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Instantanés de vie

 C ’est à Carl-Gustav Bjurström et Lucie Albertini qu’on doit la découverte en France, dans les années 1970 et 1980, de Bo Carpelan. Né à Helsinki en 1926, il appartient à la minorité suédoise de Finlande ; cette situation n’ôte rien à son attachement à son pays, comme le prouve Axel, roman paru en 1986 (traduit chez Gallimard en 1990), qui est une « histoire intime » de la Finlande autant qu’un hommage au génie musical finlandais incarné par Sibe¬lius. Fruit de seize ans d’écriture, Axel a rendu Carpelan (auteur de huit autres romans, dont Le Vent des origines) célèbre dans le monde entier ; mais avant de devenir romancier (à partir de 1971), Carpelan a été et reste un poète dont l’oeuvre, aujourd’hui en cours de traduction dans son intégralité par Pierre Grouix, a connu une notable évolution, du resserrement extrême des débuts (1949) à l’expansion lyrique très maîtrisée de la maturité.
 C’est pour un recueil de poèmes, Dehors, écrit en 2003, qu’il vient de se voir décerner en mars dernier, à Strasbourg, le Prix Européen de Littérature. Dans le message de remerciement envoyé pour la remise du prix, il a notamment évoqué la parenté de son art avec la photographie ; et les poèmes de ce livre font penser, en effet, à des instantanés. Si Carpelan est profondément poète dans ses romans, il se fait aussi volontiers narrateur dans sa poésie : la plupart des poèmes de Dehors mettent en scène un personnage, surpris à un moment crucial de sa vie, mais au sein de la réalité la plus banale ; on pense à un condensé de nouvelle, à un chapitre de roman en raccourci.
 Le regard de Carpelan sur les êtres est un regard d’amour. La beauté tout intérieure de sa poésie est profondé¬ment liée à son humilité spirituelle, à son sens aigu du mystère d’autrui. Plus d’une fois, en écoutant « chanter » ces vers dans les superbes traductions de Pierre Grouix, on se surprend à songer au grand compositeur estonien Arvo Pärt, à son austérité sans sécheresse, à son extrême économie de moyens. Poète de « l’incantation quotidienne » (pour citer le Credo de novembre traduit à la fin du présent ouvrage), Bo Carpelan est assurément l’une des grandes voix européennes d’aujourd’hui.