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Meschonnic : « Tout entier visage » et « La terre coule », lus par Ch. Dobzynski (Europe)

Je est un âtre. Ce qui est en je, ce qui est enjeu, c’est notre vie, et cela ne cesse de se calciner pour ne s’arrêter qu’après complète combustion. La cendre qui subsiste ce sont les mots, et de ces mots, phénix, nous resurgissons, quitte à garder les empreintes de nos brûlures.

Que font les poètes ? Ils jouent avec le je. Ils jouent avec le feu. Ils cherchent à traduire du feu sa langue secrète, sa langue sacrée, qui n’est pas une langue étrangère mais une langue d’étrangeté.

Écoutons Henri Meschonnic. Rappelons d’abord qu’il vient d’obtenir la très haute distinction du Prix Jean Arp de Littérature Francophone, et qu’un hommage lui a été rendu en mars 2006 à cette occasion à l’Université de Strasbourg. On ne saurait se contenter de ne voir en lui que l’essayiste si productif, le poéticien, le linguiste, le traducteur pour lequel nous restituer la Bible à l’état premier, hors la pechblende des exégèses, est une immense aventure et en même temps, la réinvention de sa vie. Que l’on consulte par exemple le dernier en date des maillons de la chaîne, le Lévitique, rebaptisé du titre Et il a appelé (Desclée de Brouwer) qui surprend, mais qui est plus conforme au mode narratif du Livre. On constate alors que dans la refonte du langage biblique, s’effectue une refonte du poète lui-même.

Après sa plongée dans l’océan de l’Écriture, le poète Meschonnic n’est plus tout à fait le même. Ses deux derniers recueils en témoignent : Tout entier visage en 2005, suivi en 2006 de Et la terre coule, l’un et l’autre chez Arfuyen, forment un admirable diptyque, un poème quasiment ininterrompu, où fusionnent si intimement la pensée philosophique et la poésie que l’on serait malvenu de s’interroger sur le type de l’écriture, alors que cette écriture, succincte, condensée, parfois presque aphoristique, mais constamment forte de sa limpidité, du vocabulaire dépouillé et des litotes dont elle use, est de bout en bout non point un exercice littéraire, mais une manière d’être, une manière de concrétiser une vision de l’être et de l’autre, une manière de capter la vie à la racine des mots.[…]

Ce qui change un être, c’est l’autre. Et ce sont tous les autres. D’abord l’être aimé, bien sûr, et tous les visages que l’on s’approprie au cours de l’existence. Les deux livres de Meschonnic sont le journal de bord de ce perpétuel changement, où s’effectue une extension considérable du sensible, au point que le poète pratique l’identification à autrui et au monde vivant comme sa démarche primordiale. Ce n’est pas une variante de l’animisme ou du bouddhisme. Ce n’est pas une idéologie simpliste selon laquelle « tout est dans tout et réciproquement », mais la conscience tendue à l’extrême vers ce qui est en devenir, la conscience que nous appartenons à un système de vases communicants. Ce système n’est aucunement celui du surréalisme qui permet la circulation du merveilleux, par les réseaux des rêves et des intuitions. C’est une approche de la réalité, fondée sur la beauté et la pluralité des échanges. Sur l’accroissement volontaire et prémédité de la voyance que l’on attribuait à Rimbaud, non pas, cependant, par un dérèglement raisonné de tous les sens, mais par une permutation réfléchie de tous les sens.

Ainsi, lorsque Meschonnic affirme : « La vie / non / mais toutes les vies / à travers moi / et chaque fois /je réinvente l’anonymat », il dépasse la tendance égotiste de tout individu, sans pour autant se diluer dans la foule comme les adeptes de l’unanimisme. Il vise à rejoindre les autres vies, à les capter comme un aimant capte la limaille. Car il y voit un enrichissement personnel, et donc un dépassement de soi.

L’être est-il en mesure d’échapper à ce qui le harcèle, aux questions les plus angoissantes, les plus obsédantes ? La réponse du poète est à la fois nette et ambiguë : « Ma grammaire a des temps qui / ne sont dans aucun des mondes / que je passe et je repasse /je ne me connais que dans / ce que je ne connais pas / mais là je suis imprenable / même moi /je ne me saisis pas. » Face à un monde où les énigmes et les pièges de l’inconnu abondent, le poète est d’autant plus obligé de faire preuve d’humilité, qu’à l’improviste parfois et par surprise, la précarité et l’instabilité des choses se révèlent à lui : « j’étais juste sorti / un instant / et quand je suis / revenu / la terre / n’était plus là ».

Comment résister à ce qui se défait, à ce qui fait défaut ? Parler de ce qu’on aime, de l’être qu’on aime, c’est à la fois le protéger et lui permettre de se dédoubler. Etre soi c’est peu si l’on n’est l’autre en même temps. Nul doute que la lumière vient de là, et le poète a pour travail de la rendre perceptible. […]

Ce diptyque est donc un cantique d’amour. L’amour est un savoir, le plus dangereux rival de la philosophie, qui cherche vainement à l’investir, car les mots justes de l’amour ont la clarté et la simplicité de l’évidence.

[L’article de Charles Dobzynski dont nous reproduisons ici des extraits a été publié dans la revue Europe en janvier 2006.]