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J’ai vu les Muses

 Leonardo Sinisgalli, né en Basilicate en 1908 et mort en 1971, est un poète intéressant dont la conviction d’une convergence entre poésie et mathématiques a été une des inspirations originales (Furor mathematicus, 1950). Son premier recueil notable date de 1935 (18 Poesie). En 1943 paraît Vidi le Muse, dont la belle traduction de Jean-Yves Masson nous est proposée par Arfuyen.
 C’est sans doute l’ouvrage le plus séduisant de Sinisgalli, avant que ne prédominent le caractère sombre et le dépouillement extrême des deux recueils ultimes, L’Età della luna (1962) et Dimenticatoio (1978). Il inclut tout l’œuvre antérieur à 1943 reconnu par l’Auteur. Il est nourri par une mémoire de la terre de l’enfance, avec toute sa profondeur hellénique, marqué par les Canti leopardiens (sans leur pessimisme radical ni leur athéisme explicite), proche au moins au début d’aînés ou de contemporains comme Quasimodo, Ungaretti, Bigiongari et Luzi, mais toujours plus simple et comme ému.
 Une première partie, sous le nom de « Verdesca », un lieu-dit de son pays, comprend des poèmes anciens pleins de saveur terrestre et déjà très beaux, tel ou tel ayant une résonance religieuse et qui disparaîtra plus tard ; un centre, les 18 poésies, dans lesquelles la présence de la terre aimée se fait souvent douloureuse nostalgie ; des vers d’album ; deux superbes élégies en vers plus longs à la manière florentine, nourries d’Antiquité odysséenne et horacienne ; enfin un journal poétique de l’exil dans le Nord.
 Une deuxième partie contient des poèmes des années 1937 à 1939 : ce sont les Champs élyséens, plus élégiaques, discrètement amoureux, dont je me risque à dire que, si éloignés qu’on le veuille de la relative obscurité de Montale, ils me semblent avoir souvent un ton proche du sien. Vidi le Muse n’est qu’à lui : « Sur la colline, / C’est sûr, j’ai vu les Muses / Juchées dans le feuillage. / Oui, ce jour-là, j’ai vu les Muses / Entre les feuilles larges des chênes, / Qui mangeaient des glands et des baies. / J’ai vu les Muses sur un chêne / Séculaire, qui jacassaient, / Le cœur émerveillé. / j’ai interrogé mon cœur émerveillé, / J’ai dit à
mon cœur la Merveille »
(p. 123). 
 Les trois sections du Chasseur indifférent, enfin, regroupent les poèmes de 1939 à 1942 dans un autre journal poétique de Milan, de Rome, des lieux où le mène la guerre, avec ici ou là des réminiscences de Laforgue.