas de nom » ? On est tenté de le croire. L’état d’enfance serait momentanément retrouvé jusqu’à ce que le poète s’aperçoive qu’il est « seul entre deux instants égaré ». L’état de conscience refait alors surface. Une page de ce livre, parfaitement rythmée, parfaitement écrite, épousant le mouvement souple de l’âme révélée et sa manière de regarder autour de soi, pourra sembler emblématique du désir absolu de Jacques Ancet et de son écriture : « Ce qu’on aimerait c’est être là simplement et qu’il ne reste rien que l’éclat d’une neige subite avec sur le blanc comme une attente le début de l’espace peut-être et quelque chose pour habiter du vent une fumée l’étincelle la même qui brille pour toujours et rien qui vienne rien qui s’en aille ». Nous sommes là dans l’existence et la présence du plus simple du monde dans toute sa légèreté et toute sa précarité. Le vent, la fumée, l’étincelle portent la brillance et la disparition en eux.
 Jacques Ancet sait que, d’un livre à un autre, il se répète, mais chaque fois « cette voix / qui parle » et « qui n’a jamais fini » dit autrement la même chose. Et si elle ne sait se faire entendre alors que le poète attendait ses brèves révélations, le malaise s’installe car le créateur reste « au bord », totalement démuni dans la bouche, dans le corps, dans l’être. (…)