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Simonne JACQUEMARD

(1924 - 2009)

Simonne Jacquemart est née à Paris en 1924. Elle a passé son enfance dans la baie de Somme. 

Elle suit des études de grec à la Sorbonne, études qu’elle reprendra au fil des années. Très tôt elle se passionne pour les arts : le piano, dès l’âge de 5 ans, la guitare classique, la danse indienne, le flamenco. Elle donnera des spectacles à Paris, Bordeaux, Sens, Chinon et à Cordes (Tarn) pour les fêtes médiévales de 1982 à 2000.

Elle s’intéresse également au tissage, dont elle a une longue pratique, et à l’ornithologie au quotidien. Elle élève des chevaux arabes et anglo-arabes depuis 1968, ainsi que des chèvres alpines chamoisées. Pendant dix ans, elle vit en intimité avec vingt-cinq renards, souvent nés à la maison, pour l’étude scientifique et l’apprivoisement. Elle cultive la marche à pied en solitaire, sac au dos, à travers toute la France.

En marge de toutes ces activités, elle a publié depuis 1945 une cinquantaine d’ouvrages : romans, nouvelles, récits, essais, poésie, traductions. Elle a obtenu différents prix littéraires dont le prix Renaudot, en 1962.

Elle a vécu pendant près de vingt ans, dans le Périgord, avec l’écrivain, peintre et naturaliste Jacques Brosse, décédé le 3 janvier 2008. 

Simonne Jacquemard est décédée le 16 décembre 2009. 

 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Les Fragments

PETITE ANTHOLOGIE

Les Fragments
Nouvelle traduction de Simonne Jacquemard
suivie de Héraclite d’Ephèse ou le Flamboiement de l’Obscur
(extraits de l’essai de Simonne Jacquemard)

 
 L’Obscur

(...) Dans la famille des Androklides la dignité royale était héréditaire. Dignité devenue obsolète, puisque Éphèse s’était donné un tyran, comme l’avait fait Samos avec Polycrate, puis avait demandé à Athènes de lui envoyer un législateur. Cet Aristarchos établit, entre 555 et 550, une Constitution démocratique.>

De sa dignité à jamais perdue, la famille des Androklides a conservé certains privilèges, comme le droit de préséance aux Jeux, le port d’une robe de pourpre et celui d’un sceptre. Et surtout la première place aux fêtes de Déméter Éleusinienne. D’où le goût qu’avait Héraclite pour les formules initiatiques.

Néanmoins Héraclite cède à son frère cadet l’usage de ces honneurs et de la pompe qui les accompagne. On ignore les raisons d’un tel renoncement. Le paraître et le théâtral, à la mesure des destinées et des convictions humaines, étaient-ils déjà pour lui des faux-semblants ? Ou ne se sentait-il pas physiquement en mesure de les assumer ?

De ses apparences, de son état corporel, de ses facultés autres qu’intellectuelles, rien ne nous a été transmis sauf quelques racontars de mauvais aloi, l’affublant de maladies mystérieuses. Par quelle rancune était-il brûlé, contre qui se révoltait-il en permanence ? De qui avait-il reçu quelque humiliation ? Se sentait-il détrôné, lui et toute sa famille, réduit aux fonctions honorifiques qu’on lui concédait ?

Quoi qu’il en soit, sa constitution physique semble médiocre, comme si les contrariétés l’altéraient. Est-ce conséquence du régime ascétique qu’il s’impose ? Éprouve-t-il une joie orgueilleuse à tenir son corps en respect, à le mortifier comme on le fait au temps de l’adolescence ? Pareille conduite est-elle à la clef de ses prises de position devant les êtres et l’univers ?
 Tandis que ses compatriotes d’Éphèse s’abandonnent à la lasciveté, aux plaisirs d’interminables beuveries, l’aristocratique révolté fait fi de tout, hormis de son indépendance. Ce qui lui permettra de lancer l’imprécation comme et quand il lui plaira. Il se consacre alors à l’étude et à la méditation – à l’instar du Bouddha, fils de roi lui aussi, et qui a presque exactement son âge, sur le même continent asiatique, à des milliers de lieues… (...)


  Osiris

De l’Égypte il reste vraisemblablement débiteur, quoi qu’on puisse objecter. De l’Égypte, tous les Grecs doivent se reconnaître débiteurs, affirme Hérodote.

Le goût de l’énigme, liée à un risque mortel, comme le montre l’affrontement d’Œdipe et du Sphinx – épisode dont s’enchantèrent des générations de Grecs –, le goût de l’énigme est lié aux enseignements initiatiques. Le goût du mystère, des rites secrets, des formules magiques, voilà par quoi l’Égypte fascine les Hellènes. Pénombre des cryptes, derrière d’épais murs d’enceinte, descente progressive vers des caches profondément enfouies, contenant les reliques divines : de telles images alimentaient les rêveries d’Héraclite.

Le caractère des représentations aussi animales qu’humaines, où le divin tantôt se fait gigantesque, et tantôt prend la taille d’un scarabée roulant une sphère de bouse en forme de planète, devait séduire par sa sévère et troublante luxuriance, l’aristocrate devenu ermite.

L’énigme grâce à laquelle l’esprit se provoque soi-même et se met en péril, se met en demeure de se surpasser, dans pareil élément Héraclite se sent vraiment à l’aise.

Énigme du feu qui est à la fois mort et vie. C’est vers le fond du sans-fond que descend chaque jour l’Éphésien, s’exerçant avec délices – et non sans une certaine férocité – aux jongleries du paradoxe.

L’Égypte propose tout un « matériel » sacré pour les expériences en question, pour atteindre ce qui sous-tend le manifesté. On ne tolère aucun sacrilège. Et Héraclite dut tressaillir dans l’Hadès, après avoir mis en garde toute espèce d’impies, quand se produisit, au ve siècle, la profanation des Hermès attribuée, à tort ou à raison, au célèbre Alcibiade.

Par rapport aux physiologues ioniens, à ses voisins de Milet – Thalès, Anaximandre et Anaximène –, Héraclite a pu être qualifié de penseur « mystique ». L’étude de la nature le préoccupe beaucoup moins que celle de la connaissance des lois gouvernant toutes choses, et d’une certaine morale par conséquent. Morale qui prend corps et modifie le quotidien des hommes à la suite des visions, des révélations extatiques provoquées par les cérémonies des Mystères.

Les Mystères nous viennent d’Égypte, rappelle encore Hérodote ; avant lui l’affirme cet Hécatée de Milet dont les pérégrinations en son temps eurent grand renom mais dont le récit ne nous est parvenu que par bribes. Elles permirent à l’Éphésien d’étayer ses convictions.