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Jean Bastaire

 Quand meurt l’être aimé, les mots semblent soudain sans portée. Ce qui faisait le sens de notre vie a disparu, et les mots qui nous restent, de ce côté du monde, ne s’appliquent à rien d’autre que cette absence.
 Et pourtant comment se taire devant cette place vide où nous étions habitués à le voir ? Comment accepter de laisser se perdre dans le silence ce qui nous est si précieux ? Si les mots ont une puissance, n’est-ce justement pour évoquer ce qui n’est pas, ce qui n’est plus ? Les choses se suffisent bien par elles-mêmes. Elles n’ont besoin que de notre regard, notre caresse. Mais ce que l’on ne peut voir ni toucher ni comprendre, les mots ne sont-ils pas là pour le susciter ? Pour l’aider à vivre parmi nous, quand nos sens sont défaillants, notre intelligence elle-même réduite à néant.
 Oui, les mots ont ce pouvoir magique d’accéder à une réalité que le corps ni la raison ne savent percevoir, et de nous rendre comme autrement sensible sa présence. Et si nous écrivons, ce n’est pour rien d’autre que nous exercer un peu à cette pauvre magie. Essayer de sortir, ne serait-ce qu’un instant, du cercle de finitude où nous vivons emprisonnés et nous rendre présents à ce qui fut et qui sera.
 L’écriture, comme la peinture ou la musique – comme tout art –, à quoi servirait-elle si ce n’est, selon la parole mystérieuse de Nerval, à « percer les portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible »  ? Tout art est, d’une certaine façon, funéraire, et le même artiste qui exalte la beauté du vivant dresse en même temps le monument de l’autre qu’il sera dans l’au-delà. Comme s’il n’était à ses yeux de véritable frontière entre les deux royaumes et lui était donné de connaître ce que Nerval appelle « l’épanchement du songe dans la vie réelle »  : « Ainsi, écrit le poète d’Aurelia, ce doute éternel de l’immortalité de l’âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d’inquiétude. Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle. »
 Je ne connais pas d’autre œuvre comme Noces vives de Jean Bastaire où l’on ait à ce point le sentiment de voir résolu ce « doute éternel sur l’immortalité de l’âme ». Et ce ne sont pas ici les maléfices du rêve qui nous ouvrent toute grande la porte de l’autre séjour, mais l’expérience spirituelle de l’unité. Un autre a franchi bien avant nous ce seuil, qui nous entraîne aujourd’hui à sa suite joyeuse. « Hélène est passée en Dieu il y a neuf ans, écrit Bastaire dans une courte note en tête du livre. Depuis nous ne nous quittons plus. » Bastaire dit cela simplement, comme une évidence, avec une pudique ironie : « Aujourd’hui nulle porte / n’entrave la lumière / ses dons inépuisables / nous gorgent de clarté //Nous lui sommes dociles / nous mendions sa caresse / il n’est plus de tendresse /qui n’en soit couronnée ».
 À présent c’est une intimité quotidienne, mais d’un autre ordre, nous rappelant à cet ordre différent où se passe également notre vie : « Parfois je vois se dessiner / ton sourire sur mes lèvres / comme en un miroir glisser / ta tendresse dans mes yeux ». Pas de langueur ni de mélancolie, mais la paisible lumière d’une certitude : « Le vent tourmente les pommiers / les fruits échouent dans le verger (…) mais la récolte est lumineuse / sur l’autre flanc de l’univers ».  Nous sommes loin, ici, des poèmes de consolation à la Malherbe (« Ta douleur, Des Périers, sera donc éternelle… ») : c’est d’un hymne de retrouvailles, d’un véritable chant d’action de grâces qu’il s’agit : « Tout s’épanouit dans la victoire / qui fait trembler les peupliers / tu me la donnes les yeux baissés / je frémis à la recevoir ». Brûlantes d’une ferveur toute franciscaine, ces Noces vives nous parlent de l’essentiel : le lien profond qui nous unit à ceux que nous aimons, et comment il se fait qu’il ne meure pas et qu’eux non plus ils ne meurent pas.