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Jean Mambrino. Au bonheur des mots (2)

Comment entrer dans cette expérience ? 

Mais cela ne se décrète pas ! Ce qui est en jeu, c’est une ouverture du regard telle qu’elle permet d’échapper à l’usure du temps. Et, surtout, de s’émerveiller devant la Création. Les enfants ont naturellement cette capacité que la plupart des adultes perdent au fil du temps. J’interviens dans des classes de collège pour sensibiliser les jeunes garçons et les jeunes filles à la poésie. J’ai toujours été frappé par la qualité de leurs réactions, si fraîches et spontanées. Je suis persuadé qu’en m’écoutant lire mes poèmes, ils découvrent ce qui est déjà en eux et que je ne fais qu’amener au jour. Dans le même ordre d’idées, voici le message écrit que m’a transmis Ève-Pascale, autiste de naissance dont je suis le parrain et dont le langage oral est très limité : « Mon autisme fait comme un écran opaque qui me sépare du monde. À cet instant où mon parrain me lisait ses poèmes, j’ai eu l’impression que ce voile très épais se dissipait et que devant moi apparaissait la lumineuse vision de la beauté. Et mon émerveillement fut à la hauteur de ma joie et de ma reconnaissance pour lui. » On ne peut rien ajouter à cette louange de la beauté jaillissant du malheur lui-même.

 En appelez-vous, pour autant, à retrouver l’esprit d’enfance ? 

 Dieu s’est fait enfant et II nous appelle à le devenir, comme la « petite Thérèse » de Lisieux, ma sainte préférée, a su le faire entendre aux multitudes. Mais cet esprit d’enfance implique aussi l’admiration. À dire vrai, il n’y a pas d’âge pour contempler la beauté. Il faut simplement retrouver le goût de l’étonnement. Toutes les choses font signe. Encore faut-il savoir les regarder ! Ou plutôt les voir avec un regard renouvelé.

Cette attitude d’admiration ne se heurte-t-elle pas à une certaine « laideur » du monde, du monde moderne en particulier, à laquelle, comme poète, vous devez être particulièrement sensible ? 

II est certain que nous sommes à bien des égards dans le pire du pire, comme je l’ai exprimé dans mon avant-dernier recueil : Les Ténèbres de l’espérance. J’ai pourtant essayé, en avançant dans l’écriture de ce livre, de recueillir des gouttes de lumière qui ruissellent dans les trois derniers poèmes évoquant la Passion du Christ.

Que représente-t-il pour vous ?

Mais, cher Jean-Claude, je vais tout simplement vous renvoyer à l’évangile de Jean. « Philippe dit : Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. Jésus lui répondit : II y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ! Qui me voit voit le Père. (...) Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et et nous ferons en lui notre demeure » (Jn, 14 ; 8, 23). J’essaye de vivre dans la foi à ces paroles.

Y puisez-vous la force d’accepter le grand âge et l’approche inéluctable de la mort ? 
 
Je mentirais si je prétendais que je n’ai pas peur de la mort et le corps, bien sûr, s’affaiblit de jour en jour. Mais, par dessus tout, la grâce m’est donnée d’une confiance de fond dans la miséricorde de Dieu. Là encore, la mystique Marie de la Trinité, après tant d’autres saints, est pour moi une source d’inspiration et de réconfort. Je pense en particulier à cette parole que le Père lui a confiée : « J’ai repris le passé et Je garde l’avenir. Mais le présent, Je te le donne. C’est de lui que tu disposes : ne pense ni au passé, ni à l’avenir. Mais sois Moi présente. Sois présente à Moi seul. » Cette phrase me bouleverse toujours autant. De même que cette parole, adressée par sainte Thérèse de Lisieux à la supérieure de son couvent, un peu avant sa mort : « Dites bien, ma mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance. Je sens que toute cette multitude d’offenses, ce serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent. » À sa propre sœur, la prieure du couvent qui lui parlait de sa peur de mourir, la « petite » Thérèse rétorqua : « Ô ! Ma mère, le Bon Dieu vous pompera comme une petite goutte de rosée. » Ce qu’il fit plus de cinquante ans plus tard, quand il rappela à Lui mère Agnès dans Sa paix.
 
Mon conseil d’intériorité
« Je suis où tu es, et tu es où Je suis. Tu fais ce que Je fais, et Je fais ce que tu fais. » Cette parole que le Père adressa à Marie de la Trinité, sœur dominicaine des campagnes et grande mystique du XX° siècle, je la sais par cœur. Je la dis dans le métro, dans la rue, à ma table, au cinéma, un peu comme Max Jacob à qui le Christ apparut sur un écran ! « Je fais ce que tu fais. » Cela vaut pour chacun de nous, car Dieu participe bel et bien, secrètement, à toutes nos activités. Faire le marché, la cuisine, le ménage, taper sur un ordinateur, chanter dans un chœur, parler à un petit groupe, à un prisonnier, s’unir à l’être qu’on aime. Ainsi chacun peut mêler Dieu à sa propre vie en ce qu’elle a de plus secret.