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Jean Geiler de Kaysersberg, Prix du Patrimoine Nathan Katz 2008

 De l’heureux esprit qui inspire ce Prix, de l’idée fort vivante et moderne que l’on s’y fait du « patrimoine », son histoire même, depuis quatre ans, indique précisément l’horizon : décerné parmi d’autres prix de littérature poétique contemporaine – à Tadeusz Rozewicz et Bernard Vargaftig cette année (voir Reflets n °188 du 16 février) –, il distingua successivement Jean Hans Arp dans une traduction d’Aimée Bleikasten, les frères Matthis dans une traduction de Gaston Jung, et Alfred Kern, ses poèmes allemands, dans une traduction de Jean-François Eynard. Kern est décédé en 2001, Arp se compta parmi les plus singuliers artistes et poètes de notre XXe siècle, et c’est également dans les premières décennies du siècle d’Arp que les Matthis ont célébré en poésie le quotidien populaire de leur Strasbourg d’adoption.
 Jean Geiler certes nous ramène en d’autres temps – c’est en 1446 et à Schaffhausen en Suisse qu’est né cet enfant de Kayserberg en Alsace, d’où étaient originaires ses parents et où il fut lui-même, orphelin, tôt recueilli par son grand-père. Brillant étudiant en matières artistiques à Fribourg-en-Brisgau puis en sciences théologiques à Bâle, il est à 30 ans recteur de l’Université de Fribourg mais renonce aussitôt à la plus prometteuse des carrières universitaires pour devenir prédicateur – d’abord à Wurzbourg puis dès 1478 à Strasbourg, où l’appelait le riche ammeister Pierre Schott. Et prédicateur passionné, et populaire – de
considérable réputation et notoriété, d’exceptionnel caractère et d’originale éloquence, de remarquable influence bien au-delà de la ville : c’est pour Geiler, qui y officia jusqu’à sa mort en 1510, que fut sculptée et ciselée en 1485, par Hans Hammer, la somptueuse chaire
de pierre de la cathédrale alsacienne.
 Un seul d’entre eux avait été traduit en français par Madeleine Horst – elle nous révéla
ailleurs La Nef des fous de Sébastien Brant, dont le prédicateur si souvent s’inspira : les sermons et traités de Geiler composent au fil du temps une oeuvre foisonnante, créée dans une langue allemande dont l’archaïsme n’en facilite pas la réception, ni bien entendu la traduction – Geiler aime prendre ses mots dans le genre bien assaisonné, choisit ses images pour qu’elles touchent et frappent crûment, use d’allégories populaires mais en la
circonstance volontiers incongrues, et pour quelques-unes fameuses : le civet de lièvre, la grenouille, le pain d’épices...
 En usa dans le registre de l’imprécation, de la critique la plus vive, et amère de plus en plus, s’agissant du cynisme des puissants – « Tous les États sont pervertis et les gens d’en bas sont mal en point », dit-il en appelant les sans-le-sou à forcer à la hache les greniers des riches –, ou s’agissant de l’hypocrisie des religieux – leurs couvents ne sont, dit-il, que maisons de passe – et du caractère anti-démocratique de l’organisation ecclésiale – « Il n’y a pas d’espoir de voir la chrétienté s’améliorer », lâche-t-il du haut de sa chaire en 1508.
 Ses sermons furent par le Saint-Siège, après sa mort en 1510, mis à l’index. Les protestants en firent, avant de bientôt l’oublier, un précurseur de leur Réforme – elle débuta quelques courtes années plus tard.