Littérature Spiritualité  Alsace

Gérard PFISTER

« Présent absolu »

Oratorio

SORTIE EN LIBRAIRIE LE LUNDI 5 MAI 2014
Collection Cahiers d'Arfuyen n°217, 188 pages, ISBN 978-2-845-90203-9

14,00 €

     Le présent volume constitue en fait la dernière partie d’une trilogie, La Représentation des corps et du ciel, qui s’est imposée sans avoir été préméditée et comprend ainsi les trois oratorios Le grand silence (2011), Le temps ouvre les yeux (2013) et Présent absolu (2014). Comme La Représentation de l’Âme et du Corps d’Emilio de’ Cavalieri (1600) marqua l’invention de l’oratorio (cf la note finale du Grand silence), le cycle de La Représentation des corps et du ciel constitue un drame en trois actes : la longue procession du temps (1) et sa dilatation à l’infini dans l’espace (2) se résolvent en un unique maintenant de toujours jaillissant (3).
     Publié en 2011, Le grand silence, oratorio inaugurait une forme nouvelle d’écriture poétique. Fondée sur une composition essentiellement musicale, elle tente de conjuguer le rythme de la prose et la concision du poème, la multiplicité du monde physique et l’intensité de l’espace mental, pour les réconcilier dans un chant ample et fugué. Dans le magazine La Vie, Jean-Pierre Denis a salué ce livre novateur : « Le grand silence n'est pas un recueil, mais un puissant “oratorio”, montée de chants où la voie des mots porte la voix des morts, en une prenante anamnèse. Un chemin obsédant, envoûtant, où la puissance de la parole tient, paradoxalement, dans l'économie de mots.»
     Paru en 2013, Le temps ouvre les yeux s'inscrit dans la même ligne, comme le soulignait excellemment Nelly Carnet dans la revue Temporel : « De la perception du temps, nous glissons progressivement à celle de l’espace : “le brun roux / des hêtres // le jaune / des érables”. Au milieu de cet espace vibrant, la figure d’un enfant apparaît qui fait office de découvreur. Il regarde, il écoute dans la simplicité. Dans le huitième mouvement, tout semble se réunir en un seul point d’encrage : “c’est / dans mon corps // dans ma gorge / les cordes // se lèvent / les bois // les cuivres / les courbes”. Dans la mouvance, l’apparition et la disparition rythment le monde, le font miroiter, en répétitions, en reflets, en échos, et le ponctuent. »
     Le grand silence s’inscrivait dans les images de la temporalité : cortège, lignage, sillage, train, arbre. Le temps ouvre les yeux faisait exploser cette temporalité linéaire pour célébrer les images de l’espace : simultanéité, jeu d’échos où le paysage orchestre se dilatait à l’infini. Présent absolu s’ouvre à une dimension nouvelle qui dépasse le temps comme l’espace : celle du plus proche, de l’irréductible et innommable présence, vide et libre de tout.
     Comme les deux précédents, ce nouvel oratorio comporte neuf chants de même longueur. Il est précédé d’une note introductive intitulée « Ici est le chant » : « Quelque chose est ici. Vivant si fort. On voudrait crier. Mais si peu de chair, de sang, d’air. Déjà poudre, poussière. Comme rien. Ce peu d’ici – déjà comme nulle part. Ce peu de mots déjà comme silence. Infiniment précieux. Et le cri reste enfoui. Impossible. Étouffé. Déjà comme oublié. Quelque chose est ici. Évident. Taraudant. Présent si intensément. Si seul à jamais que c’est douloureux. Les globes des yeux brûlés par la lumière, tempes battues par les vagues du sang. Quelque chose parle ici. Et n’a rien à dire. Rien d’autre que se dire. Cet ici de sang et d’os. Si peu. Cet ici de si peu de mots. Qui ne sont qu’un peu d’air, un peu de peau. Ce moment singulier où un semblant de chair se sera dit – et aucun sens, aucun lendemain. N’aura été que voix vacante dans l’espace de personne. Ligne, volte, vibrato. N’aura été que chant. »
     L’oratorio est suivi d’un essai intitulé « Cet art du peu », visant à redéfinir les possibilités et la vocation propre de la poésie par comparaison de ses moyens avec ceux de la musique et la peinture : « De quelle matière sera fait cet art singulier qu’on nomme poésie, substance apparemment si ténue, insaisissable, qu’elle ne se peut réduire à aucune signification ni aucun objet ? »


Didier AYRES

« Flamme ou le travail de nudité »

SORTIE EN LIBRAIRIE LE LUNDI 5 MAI 2014
Collection Cahiers d'Arfuyen n°215, 188 pages, ISBN 978-2-845-90201-5

14,00 €

     Plus ample encore que ses précédents recueils – Comme au jour accompli (2003), Le Livre du double hiver (2005), Monologue depuis le refuge (2010) –, ce nouveau livre de Didier Ayres, Flamme ou le travail de nudité, est le quatrième qui paraît aux Éditions Arfuyen. Il confirme la force et la singularité de cette écriture sans complaisance comme sans consolation. Désormais, la voix de Didier Ayres, d'une exigence brûlante et douloureuse, est reconnaissable entre toutes. Chacun de ses livres nous fait entrer dans le risque brûlant et fascinant de vivre, d’écrire. Sans chemin tracé, sans espoir d’aboutir. Car à cette traversée, il n’est pas de port. À ce questionnement, pas de réponse.
    Didier Ayres maîtrise de nombreux registres de l’écriture et excelle à les faire coexister dans une même composition musicale, lui conférant ainsi à la fois diversité de rythme et de tonalités. C’est particulièrement le cas dans ce nouveau livre en six mouvements.
     Le premier, Cœurs et couronnes, est une suite de poèmes d’une dizaine de vers et d’une grande puissance évocatrice. Comme ce texte qui ouvre le recueil : « Ce sont sept divinités qui enjambent nos âmes /comme un polygone de cendres / de grands chiens rouges dans le jardin / l’agneau et l’escalier des feux / et toute la fraternité hermétique de la nuit. »
     Les quatre mouvements qui constituent le centre du recueil présentent certaines similitudes. Le deuxième, Les nuits, s’articule en quatre petites suites de trois poèmes : Impression de la blancheur, Fleurs, Offrandes et Trois odes. Très courts, les troisième et quatrième mouvements sont composés de poèmes de deux ou trois vers, comme celui-ci : « C’est une noce de métal / cet olivier et cet autre / dans le néant de nous. » Le cinquième mouvement, Sommeillant, comprend deux suites de poèmes : Chambre en la chambre et Cinq feuillets des jours.
     En symétrie avec le début du livre, le dernier mouvement, Dire ou Par-delà la vaste occupation, est d’une plus grande amplitude. Il comporte deux suites de proses : certaines continues, d’autres discontinues, comme les fragments d’un journal de bord.
De l’une à l’autre comme à travers tous les poèmes, une même acuité de conscience est à l’œuvre, sans illusion ni complaisance.
     Ouverte toujours cependant à l’émerveillement. Qu’on lise par exemple le début d’une prose longue : « Être en devoir de. Une fatigue, consentie. Comme pour me préparer à la mort. N’attendre pas, mais être en demeure de. Accepter que cela soit éphémère. Mettre à jour. Et ne pas empêcher la destinée. Savoir que cela ne dépend de rien. Une figure pour la simple beauté d’une figure. Car je n’ai pas de visage. Oui, vaincre. Avec celui-là que j’étais, qui est déjà moi-même. Donner. Représenter l’effet intérieur. Voir. » Ou bien cette brève notation : « Je brûle d’une flamme lente et hivernale. Rien n’a changé depuis les copistes, sinon les lettrines qui renvoient à l’histoire d’écrire. De fait, je n’ai pas de réponse. Je fais le livre comme il vient. Au pire, c’est la mort qui tranche. L’heure est brève, déjà, et qui s’altère. Mon âme est bien calme aujourd’hui, comme patiente. L’espérance qu’il faut tirer comme au milieu du feu. »


Marcel COHEN

« L'Homme qui avait peur des livres »

SORTIE EN LIBRAIRIE LE JEUDI 13 MARS 2014
Collection Cahiers d'Arfuyen n°213, 106 pages, ISBN 978-2-845-90197-1

10,00 €

     Créé en 2004, le Prix Jean Arp de Littérature Francophone est depuis l’origine parrainé par le Ministère de la Culture et l’Université de Strasbourg. Le 9 novembre a été proclamé le dixième lauréat de ce prix, Marcel Cohen, pour l’ensemble de son œuvre. La remise du Prix aura lieu le jeudi 20 mars 2014 dans le cadre de TRADUIRE l’EUROPE – 9es Rencontres Européennes de Littérature, organisé par la Ville et les Médiathèques de Strasbourg, l’Université de Strasbourg et l’Association Capitale Européenne des Littératures (EUROBABEL), qui décerne les Prix.
    Considéré par ses pairs comme l’un des plus grands écrivains actuels, Marcel Cohen a publié  chez de nombreux éditeurs : depuis Galpa au Seuil (1969) et Voyage à Waïzata aux Éditeurs Français Réunis, (1976) à Hostinato Rigore chez Actes Sud (1986) et Tombeau de l’éléphant d’Asie chez Chandeigne (2002). Il a même publié chez un éditeur espagnol un texte en judéo-espagnol Letras a un pintor (Almarabu, Madrid, 1985), publié ensuite en français sous le titre Lettre à Antonio Saura aux éditions de L’Échoppe (1997). Mais c’est chez Gallimard qu’a paru  l’essentiel de son œuvre : Miroirs (1981) ; Je ne sais pas le nom (1986) ; Le grand paon-de-nuit (1990) ; Assassinat d’un garde (1998). C’est surtout la série publiée chez Gallimard sous le titre général Faits qui a permis la découverte de cette écriture à la fois très classique et très singulière : Faits, Lecture courante à l’usage des grands débutants (2002) ; Faits II (2007) ; Faits III, Suite et fin (2010). Sur la scène intérieure, Faits (2013).
     Marcel Cohen est aujourd’hui l’auteur d’une œuvre en prose considérable. Or sa démarche est bizarrement en plus étroite parenté avec celle de la poésie : « En règle générale, confirme Marcel Cohen, je me sens plus proche des poètes que des prosateurs. Ils sont plus conscients des problèmes de forme et du fait que la forme c’est le fond. Des poètes comme Henri Michaux, Paul Celan, Edmond Jabès, André du Bouchet, Jacques Dupin, ou Claude Royet-Journoud, auteur d’une tétralogie chez Gallimard, et pour ne citer qu’eux, illustrent à merveille ce qu’Adorno disait de la musique de Schoenberg : “Elle honore l’auditeur parce qu’elle ne lui concède rien.” »
     Il est donc particulièrement intéressant, pour une maison d’édition spécialisée depuis près de 40 ans dans le domaine de la poésie, de s’interroger avec Marcel Cohen sur ce qui fonde sa très particulière expérience de l’écriture. L’Homme qui avait peur des livres a été conçu comme un ensemble de réflexions, à travers des approches et des formes variées, sur le rapport de l’homme au livre. À travers ces textes qui peuvent ressembler à des portraits très singuliers ou au contraire à des aperçus d’ordre général, c’est évidement sur sa propre expérience de la lecture et de l’écriture que Marcel Cohen porte le questionnement. Ce faisant, il nous livre des éléments des plus éclairants pour comprendre une œuvre qui entretient une relation privilégiée avec la poésie.

© Copyright Editions Arfuyen 2014