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Hymnes et prières

 Les éditions Arfuyen, toujours elles, avaient publié en 1994 les Hymnes et prières du néoplatonicien Proclus (8 février 412-17 avril 485 ) : l’ouvrage contient le texte grec et l’élégante traduction française de H. D. Saffrey, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme païen, avec I. et P. Hadot, J. Tiouillard, L.G. Westerink et J. Combès. Car, Dieux merci, le néoplatonisme, longtemps négligé, est à présent l’objet d’études systématiques et les textes fondateurs (Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et Damascius) sont en cours d’édition. Le mérite des éditions Arfuyen est précisément de nous livrer les prières païennes des derniers néoplatoniciens de l’Ecole d’Athènes, mais débarrassées des notes érudites, qui pourraient effaroucher le néophyte. Avec ce superbe livre, au prix fort intéressant, les amateurs, les "honnêtes hommes" de cette fin de siècle disposent d’un authentique "bréviaire" néoplatonicien.
 Proclus, après des études à Alexandrie, devint le chef de l’Ecole philosophique néoplatonicienne d’Athènes, et ce au moment où le Christianisme était devenu la religion officielle de l’Empire. Initié aux rites théurgiques par Asclipégéneia, la fille de Plutarque d’Athènes, son maître avant Syrianus, Proclus est le dernier sage de l’Antiquité à connaître toutes les écoles philosophiques grecques sur le bout des doigts. En butte à l’intolérance des Chrétiens, il devra s’exiler un an. Nous possédons encore sa Théologie platonicienne, publiée aux Belles Lettres en cinq volumes, par H. D. Saffrey précisément (1968-1987).
 La pensée de Proclus et des derniers (?) néoplatoniciens récapitule un millénaire de pensée grecque... et nous connaissons des érudits qui ne sont pas loin de penser que tout se trouve chez Proclus et Damascius. Les continuateurs de Plotin ont composé des hymnes en l’honneur des Dieux et des Héros. Ce recueil était celui utilisé par l’école néoplatonicienne dans ses dévotions quotidiennes. Alors que le culte public des Dieux était interdit (Loi du 8 novembre 392, promulguée parThéodose), les familles pieuses continuent très tard – jusqu’au VI° siècle – à pratiquer des liturgies clandestines : cultes domestiques avec chants, prières, processions de statues, hymnes anciens mais aussi nouveaux car la tradition était bien vivante. Sur ces milliers d’hymnes, peu ont survécu : les Hymnes "Orphiques", les Hymnes Homériques, ceux de Callimaque... et ceux de Proclus aujourd’hui accessibles à tous. 
 Lors des fouilles effectuées au pied de l’Acropole d’Athènes, les archéologues ont découvert la maison du philosophe Plutarque, où enseignèrent les maîtres néoplatoniciens Syrianus, Proclus, Marinus, Isidore, Zénodote et Damascius, et ce jusqu’en 529, date funeste à laquelle Justinien ferma l’école et interdit toute pensée non chrétienne (et non orthodoxe). Ce sera alors l’exil en Perse pour Damascius et ses disciples, puis le repli sur Harrân, où une école néoplatonicienne païenne survivra jusqu’au XI° siècle au moins. Dans les ruines de cette maison athénienne, on a retrouvé une chapelle comportant des niches et dans l’une d’elles, une statue de Cybèle, la Grande Mère des Dieux....
 On peut définir Proclus comme un moine païen : sa vie était réglée comme celle d’un cistercien ou d’un bénédictin. Jeûnes, prières, veillées en l’honneur des Dieux, saluts quotidiens au Soleil (au lever, au midi, au coucher) alternaient avec le travail philosophique proprement dit : explications et commentaires des "auteurs du programme" : Platon, Aristote, "Pythagore" (en fait Jamblique, semble-t-il) ainsi que les poètes, considérés comme théologiens : Homère, Hésiode et les Rhapsodies Orphiques.
 L’idéal du philosophe néoplatonicien est en effet de célébrer le Bien-Un, qui est au-delà de l’Être, et dont l’âme est la "trace cachée". Il s’agit ici d’une religio mentis, d’une religiosité tout intellectuelle : l’acte religieux par excellence est la lecture, du Parménide de Platon par exemple. Le Soleil joue un rôle important dans ces dévotions : chanté par Euripide (Ion), Julien (Discours sur Hélios-Roi, très lus dans les cénacles non chrétiens de Byzance), et enfin par Proclus, dont l’Hymne au Soleil est l’expression d’une spiritualité très raffinée et épurée.
 Pour les platoniciens, Hélios est identifié au Bien (Platon, République VI), pour Proclus, "il transcende d’une unique supériorité tout ensemble ce qui se voit et ce qui est vu". Rejeton du Bien, il règne sur le domaine sensible comme le Bien sur le domaine intelligible : Bien et Soleil sont tous deux Rois. Le Corpus Hermeticum (XIII) nous livre un témoignage sur l’adoration du Soleil : "Eh bien donc, mon enfant, tiens-toi debout en un lieu à ciel ouvert et, face au vent du Sud, au moment de la chute du Soleil couchant, fais adoration ; et de même encore, au lever du Soleil, en te tournant vers le vent d’est. Silence donc, enfant." Un oracle d’Apollon rendu à la cité d’Oinoanda est clair quant au rituel de la prière au Soleil : "Vous devez lever les yeux vers l’Ether pour prier,le matin, en regardant vers l’Orient."
 Le Soleil, relais de l’action de l’Un, est identifié à Apollon par de nombreux auteurs : Euripide, Callimaque et Héraclite le mythographe, dans ses Allégories d’Homère : "Qu’Apollon soit identique au Soleil, que ce soit un seul Dieu sous deux noms différents, cela ressort nettement des révélations secrètes que l’on fait sur les Dieux dans les cérémonies des Mystères, et du refrain populaire qui proclame sur tous les tons : Le Soleil, c’est Apollon, et Apollon, c’est le Soleil."
 
L’ouvrage, décidément très précieux, contient également y des hymnes à Aphrodite, aux Muses, à Hécate, à Athéna riche en ressources ...
 Païens, clandestins à Athènes mais aussi à Mistra, dans l’entourage du philosophe Georges Gémiste 4 Pléthon (au XV° siècle), ces textes sublimes, s’ils sont lus et intériorisés, pourront à nouveau sacraliser le quotidien des Païens d’aujourd’hui comme ils le firent il y a quinze siècles.