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Jean Mambrino

 Dans son plus récent recueil, L’Hespérie, pays du soir, Jean Mambrino cite cette lettre de Claudel à Jacques Rivière le 8 octobre 1910 : « J’ai entendu Tannhaüser à Vienne ; j’étais en larmes (…) Cette alliance de la volupté et de la sainteté. La sensualité terrible de Venusberg ! Qui a dit que la sensualité était un sentiment païen ? » Et quelques pages plus tôt il a fait référence à cette phrase étonnante de Mozart : « Je cherche les notes qui s’aiment. »
 Sait-on assez que l’auteur de Sainte Lumière, de la Saison du monde, du Palimpseste est l’une des grandes voix de la poésie française actuelle ? De son premier livre, Le Veilleur aveugle en 1965, à La Pénombre de l’or, qui sortira cet automne, près de vingt recueils ont paru, dont la haute écriture et l’ample vision offrent aujourd’hui à la relecture l’image d’une œuvre foisonnante et profonde, merveilleuse surtout d’élan et de liberté.
 Or il se trouve que Jean Mambrino a été ordonné dans la Compagnie de Jésus voici près d’un demi siècle et que tant de pages insolentes de lumière, brûlantes de bonheur ont été écrites dans une vie d’Église. Et ce n’est pas chose fréquente, si l’on veut bien y prendre garde, qu’un poète majeur de notre temps soit un prêtre ou un religieux. Depuis le siècle dernier, la plupart des plus grands poètes spirituels, de Péguy à Claudel, de la Tour du Pin à Marie Noël, se sont trouvé bien plutôt dans les rangs des laïcs.
 Sans doute Claudel ne s’y trompait-il pas : il n’est pas de musique ni de théâtre ni de poésie sans « l’alliance de la volupté et de la sainteté ». Et ce n’est pas chose facile, depuis l’avènement de nos sociétés productivistes, de se libérer de l’idée puritaine que « la sensualité est un sentiment païen ». Combien de tourments ont dû éprouver sur ce point nos poètes catholiques et quelle n’a dû être la force de leur tempérament pour vaincre enfin ce scrupule et sauver leur œuvre des « déserts de l’ennui / où l’âme se dessèche »… Et ils n’étaient pourtant que des laïcs.
 Si la poésie de Mambrino possède une grâce qui bien souvent semble tenir du miracle, c’est de savoir trouver « les mots qui s’aiment » et de réaliser comme sans y prendre garde l’unité réputée impossible des sens et de l’esprit. Dans un poème intitulé Signe, Mambrino nous livre cette contemplation : « L’automne avance avec douceur sous l’or du temps, / macérant la liqueur des longs jours, distillée / par le soleil intérieur ». À qui sait les sentir, toutes choses parlent la langue de l’esprit, comme l’esprit lui-même n’a souvent d’autre moyen de nous toucher que par ce que les hésichastes appelaient les « sens intérieurs ».
 La poésie est cette « distillation », où les sensations les plus simples, par la seule force de l’amour, sont changées en une eau de vie éternelle. Le poète n’en est pas l’auteur, mais le témoin. Sa vertu propre est de se faire pure réceptivité à ce qui vient, pure passivité à ce qui arrive, pure disponibilité à ce qui est : « Le poète écoute et reçoit des appels de toutes parts, du dehors comme du dedans, écrit Mambrino en ouverture à L’Hespérie. Il accueille en façonnant, et se façonne en acceptant ce qui le métamorphose. »
 Telle est la sagesse paradoxale du poète, et sa manière de sainteté peut-être : cet amour où la moindre fleur a sa part autant que le « prochain », cette joie où même l’ombre a quelque chose à nous dire : « Il faut abriter chaque mot dans le poème, / le rossignol, le muid, l’amarante, l’aurore, / et encore le sang, la sanie, le blasphème. » Tout est signe. Tout doit devenir parole.