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Infiniment à venir, de Henri Meschonnic, lu par Lucien Wasselin (Recours au poème)

Le rêve fou de la société totalitaire et technocratique dans laquelle nous vivons est de réduire l’homme à un numéro : « il n’y a plus que des noms / qui sont des chiffres » affirme Henri Meschonnic dans Infiniment à venir (p 15). C’est à cette lumière que je lis ces poèmes… L’éditeur, dans sa présentation du livre, note que « les poèmes d’Infiniment à venir sont nés de la découverte de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans la Somme ». J’ai visité ce musée, mais j’en ai tiré une autre leçon. Peu importe laquelle. Ce qui m’intéresse ici, c’est celle que tire Meschonnic de cette visite.

C’est le destin, le devenir de l’homme, animal social, qui est ausculté par le poète. Dès le deuxième poème, il note que « les pierres / ne se réveillent pas / et tant et tant / sont fondus / dans les pierres ». La Grande Guerre fut une des plus meurtrières de l’Histoire. Je me souviens d’avoir trouvé le volume d’Otto Dix [Otto Dix, La Guerre, Cinq Continents éd., 2003] qui donne la reproduction des 50 eaux-fortes qu’il tira de son expérience au front dans l’armée allemande : c’est toute l’horreur de la guerre, de la folie meurtrière voulue par les gouvernements, qui est ainsi exprimée. Et je comprends mieux ces vers de Meschonnic, « On a aussi enterré / le bruit / et les éclats de la lumière », à la vue des gravures de Dix. […]

L’éditeur a eu l’excellente idée de compléter ces poèmes par le discours que prononça Henri Meschonnic en 2006 (il disparaîtra en avril 2009) lors de la remise du Prix Jean Arp de Littérature francophone. Plus qu’un simple discours, Pour le poème et par le poème est un véritable essai dans lequel il tente de définir la poésie et l’écriture poétique : c’est qu’il a une longue expérience de traduction des textes bibliques « où il n’y a ni vers ni prose mais un primat généralisé du rythme » (p 39).

Henri Meschonnic a aussi une œuvre importante d’essayiste. C’est que « le corps-langage est comme poésie de la pensée » (p 41). Penser Héraclite et non plus Platon, affirme Henri Meschonnic, suivent alors des définitions où le poète essaie de capter ce que représentent la théorie du langage et la poésie qui sont intimement liées. De son activité de traducteur, Henri Meschonnic arrive à la conclusion que « la réalité est que traduire n’a pas pour produit la traduction d’un texte » mais bien « une représentation du langage » (pp 47-48). Ce qui touche à la poésie, pour dire mal ce que Meschonnic dit si bien.

Des approches savantes de diverses connaissances sont convoquées pour aboutir à une définition de la poésie comme « invention du corps-langage » (p 56). Dès lors, vie et langage sont inextricables (p 58). En courts chapitres (qui ne font pas deux pages), Henri Meschonnic essaie de s’approcher au plus près du poème. Revenant à la traduction de la Bible, il met en évidence que « le verset est une unité rythmique, intérieurement organisée » et donc qu’il n’y a « aucune opposition entre des vers et de la prose » (p 64). Le rythme est alors vu comme « un continu de la sémantique sérielle qui neutralise autant la notion de vers et la notion de prose, que leur opposition » (p 67).

Henri Meschonnic sait se montrer convaincant mais reste alors des approches poétiques multiples qui font que le lecteur peut trouver son dû n’importe où, peut trouver du plaisir dans des formes rejetées ( ? ) par Meschonnic. Mais c’est là un autre problème : « Laisser passer le poème », affirme-t-il in fine !

[La chronique de Lucien Wasselin dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée dans la revue Recours au poème en septembre 2017.]