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Jean-Pierre JOSSUA

(1930)

 Jean-Pierre Jossua est né à Paris en 1930, d’une famille d’origine judéo-espagnole, agnostique depuis plusieurs générations.
 Pendant la guerre, il réside à Nice, puis en Argentine. Son père, resté en France, est arrêté et meurt en déportation à Auschwitz en 1943.
 Il entre dans l’ordre dominicain en 1953. Etudes au Saulchoir, puis doctorat en théologie à Strasbourg. Co-directeur de la revue théologique internationale Concilium de 1970 à 1996.
 Vers 1973, il inaugure un premier versant de sa « théologie littéraire » – l’écriture littéraire de l’expérience et de la réflexion chrétiennes, puis en 1980 un second versant – la lecture théologique de la littérature – avec une série d’études qui seront réunies en volumes et complétées à partir de 1987 par le bulletin critique annuel dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques. Il devient en 1988 directeur de la revue La Vie spirituelle et le reste jusqu’en 1996.
 Dès 1992, il prend l’habitude de résider partiellement en Haute-Provence, devant la face nord du Mont Ventoux. Il commence en 1995 à enseigner au département d’esthétique du Centre Sèvres avec un séminaire sur Dans le leurre du seuil, d’Yves Bonnefoy. En 2000, il est invité à donner les leçons Joan Maragall à Barcelone, sur la littérature et l’inquiétude de l’absolu.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Carnets du veilleur

PETITE ANTHOLOGIE

Carnets du veilleur
(extraits)


 À soixante-douze ans, tourné non vers le passé ou même le présent, mais vers l’avenir imprévisible de la vie qui continue, vers le nouveau, vers Dieu qui vient.

 Dans la seule prière silencieuse je mesure l’abîme sans aucune représentation que je nomme Dieu et le saut vertigineux de la foi.

 Me voici atteint à mon tour de constriction de l’écriture et réduit aux notations brèves dont j’ai tant signalé les risques. Éviter au moins le caractère péremptoire et la dérive vers l’énigme.

 « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » (Le Poème pulvérisé). Non, pour Char, ce qui est encore inconnu, ou ce qui demeure inconnaissable. Mais ce qui est inconnu en tant qu’inconnu, comme la Passante de Baudelaire, car « l’aphorisme n’a d’autre orient qu’un avenir entr’ouvert. »

 André, mort à soixante-huit ans. J’ai pensé : « Et gloire pour ton peuple Israël ». Nous n’avons jamais su ni lui ni moi ce que signifie être juif. Il serait vain pourtant de nier nos racines…

 L’hiver encore, la neige. Trois éranthes, un bouquet de perce-neige, de minuscules véroniques. Ce matin, le premier appel d’une mésange. Les signes attendus.

 Si la foi n’aliène pas, n’interdit pas, ne nie pas notre finitude, elle n’est pas inégale à la poésie véritable pour faire aimer la terre et pour ouvrir un espace infini.

 Sortie des ombres et comme ombre elle-même, menue, noire et souriante, Madame Légaut au milieu de sa cour de Valcroissant, des murs sombres, des masses entassées du vieux monastère ; derrière, la falaise du Vercors, tuyaux d’orgue et temple indien.

 Éclat infime de certaines venues de Dieu en ce monde ; leur portée immense après coup dans une vie ou dans l’histoire.

 Je prie pour Jérusalem : pour qu’il y ait une résurrection, un repos et une vie à jamais. Pour que l’espoir des pauvres ne soit pas vain, pour que le malheur absolu de tant d’êtres ne soit pas leur seule part.

 Ce moment où l’histoire hésite, ce suspens dont Walter Benjamin dit que l’Ultime peut s’y manifester, va se clore non dans le sens qui eût été celui de la paix, mais par la destruction que veulent des arrogants et des esprits fourvoyés.

 Grande solitude, entre l’appareil, le spectacle, la mentalité des gens d’Église, et tous ces êtres estimés, aimés, pour lesquels ce qui me tient à cœur et fait l’objet de mon expérience n’est qu’illusion et néant.

 Ce genre d’instantanés nullement normatifs, incluant une part de vie et une autre de poésie, n’est pas sans modèles. Et d’abord celui, inégalable, des Carnets de Joubert. Mais où trouver cette pureté de la langue, ce génie de l’ellipse, ce bonheur des images ? Et il n’est pas plus aisé de s’égaler à Blake, à Angelus Silesius, à Lichtenberg, à La Semaison.