Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche

 Nicolas Dieterlé, disparu prématurément, a été de son vivant un auteur sans publication car il écrivait pour se lire et non pour être lu, tout comme il fut un peintre-dessinateur de l’ombre. Il laisse cependant un certain nombre d’écrits et, en particulier, de brefs textes ressemblant à des notes poétiques de journal. C’est l’éditeur qui a dû choisir un titre à cet ensemble écrit entre 1998 et 2000 qui n’est autre qu’un décasyllabe surgissant au cours d’une promenade à pied de l’auteur dans une forêt.
 Ce qui transparaît dans ces notes est avant tout l’attention à l’invisible ou le presque rien qui tient lieu d’être. D’autre part, Dieterlé projette tout l’intime sur le monde qui l’entoure avec ce regard aiguisé comme un silex dans une forme fragmentaire, « j’aime la modestie du fragment », écrit-il pour s’expliquer du choix de la forme prêtée à ses écrits. Jusque dans la forme adoptée, Dieterlé restera donc un grand discret. Apprendre à voir est aussi ce qu’il nous enseigne. « Voici des fruits rouges, ronds et denses comme des billes, de ce buisson dont je ne connais pas le nom (mais que m’importe), qui m’appellent et me saluent de toute la force de leur couleur intacte, incroyablement intacte au milieu de ce déferlement de gris atone. »  Pourquoi le point est-il le signe de ponctuation jamais utilisé par l’auteur ? C’est la question que l’on se pose dès la lecture des premières pages. On se dit que c’est sans doute parce que la pensée désire être en perpétuelle continuité. Une première explication nous est suggérée à la quatorzième page lorsque l’auteur écrit : « ma phrase ne se brise plus contre aucune terminaison hâtive, désobligeante Elle coule généreusement, elle s’épanche dans un lit bordé par les falaises protectrices des majuscules La mesquinerie du point, cet avare, n’est plus de mise. » Puis, plus loin, il précise sa pensée : « j’ai supprimé le point final devant chacune de mes phrases pour que rien n’arrête la suspension mouvante, grisée, à la fois funambule et précise, de mes mots alignés Amoureusement liés, ils forment une lente fumée bleue qui se dissipe et se renouvelle sans cesse ».
 
Au cours de ses deux dernières années de vie parcourue par une noirceur de l’âme qu’il n’a pu s’expliquer, Dieterlé a fixé des moments où la vie, dans sa fulgurance et son éclat, transparaît au plus haut point nous faisant presque oublier les zones d’ombre. La mort évoquée de manière suggestive ou plus explicite parcourt aussi le recueil. Mais cette thématique de la mort ne fait que tenir la vie dans l’éclair de la langue. « La mort n’habite-t-elle pas le passage (...) N’est-ce pas ce qui lui donne son incroyable verticalité et sa ligne si pure ». La présence est le mot qui nous vient immédiatement à l’esprit. Seule, la poésie peut capter cette présence du monde qui représente « ses significations. » Inobservation de la nature tient une place essentielle dans ces notations amenant l’auteur à dresser un parallèle avec la fonction même de la poésie qui est de faire se rejoindre le monde « du bas » et « celui du haut ».
 Un certain lyrisme se fait jour à travers cette extrême acuité de la lecture du monde dans son aspect le plus naturel. L’auteur rend parfois compte de certains de ses rêves. Mais quel que soit le motif de l’écriture, l’accent est mis sur tout ce qui inspire un mouvement éternel. L’ensemble de ces fragments nous renvoie à une écriture de l’enfant dont il est question à la page 77 portant « l’empreinte de l’amour, de la tendresse, de l’exaltation ou du déchirement ». Lauteur met les éléments du monde en correspondance. Il relie les piliers entre eux que ce soit les oiseaux, les arbres, les fleurs ou le vent. Il s’en enveloppe pour s’y accrocher car les déchirements intérieurs qui traversent aussi les jours de l’auteur sont à dompter. Ainsi par exemple tout peut devenir inexistant autour de soi. « le jour est frappé d’atonie Les arbres pâlissent contre la grille qui fait le tour de leur tronc Les oiseaux sombrent dans les lointains indistincts Les passants sont comme gommés par une insidieuse main Seule est vivante et bruissante l’angoisse ténébreuse, pareille à un feu (Je ne fais que décrire le paysage du Souci) ».