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Jean Mambrino. Au bonheur des mots (1)

L’enjeu de la poésie ? Renouveler le regard que l’on porte sur le monde, pour mieux y découvrir la main secrète du Créateur. C’est cet art subtil de l’émerveillement qui inspire le jésuite Jean Mambrino. Jusqu’à faire de lui un poète de tout premier plan.

Jean Mambrino, vous êtes considéré comme un des grands poètes français contemporains. Où votre vocation d’homme de lettres s’enracine-t-elle ?
 
Les commencements sont toujours inconnus ; on ne saisit jamais que les émergences... Dès l’âge de 14 ans, j’ai été ébloui à la lecture de Verlaine, Hugo, Rimbaud, Claudel puis de tant d’autres. Et cet éblouissement n’a jamais cessé. J’écrivis mon premier poème à dix-huit ans. Cette entrée dans la poésie, c’était comme la découverte d’un continent vierge, d’un langage universel, absolument neuf, essentiellement savoureux. Le bonheur des mots, de leur alliance, de leurs danses, un sens profond, une musique révélant la vérité du monde, une réconciliation....

« Vérité du monde », « réconciliation » : ces mots s’appliquent aussi à la quête religieuse. Vous êtes entré dans la Compagnie de Jésus en 1941, à l’âge de 18 ans, puis avez été ordonné prêtre en 1954. Votre vocation religieuse prend-elle racine, elle aussi, dans votre jeunesse ?

J’ai beaucoup de réserves à parler de mon enfance. Disons que j’ai vécu mes premières années à Londres, dans le prestigieux hôtel Claridge’s dont mon père – Milanais d’ascendance florentine – était devenu le directeur en 1919. Mais j’ai été beaucoup séparé de lui et de ma mère et j’en ai souffert. À l’adolescence, un père jésuite m’a fortement marqué. Ce religieux, nourri de la pensée de Teilhard de Chardin, m’a communiqué une image rayonnante de la foi. Dans la grande solitude où je me trouvais, j’ai alors entendu un appel intérieur. Et peu à peu, j’ai découvert un chemin de plénitude où l’homme, créé par Dieu à son image et à sa ressem-blance, s’en remet à Lui. Et où, en ce qui me concerne, la poésie a trouvé sa place peu à peu, paradoxalement, à l’intérieur de ma vocation.

 Et votre vie s’est construite ainsi, à la croisée de vos activités littéraires et spirituelles ? 

Oui, pendant la guerre j’ai d’abord été bûcheronau STO (Service du travail obligatoire) en Allemagne, ensuite professeur de lettres et d’anglais, durant quinze ans. Puis, de 1968 à 2008, critique littéraire et dramatique à la revue Études. J’ai par ailleurs donné de nombreuses retraites spirituelles à des élèves de classe terminale. Et, à l’occasion de voyages aux quatre coins du monde, des cours et des conférences dans les universités de tant de pays visités.

Dans votre livre Art poétique, vous écrivez : « Le poème part d’une expérience centrale. » Qu’entendez-vous par là ? 

Trop de poèmes et de romans procèdent aujourd’hui d’une fabrication artificielle. Tressautement de mots qui agonisent sur place faute d’air, d’inspiration. Pour moi, la poésie exprime la vocation la plus haute de l’homme, c’est-à-dire la parole qui nomme le réel, le recueille. Du reste, toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur. Laissez-moi citer, à ce propos, le poète Rilke : « Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. » Indubitablement, la poésie est liée à l’expérience spirituelle. « Le poète est le prêtre de l’invisible », disait encore Wallace Stevens, un athée mystique.

Est-ce à dire que pour vous, prier et vivre en poésie, c’est tout un ?

Ouvrir l’apparence des choses, c’est rompre la gangue des mots pour faire jaillir l’évidence, le sens plein. D’où le thème continu dans ma poésie de l’ouverture et des images qui lui sont liées. Ici peut se deviner le lien entre la poésie et ma prière. Une prière proche de l’esprit des mystiques rhénans, où Dieu se montre en se cachant. « Cette présence si ouverte qu’elle disparaît », comme je l’ai écrit. Et c’est bien ainsi que l’apôtre Paul parlait de la prière : « Vous, vous ne savez pas comment prier. C’est l’Esprit Saint qui prie en vous, avec des gémissements ineffables, murmurant : Abba, Père  ! » (Rm, 8, 26). Pour en revenir à la poésie, elle est un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. Elle ne change pas la vie, mais elle tient tête au malheur en affirmant notre dignité. Elle reçoit autant qu’elle donne, permet un embrassement secret dans la nuit.