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Jacques Goorma, "À" lu par Alain Roussel (Passager clandestin de la pensée)

Certains poètes sont venus à la poésie par une expérience ineffable qui les a marqués d’une manière indélébile, dans leur chair et leur pensée. C’est le cas de Jacques Goorma qui raconte dans son beau livre, « Le Vol du loriot », publié par les éditions Arfuyen, comment dans son enfance, en regardant le ciel et se demandant ce qu’il y avait derrière, il fut soudain aspiré par un « gigantesque tourbillon » dans l’espace infini, l’impression de tomber à l’envers.

Ce qu’il vécut en cet instant relève de l’indicible. Il lui faudra apprendre à amadouer l’espace, à voler selon certains rites, à la façon du loriot, ou plutôt en une sorte de brasse ailée, dans ce "dehors du dedans" qui ne connaît pas de limites, mais l’expérience est si intime qu’elle en est presque incommunicable par les mots. Seul le silence, un silence d’une certaine nature, un silence vivant, presque charnel, permet de s’en approcher et si cet état trouve quelque part un écho c’est peut-être dans la musique et la poésie. […]

On connaît la célèbre « Illumination » de Rimbaud, « Dévotion » dont le manuscrit n’a jamais été retrouvé mais qui est l’un des poèmes les plus énigmatiques de la poésie française. Il commence par une série de dédicaces dont la première est : À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem : « Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. – Pour les naufragés. »

C’est à un exercice semblable que se livre Jacques Goorma dans « À » qui vient de paraître aux éditions Arfuyen. D’un lieu insituable en lui-même, il guette, observe. Il interroge le monde et toutes ces sensations, toutes ces impressions, toutes ces notions qui accompagnent une vie.

Goorma est un poète de la présence, et même de la présence derrière la présence. Ses hommages et dédicaces se répondent et font voyager l’énigme d’être là, avec sa part irréductible de silence et d’impossible à dire. Mais chez Goorma cette obscurité peut devenir lumineuse, révélatrice, portée par la simplicité de l’écriture et prête à prendre son envol. De façon très pudique et souvent avec humour, se faisant tour à tour métaphysicien ou moraliste, il nous parle de lui, en grand amoureux de la vie sous toutes ses formes.

Il y a comme un art d’exister dans son livre, une sorte d’invitation à s’éblouir chaque matin. En voici quelques extraits. Au vivant saphir  : « écrire / se tenir / à la pointe extrême / à la crête du vivre. » À l’effacement : « l’oiseau emporte le ciel / avec lui. » À la poésie  : « attention / danger de vie. »

[L’article d’Alain Roussel dont nous reproduisons ici des extraits a été publié sur le blog Passager clandestin de la pensée le 16 juin 2017.]