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Jean de la Croix, « L’Œuvre poétique », lu par Philippe Porret (Lettre de la SPF)

Il est mille façons de lire l’œuvre poétique de Jean de la Croix. Parce qu’elle se limite ou s’ouvre — comme l’on voudra – à mille poèmes ? Pas seulement, bien sûr. C’est bien la difficulté avec cet auteur espagnol de la Renaissance, et avec la poésie, plus généralement : peut-on la localiser, la sourcer, la limiter, à un contenu, une tradition, un message ? Jean de la Croix sera-t-il un mystique, un poète de l’amour, du divin, de l’âme ? Il l’est certes ; littéralement, mais dans tous les sens aurait complété Rimbaud, trois siècles et demi plus tard.

Car Jean de la Croix ne saurait être réduit à un contenu, à un message. C’est un souffle, une pulsation, qui vient faire vibrer au cœur du lecteur, la résonance de la parole, les murmures de l’absence, les traces de l’objet d’amour. La solitude habitée qui n’est jamais mélancolique, mais appel. C’est en ce sens qu’elle intéresse aussi la psychanalyse, et ceux qui en ont la pratique. […]

Celui qui naquit Juan de Yepes dans la province d’Avila en 1542 n’hésite pas à assortir « Malgré la nuit » d’un sous-titre, « chant de l’âme qui se réjouit de connaître Dieu par la foi ». Chant d’un enracinement et d’un dépassement, par conséquent d’une source et des résurgences du sacré, peut-être, d’une délicieuse tension qui fonde l’humain en sa condition habitée et divisée. La parole, dans ses pouvoirs multiples d’aperture ou de meurtrissure ne se décèle-t-elle pas dans ces vers d’où la vérité n’est jamais absente tout en se mi-disant ?

Lisons encore cette œuvre poétique, si insolemment moderne en ces temps de communication mondialisée : « Celui qui parvient là vraiment / de soi-même il défaille ; / tout ce qu’il savait avant. / très bas lui semble maintenant ; / et sa science augmente tant / qu’il demeure sans savoir / toute science transcendant. »

Cet ouvrage, traduit de l’espagnol par Bernard Sesé, est une édition bilingue revue et augmentée. On ne saurait en recommander suffisamment la lecture. Sobre mais saisissante, habitée et discrète, elle fait entendre de l’amour le rayonnement et les heureux silences « répandant mille grâces, / en hâte il est passé par ces bocages, / les allant regardant / par sa seule figure / les a laissés vêtus de sa beauté ». Con sola su figura / vestidos los dejò de hermosura...

Le lecteur d’aujourd’hui reste confondu, pantois parfois, devant les coups de force sur la syntaxe que la traduction fait habilement entendre : de l’amour toujours, ou de l’aimance peut-être si l’on préfère un mot moins quotidien. Un exemple encore : « Pourquoi, puisque tu as blessé / ce cœur, ne l’as-tu pas guéri ? / et me l’ayant volé, / pourquoi le laissas-tu ainsi, / sans emporter le vol que tu volas ? » Por que asi le dejaste, / y no tomas el robo que robaste ?

On referme ce livre, un peu rêveur et plein de gratitude pour le travail de Bernard Sesé, héritier d’une longue tradition de traductions de Jean de la Croix et fidèle novateur. Attentif au respect scrupuleux de la lettre comme au souffle qui l’anime, il se fait bienvenu passeur de ce que cet œuvre poétique de Jean de la Croix recèle de métaphorique. Le lecteur en sortira éclairé, accompagné aussi.

[L’article de Philippe Porret dont nous reproduisons ici des extraits a été publié dans la Lettre de la Société de Psychanalyse Freudienne en novembre 2016.]