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Je renaîtrai

À la disparition succède une renaissance à partir de ce rien qu’est la glaise. L’autobiographie de l’existence déroule son tapis dès les premiers vers, libres pour mieux se réinventer mais dans l’indécision, l’impossibilité de se saisir réellement.

L’identité est au cœur même du mouvement de l’âme poétique et tout particulièrement de celle d’Anise Koltz avec l’incertitude de toute recherche. « J’erre comme un point d’interrogation / un verbe sans sujet ». Avec l’âge, certains jours plus que d’autres, le poète peut se vivre comme un musée retiré et sans grande valeur. « Je ne suis qu’un vieux hangar / où est stockée ma vie ».

Les repères sont précaires et ne tiennent qu’à un fil. Les regrets de ne pas vivre tout ce qu’elle pourrait sont assez récurrents. Anise Koltz doit s’inventer elle-même. L’illusion la transforme parfois en « mirage » ou en « ombre ». Rejoindre son époux disparu serait une nouvelle germination à la vie, ses propres cendres donneraient naissance à un arbre. La remise en question de sa propre existence s’accompagne d’un temps mort que peut incarner l’étendue de sable du désert, « un sablier / que nous avons oublié / de retourner ». Ce temps arrêté est aussi celui de l’écriture au-delà de toute temporalité si ce n’est celle de la présence absolue.

Les mots attirants, effrayants, font vaciller notre lecture entre la déchi­rure et la construction, la cruauté et la bienveillance : « La chair est barbare ». « Toutes les étoiles / des juifs gazés / sont épinglées au firmament ». « J’avance à tâtons / sur ma ligne de vie / vers tous les possibles ». L’Histoire se mêle à l’autobiographie du poète, l’ombre du mari planant toujours sur le champ de l’écriture et de la vie. Sa disparition prématurée des suites des tortures infligées par les bourreaux continue de peser en dépit du temps qui passe : « Je n’ai pas de métier – / je garde le cimetière / où repose mon bien-aimé ». 

Parole, ciel et terre ont été spoliés par une certaine barbarie. Du renouveau semble être nécessaire pour renaître de ses cendres avec l’annonce de la venue d’un berger. Dans cette attente, le recueil qui se referme sur lui-même rejoint « le silence / [qui] contient / les plus beaux poèmes ». Dans l’entre-deux, des poèmes d’une grande concision poursuivent leur recherche. 

Dans sa quatre-vingt troisième année, Anise Koltz est comme une jeune fille sombre aux mille visages d’êtres aimés portés dans la tête et le corps, cherchant toujours sa voie, car rien n’est jamais acquis. Tous ses disparus, parfois furieusement présents en elle, lui sont aussi des guides empêchant l’oubli. L’écriture inscrit le deuil de soi-même tout en préparant à un renouveau. La brutalité peut éclater dans son corps en perpétuels remuements, révoltes et cris : « Des loups vivent en moi / hurlant dans les plaines enneigées // Crèveront-ils / ou les égorgerai-je ? »  

Les poèmes sont recueillis jusque dans les contra­dictions de la pensée écrite selon l’humeur des jours et tous les obstacles rencontrés. Que ce soit une mémoire prégnante qui se mette à parler ou un semblant de double de l’au­teur, les images sont paradoxalement frappées du seau de la violence et de la douceur verbale : « Je suis devenue ton esclave / marquée au fer comme un bœuf // Mourrai-je de ma mort / ou de la tienne ». Dénonciatrice, Anise Koltz sait l’être par exemple à propos de la bombe atomique : « Elle est ma déesse maléfique /je la cache / sous mes habits quoti­diens / mes sourires déguisés // Chaque jour / je vis / je meurs / terrifiée / torturée / terrassée ». 

La référence aux origines bibliques est explicite ou sous-jacente. Le destin de l’homme est sous l’entière dépendance du « crime initial ». Face à la destruction, poésie et mère nourricière sont une source, un lait que l’on boit jusqu’à la mort ou jusqu’à ce silence qui met un point final à tant de remuements, palinodies, déclarations qui s’interrogent, rési­gnations et combativité.