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Introduction au large

 S’il est une attitude poétique (et morale) à laquelle P. Dhainaut résiste victorieusement, c’est bien celle de « l’orgueil de nous prétendre seuls / de dire adieu ». Alors que Gide conseillait à Nathanaël de jeter son livre, et de poursuivre seul son chemin, Dhainaut nous dit au contraire : « Tu ne fermeras pas le livre / un grondement de conque / au creux des paumes ». Livre-coquillage où, enfants, nous entendions le bruit de la mer. Là où s’écrit le poème, là se rencontrent le souffle du large, le rythme des vagues, qui engendrent et guident la voix humaine.
 Au début du livre, un éloge de la nuit ("À la nuit parturiente"). La nuit, qui est silence et plénitude, au sein de laquelle le dormeur ne saurait se sentir enfermé entre les murs de sa chambre (chez Dhainaut, toute paroi est faite pour être franchie, tout mur pour s’écrouler). La houle du cceur s’en va donc rejointe au loin le bruit des ailes et celui des vagues ; le cri entendu devient buée, puis lumière. L’aube alors se révèle, qui est récréation du monde « en offrande au vent, à l’invisible ».
 Ensuite, dans "Voix au-devant des voix", apparaît l’enfant. Le nouveau-né endormi dont l’haleine à peine perceptible exprime « le chant perpétuel de bienveillance au monde », et l’enfant de trois ans dont « les mains se remplissent de rire ». Le poète, sans cesse à la poursuite du sens des mots, se met à l’écoute de cet enfant et accueillera l’éclosion d’un langage neuf. Comme l’enfant encore, dans sa marche sur la plage ou dans les dunes, l’adulte évitera d’être « un intrus sur le rivage », essaiera de ne rien alourdir sous ses pas (on sait combien Dhainaut refuse le geste et la parole qui cherchent à peser, à s’imposer). Mais le berceau ne fait pas oublier la tombe, signe de l’invisible, signe des « années où tant d’amis se sont perdus ». L’âge venant, nous réalisons que nous sommes plus entourés de morts que de vivants : « Dans un autre monde il y a des morts / ainsi que des racines », écrit Dhainaut. Des racines qui montrent qu’une vie se tient toujours prête à renaître, sous une forme ou sous une autre.
 Dans "Lectures de lumières", enfin, on nous rappelle que toute parole ne dit jamais que son émergence, que tout regard doit renoncer à définir. Choisir de dire (d’écrire) un mot comme arborescence ou rivage, par exemple, c’est opter pour un rythme et une luminosité, pour des « syllabes d’oiseaux ». La phrase rejoint alors l’aubier, la sève et la foudre ; le chant concentre et traverse le lecteur ; le poème lui interdit de ne respirer que pour lui-même. Depuis Breton et Eluard, nous savons qu’amour et poésie ne font qu’un. Non pas « ténébreuse et profonde unité », chez Dhainaut, mais communion sereine avec le monde de l’enfance et l’enfance du monde.