Littérature Spiritualité  Alsace

Rachel Blaustein, dite RACHEL

De loin suivi de Nébo

SORTIE EN LIBRAIRIE LE MARDI 7 MAI 2013
Traduit de l'hébreu par Bernard Grasset
Collection Collection Neige n°26, 222 pages, ISBN 978-2-845-90187-2

14,00 €

     « Enracinée dans la Bible, souligne Jean-Pierre Jossua, cette poésie de l’irréalité et de l’éphémère où luisent des signes cachés qu’il faut découvrir pour marcher vers la lumière est moderne par son dépouillement, sa brièveté incisive, sans oublier une intense présence personnelle. » Rachel est l’une des grandes pionnières de la littérature hébraïque moderne. Son œuvre se compose de trois recueils dont le troisième est paru juste après sa mort : Saphiah (Regain), Minégéd (De loin) et Nébo. Auteur de textes critiques, elle a donné en outre des traductions de l’hébreu (Bialiq, Schnéour…), du russe (Anna Akhmatova…), du yiddish et du français (Jammes).
     Cette œuvre exceptionnelle, traduite en de très nombreuses langues, n’a pourtant commencé d’être traduite en français qu’en 2006 avec la parution chez Arfuyen en édition bilingue hébreu-français du premier recueil de Rachel, Regain, traduit par Bernard Grasset. Le présent volume, qui réunit les deux autres recueils de Rachel, De loin (1930) et Nébo (1932, posthume), ne laisse à l’écart que les poèmes épars réunis plus tardivement (qui feront l’objet d’un troisième volume aux éditions Arfuyen).
     Alors que pendant de très longs siècles, l’hébreu servait avant tout à la transmission du patrimoine religieux, il retrouve au début du XXe siècle un élan neuf avec l’existence de communautés juives en Palestine. Au temps où Rachel écrit, il est à nouveau parlé dans les rues, dans la vie quotidienne. Jusqu’alors, la poésie était toutefois demeurée l’apanage des hommes. Mais l’écriture de Rachel rencontre immédiatement une large audience et joue un rôle pionnier dans l’adaptation de la vénérable langue hébraïque au monde moderne. Aujourd’hui encore, les anthologies de ses poèmes sont des livres à succès et son œuvre fait partie du programme obligatoire des écoles. Dans sa préface à la traduction anglaise, Flowers of Perhaps (1994), le poète Yehuda Amichaï écrit : « Ce qui est le plus remarquable dans la poésie de Rachel, c’est qu’elle ait pu demeurer, depuis plus de soixante-dix ans, aussi neuve dans sa simplicité et son inspiration. » Le chant de cette pionnière de l’hébreu moderne a ainsi le rare privilège d’être devenu véritablement le chant d’un peuple.
     La Bible est la racine de la poésie de Rachel. Au-delà du vocabulaire et de la thématique, la poétesse relie sa propre existence à l’expérience des personnages bibliques. Ainsi de Rachel et d’Anne, d’Élie, de Mikhal, de Jonathan. Mais c’est à Job qu’elle se réfère le plus : comme lui, Rachel souffre et attend, dans le doute et la nuit du désarroi, la guérison. Parlant d’elle-même, c’est la condition humaine que peint Rachel, non pas abstraitement mais, ainsi que dans l’Écriture, de manière concrète, par la main (yad), le regard (‘ayin), la voix (qol). C’est dans une poésie de l’essentiel qu’elle veut demeurer. Un « chant de mille oiseaux », un chant de souffrance et de joie, un chant de l’être en exil et de la lumière. Pour qui a beaucoup souffert et a éprouvé l’intense scintillement du lointain azur, les fioritures, les ornements, les broderies de langage semblent inutiles.
     Telle est l’expérience intense et tragique de Rachel, très proche au fond, dans un même destin brisé, de celle de sa cadette Etty Hillesum, dont la mère Rébecca était née elle aussi en Russie quelques années avant la poétesse (en 1881) pour s’exiler non pas en Palestine mais aux Pays-Bas.


Gérard PFISTER

Le temps ouvre les yeux. Oratorio

SORTIE EN LIBRAIRIE LE MARDI 7 MAI 2013

Collection Cahiers d'Arfuyen n°210, 148 pages, ISBN 978-2-845-90192-6

12,00 €

     En ouverture du livre une notice est donnée : Pour l’interprétation de cette pièce. D'emblée le titre suggère la référence musicale. « Toujours des lumières apparaissent, des formes, des couleurs. Cela se déploie, se dilate. Les temps se croisent, s’accroissent. Toujours de plus belle. Haletant, titubant. […]  Le paysage tout entier se compose, s’harmonise. C’est une vibration continue, inépuisable. Sous l’apparente fragilité, le lié, l’allègre d’une unique matière, labile, impalpable. La fluidité sans fin des feuillages, des pensées, des ombres. » 
     Publié en 2011, Le grand silence, oratorio a inauguré une forme nouvelle pour l’écriture poétique. Fondée sur une poétique radicalement repensée et sur une composition essentiellement musicale, elle tente de conjuguer le rythme de la prose et la concision du poème, la multiplicité du monde matériel et l’intensité de l’espace spirituel, pour les réconcilier dans l’unité du chant, un chant ample et fugué.
     Dans le magazine La Vie qu’il dirige, Jean-Pierre Denis a salué ce livre novateur : « Dans les marges de son métier d'éditeur, mais désormais considérable, s'inscrit le travail de l'auteur. Le grand silence n'est pas un recueil, mais un puissant “oratorio”, montée de chants où la voie des mots porte la voix des morts, en une prenante anamnèse. Un chemin obsédant, envoûtant, où la puissance de la parole tient, paradoxalement, dans l'économie de mots : “mes morts qu'êtes-vous // devenus / où allons-nous // ensemble vos pas // derrière mes pas / votre sang dans le mien”» 
     Le temps ouvre les yeux s’inscrit dans la droite ligne du précédent oratorio. « Chemin obsédant, envoûtant », selon les termes de Jean-Pierre Denis, ou « méditation sur la généalogie et sur la mort », selon le poète Jacques Darras, Le grand silence s’inscrivait dans les images de la temporalité : cortège, lignage, sillage, train, arbre. Ce second oratorio les fait exploser pour s’inscrire dans les images de l’espace : simultanéité, jeu d’échos où le temps se dilate, s’ouvre à l’infini.
     Comme Le grand silence, ce nouvel oratorio comporte trois fois trois arias : en tout 9 chants de même longueur, et un total de 121 pages (125 pour Le grand silence). Dès le début du quatrième chant s’installe le thème dominant de la composition : « le temps / est timide // et joueur / ici les bois // les vents / il regarde // il sourit / chaque point // dans l’air /s’ajuste // ici / l’ombre// la lumière / la baguette // est levée / face au vide // j’apprends à voir /comme on // compose / un bouquet // un jardin / comme on // invente / un monde // ici / le ciel // la terre / le temps regarde// les yeux / écarquillés ».
     
Les mots du poème font lever le chant, comme les timbres de l’orchestre font lever la musique, comme les couleurs du paysage font lever l’espace. Entre mots, timbres, couleurs, s’établit une totale identification comme entre chant, orchestre et paysage. Au terme de multiples variations et contrepoints, ce thème culmine dans le dernier mouvement : « c’est / dans mon corps // dans ma gorge / les cordes // se lèvent / les bois // les cuivres / les courbes // se nouent les niveaux / s’étagent // l’espace s’organise / et n’est que la // lumière / de cet unique // regard / je chante // et je ne chante pas / tout est là // il n’y a rien / à dire // l’air / tremble à peine // sur les pétales / rouge // sans fin / le temps ouvre // les yeux / j’apprends à voir // les années / les siècles // l’or le bleu / le rose de ce matin // sous la haute / fenêtre // la vitesse / de la lumière » 


Jean-Paul de DADELSEN

La beauté de vivre

Poèmes et lettres à l'oncle Éric

SORTIE EN LIBRAIRIE LE VENDREDI 12 AVRIL 2013
Témoignages de Nathan Katz, Erik Jung (l'oncle Éric) et Christian Lutz
Préface de Gérard Pfister
Collection Cahiers d'Arfuyen n°207, 204 pages, ISBN 978-2-845-90186-5

12,50 €

     Cette année 2013 sera célébré dans le cadre des manifestations d'« ÉCRIRE L'ALSACE », organisées par les 8es Rencontres Européennes de Littérature, le centenaire de Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957), grand Européen et éminent Alsacien. Publié en Poésie-Gallimard, Dadelsen est devenu aujourd’hui, comme son ami Camus ou leur contemporain Gérard Philippe, une sorte de mythe, tant sa vie brève est marquée par l’extraordinaire.
     Inclassable par ses origines (allemandes, suisses, voire danoises) : « nous autres en Alsace, écrit-il, on est celtique il n’y a pas à dire on est celtico-germano-romano – (et donc aussi égypto-syriaco-illyrio-ibério-dalmato-partho-soudano-palestinien) – français comme Minuit chrétiens et au-dessous d’un certain niveau de bourgeoisie catholiques comme un seul homme ».
     
Inclassable comme homme d’action, à la manière d’un Malraux ou d’un Gary. Passé en Angleterre, il s’engage dans les Forces Françaises Libres. Correspondant de Combat à Londres, il a sa chronique régulière à la BBC. Il travaille à Genève avec Denis de Rougemont au Centre Européen de la Culture. Dans le même temps, il est conseiller de Jean Monnet pour le pool Charbon-Acier à Luxembourg. Marié à une anglaise, il est aussi familier de la littérature anglaise que de la culture allemande.
     Inclassable enfin par son destin littéraire. Depuis toujours destiné à l’écriture, ce n’est que deux ans avant sa mort qu’il commence vraiment à écrire, avec le Bach en automne, publié dans la NRF. En janvier 1957 apparaissent les symptômes d’une tumeur au cerveau. Jonas paraît chez Gallimard en 1962 dans un format spécialement créé pour ne pas couper ses vers. Dans sa préface, Henri Thomas souligne le paradoxe de cet écrivain : « Jean-Paul de Dadelsen, qui lisait tout et entrait partout, n’est peut-être pas entré trois fois dans le bureau d’une revue littéraire. » 
     Sur cet homme extraordinaire, il n’existe actuellement que deux livres. Le Jonas en Poésie-Gallimard (reprenant l’essentiel du Goethe en Alsace publié par Le Temps qu’il fait en 1982) et le livre d’Évelyne Frank, Jean-Paul de Dadelsen, la sagesse de l’en-bas, publié par Arfuyen en janvier 2013. Aucun d’eux ne fournit d’éléments bio-bibliographiques. Comment s’expliquer le silence de toute une vie et la soudaine maturité de ce poète qui va mourir sans avoir publié un seul livre ? Il y a là un cas limite pour comprendre certains ressorts et difficultés du chemin de vie d’un poète. 
     La revue Saisons d’Alsace avait consacré en 1962 à Dadelsen un dossier dans lequel étaient présentés des extraits de lettres à « l’oncle Éric ». Baptiste-Marrey y avait fait référence dans sa postface à Goethe en Alsace. Le « Dossier de l’oncle Éric » avait ensuite disparu. Nous avons eu la grande chance d’accéder à ce dossier unique, qui comporte une vingtaine de lettres de 1929 à 1936 et à peu près autant de poèmes. Nous y avons ajouté le beau Poème pour la naissance de Jean-Louis Hoffet (1934). Ces « Poèmes et lettres » sont précédés de témoignages de Nathan Katz, d’Erik Jung (l’oncle Éric) et de Christian Lutz et suivis d’un document inédit très émouvant : le curriculum vitae établi par Dadelsen dans les toutes dernières semaines de sa vie. On y ajouté une biographie détaillée et une bibliographie complète.
     Tous ces textes ont pour intérêt essentiel de permettre une approche profondément renouvelée du destin de Jean-Paul de Dadelsen. Ils sont introduits par une longue étude de Gérard Pfister, « Comment devient-on poète? », qui constitue le premier essai approfondi pour comprendre l’itinéraire singulier de l'auteur de Jonas. Une lecture en parallèle avec les écrits intimes de son ami le tout jeune Guillevic datant de ces mêmes années 30 ainsi qu'un examen attentif des poèmes de Dadelsen sont à cet égard tout à fait éclairants.

© Copyright Editions Arfuyen 2013