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Ishikawa Takuboku : « Le Jouet triste », lu par L. Albarracin (Poezibao)

Le lecteur occidental est souvent mal à l’aise face au poème court japonais. Soit qu’il y voie (sans toujours oser l’avouer) de la platitude, de l’anecdote, une fadeur dont il ne sait que faire, soit au contraire qu’il surinvestisse, par réflexe de compensation, son « esprit zen » au bénéfice d’une sagesse orientale largement fantasmée. Les poèmes d’Ishikawa Takuboku – ce sont des tankas qui, s’ils sont présentés sous la forme de trois vers successifs, ne répondent pas aux mêmes règles rythmiques que le haïku – n’échapperont sans doute pas au malentendu.

Même si Takuboku (1886-1912) aura voulu être un rénovateur du genre (et de la forme, notamment en y introduisant la ponctuation occidentale), il y a bien dans ces poèmes ce qui fait le fond de la tradition japonaise, à savoir un privilège accordé à l’observation directe. Contrairement à la pratique ancienne, ce n’est pas tant la nature qui est l’objet de l’observation que la ville et les menus événements du quotidien, les aléas d’une « vie moderne » de modeste employé. Et même, franche innovation pour le coup, l’observation peut porter sur ce qui se passe à l’intérieur de la conscience. Le poème a toujours sa source dans un fait qui sollicite, qui éveille, mais cet appel du poème peut avoir lieu au-dedans de la pensée. […]

Pour autant ce jaillissement de la pensée n’est en rien l’amorce d’une analyse, d’une introspection ou d’une interprétation qu’il s’agirait d’introduire au sein du poème. Le poète s’y refuse car la pensée est elle-même événement, au même titre que les événements du monde extérieur qui la font naître. La pensée n’est pas le traitement poétique d’une chose vue ; elle est un trait, une donnée brute, un élément du réel. Ce surgissement d’une pensée ou plus simplement d’une émotion (joie, tristesse, crainte, etc.) est une sollicitation parmi d’autres, il s’insère dans la trame des sollicitations devant laquelle, surlaquelle plutôt, le poème s’arrête, comme suspendu. […]

Une émotion (une pensée) peut être tout à fait hors de propos, incongrue, il n’empêche qu’elle appartient au moment poétique qu’il s’agit d’exprimer. Le poème met tout sur un même plan d’égalité : il tire un trait qui d’un même coup égalise et comme biffe l’unité du monde et de la pensée. Il dit un continuum et le dit en le condensant (mais sans resserrer à l’excès : la densité doit être légère). Là où le poème occidental surévalue l’extraordinaire, ou du moins cherche derrière l’événement son sens et une révélation, le haïku – le tanka – n’aime rien tant que ce qui arrive. Ce qui arrive tout court. Et qui laisse désemparé. […]

Mais le recueil est poignant aussi parce qu’il est le dernier du poète mort à vingt-six ans, composé pendant les dix-huit mois qui précédèrent sa fin, en grande partie à l’hôpital. L’heure est à la souffrance, à l’accablement, et le poète ne trompe pas ses émotions. Il les reçoit comme autant de faits ; il les accepte, c’est-à-dire que d’abord il ne les dénie pas, n’enjolive rien et surtout pas son esprit en proie à de sombres pensées. […]

« La poésie est mon jouet triste », propos de l’auteur qui donnera posthumément son titre à un recueil resté initialement sans titre, la formule est parfaite : c’est un jouet mais un jouet doué de sentiment, donc vivant. Sauf que c’est de tristesse qu’il est animé, comme une poupée désarticulée en laquelle viendrait gésir – et gémir – la vie, cette vie qui se retire.

[L’article de Laurent Albarracin dont nous reproduisons ici des extraits a été publié sur le site Poezibao en le 7 novembre 2016.]