Littérature Spiritualité  Alsace

MAXIMINE

Somme d 'amour

Collection Cahiers d'Arfuyen n°190, 158 pages, ISBN 978-2-845-90149-0

15,00 €

     Après L’ombre la neige (1992, avec une lettre-postface de Christian Bobin), Un cahier de pivoines (2002, Prix Paul Verlaine) et Au front  des sapins (2005), la Somme d’amour est le quatrième ouvrage de Maximine aux Éditions Arfuyen. Si Arfuyen a été le découvreur de cette œuvre, d’autres éditeurs lui ont fort heureusement emboité le pas, permettant à d’autres livres de voir le jour : Quotidienne à son amour (Paroles d’aube, 1998) et Les Visiteuses, suivi de Quelques lilas (Maison de Poésie, 2003). En tant que traductrice, Maximine a publié chez Actes Sud une traduction nouvelle des Élégies de Duino, de Rainer Maria Rilke (1991).
     On se souvient du bel hommage que rendit Paul de Roux à Maximine, alors qu’elle n’avait encore publié que deux ou trois recueils : « De nos jours, dans la filiation conjuguée de Louise Labé et d’Édith Piaf, se fait entendre une voix tout à tour passionnée ou plaintive, dont l’un des mérites est de se ficher éperdument des modes littéraires. » L’écriture de Maximine est bien ainsi : aussi virtuose et élégante que Louise Labé, aussi puissante et émouvante qu’Édith Piaf.
     Dans un entretien paru en 1992, Maximine laissait entrevoir plus nettement encore le fond tragique de son écriture : « Nos vies nous sont données, et reprises. Des êtres qu’on aime s’en vont. C’est très simple. C’est atroce. C’est l’ombre noire et l’hiver glacé qu’on ne peut plus prendre “à la légère”. Mais la poésie nous aide à nous battre, à vivre « contre » la mort. […] Le  “message” est donc bien d’espoir, pas facile certes, mais assez fort pour qu’une joie passe : “Foi temporaire”. »  
     Somme d’amour donc, autant que de douleur. Et dans une forme régulière, autant que travaillée de forces contraires. Somme d’humanité jubilante et souffrante, vouée tout ensemble à l’extase et à la misère. On ne sait jamais bien de quel côté va verser le poème : vers la lumière, vers l’ombre, y a-t-il une différence  : « Comme une étoile déchirée / On vit… Bon ce n’est pas cela / N’importe  C’est à chaque fois / La même parole étonnée // D’avoir trouvé si loin là-bas / L’astre qui brille votre cœur / C’était quoi déjà la douleur? / Tu m’écris elle est effacée // Pour un instant pour des années / N’importe  Voici les pivoines / Et le temps qui croit qu’il me fane / Se trompe  Il m’a multipliée »
     L’équilibre est précaire, la vie chancelante toujours, comme enivrée d’un trop fort alcool, est-ce pour oublier : « Cent fois mille fois ma douleur / Mille deux trois mille naufrages / Il ne convient plus à mon âge / De courir un autre bonheur // Qu’ainsi bancale radieuse / Aller vive de tant d’amours / Que j’ose la rime toujours / M’en voici première rieuse // Ceux que j’aime ? Ils n’ont jamais su / Pour qui gardai-je ces silences / Peut-être aimer c’est dieu qui pense / Et prend pour lui ce qui s’est tu » Peut-être aimer c’est dieu qui pense, et prend pour lui ce qui s’est tu…


Balthasar ÁLVAREZ

Sur l'oraison de repos et de silence

Textes du directeur spirituel de Thérèse d'Avila
précédé d'écrits sur lui par la Madre
Préface de Bernard Sesé
Collection Carnets Spirituels n°72, 162 pages, ISBN 978-2-845-90144-5

14,50 €

     L'oraison est le fondement même du Carmel et l’instrument principal de la réforme de Thérèse d’Avila. Sur la formation de l’oraison thérésienne on sait toutefois peu de chose. Curieusement, il est une source essentielle que l’on néglige trop souvent, malgré les nombreuses références qu’y fait Thérèse dans ses textes : celle de son directeur spirituel le P. Balthasar Álvarez.
     « J’avais un confesseur, écrit-elle dans la Vie, qui me mortifiait beaucoup, parfois il m’affligeait et me peinait profondément ; c’est pourtant lui, ce me semble, qui m’a fait faire les plus grands progrès. » « Il m’encourageait et m’apaisait toujours. » « Jamais il n’aurait pu tout endurer s’il eût été moins saint et si le Seigneur ne l’eût soutenu, car il devait répondre à ceux qui me croyaient perdue, et on ne le croyait pas. » Dans ses lettres, Thérèse évoque son confesseur en l’appelant affectueusement « mon Père Balthasar Álvarez ». Il est « l’un de mes meilleurs amis », écrit-elle. « Tâchez de lui parler, c’est un saint. » On rapporte aussi ce propos : «Thérèse dit un jour à une femme de qualité que, dans ses relations avec le Père, sur les degrés et modes d’oraison, elle l’avait toujours trouvé supérieur à elle, non seulement en théorie, mais encore en pratique. »
     Alvarez est l’auteur de deux courts Traités sur l’oraison et de nombreux fragment. Ce sont ces textes qui sont ici publiés pour la première fois, avec les commentaires de son biographe le jésuite Luis de la Puente. Ils sont précédés des textes de Thérèse d’Avila sur son ami et maître Balthasar Alvarez ainsi que d’une préface de Bernard Sesé, grand hispaniste et excellent connaisseur du Carmel
     Les premières lignes du premier Traité sur l’oraison situent bien l’oraison telle que la conçoit Álvarez  : « J’ai travaillé pendant seize ans comme un laboureur qui se donne toutes sortes de peines pour féconder son champ, sans faire néanmoins aucune récolte. […] Enfin, je rentrai en moi-même, et n’eus pas de peine à reconnaître ma folie. Il en résulta que, pendant quelques jours, ma confusion devant Dieu fut extrême. La honte m’empêchait de lever les yeux. Je n’osais plus parler, si ce n’est pour le prier de me punir, de me pardonner, de remédier à ma misère. Alors, il daigna m’admettre à un genre d’oraison plus élevé. »
     L’oraison de présence, dont Thérèse fera l’exercice par excellence de sa règle inspire au P. Álvarez une confiance sans réserve. Le P. Balthasar insiste beaucoup sur ce motif fondamental : « Cette jouissance de Dieu est notre vrai bien […] le Fils de Dieu nous a été donné afin que nous jouissions de lui, même dans la vie présente. » Il prend soin d’appuyer sa méthode d’oraison sur l’Écriture et sur les plus hautes autorités de l’Église, à commencer par saint Augustin, saint Bernard, Albert le Grand et saint Thomas d’ Aquin.


Henri MESCHONNIC

Demain dessus demain dessous

En couverture dessin de Catherine Zask
Collection Cahiers d'Arfuyen n°189, 102 pages, ISBN 978-2-845-90148-3

11,00 €

     Henri Meschonnic est mort le 8 avril 2009 – il y aura presque tout juste un an lorsque ce livre, son premier recueil posthume, paraîtra en librairie. Après Puisque je suis ce buisson (2001), Tout entier visage (2005), Et la terre coule (Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2006) et De monde en monde (2009), Demain dessus demain dessous est le cinquième ouvrage d’Henri Meschonnic que publient les Éditions Arfuyen, témoignant de la fidélité d’une collaboration et d’une amitié à travers les années.
     Gageons qu’avec le recul du temps, cette œuvre considérable par sa vigueur, son étendue et sa cohérence apparaîtra pour ce qu’elle est : un des monuments littéraires et intellectuels de notre temps. Les grands « intellectuels », les « maîtres à penser » ont disparu, entend-on parfois lamenter. Il y en avait un, ici, et de première grandeur : insolent, prophétique, intempestif. Les prophètes ne sont pas entendus, encore moins écoutés. Mais leur mort révèle le sens de ce qu’ils avaient dit. La postérité de Meschonnic est maintenant à l’œuvre.
     De manière exemplaire, Henri Meschonnic a mené en parallèle un travail d’essayiste, de traducteur et de poète. De quoi être de tous côtés critiqué : car l’époque est aux spécialistes, aux hommes d’une seule pensée. Et Meschonnic en avait une à chaque minute, brillante, dérangeante, nouvelle. Dans le domaine de la traduction, Meschonnic avait entrepris une traduction de la Bible éclairante et novatrice. Mais surtout, surtout, Henri Meschonnic est l’auteur d’une œuvre poétique puissamment originale : nourrie de ses recherches théoriques, elle frappe pourtant par une écriture totalement libre et inspirée. C’est à la faire découvrir que les Éditions Arfuyen se sont attachées depuis dix ans. Elles continuent et continueront.
      «  tu es là et je suis là / les yeux fermés du bonheur / pour voir la vie / qui nous passe / demain dessus demain dessous / sans savoir où nous allons » C’est par ces lignes que commence ce recueil. On pense au merveilleux titre d’un recueil posthume de Guillevic : Présent. « tu es là et je suis là » C’est tout simple, et justement non. Nous lisons, et il n’est pas là – et il est là tout autant. Il nous parle tout familièrement, comme au soir d’une belle journée. Et non – ce sont des mots qui nous parlent, rien que des mots. Mais comment se fait-il qu’on l’entende dans ces mots comme s’il était là : la respiration, le ton, la pulsation exacte de la voix ?
     Il y a cette magie dans l’écriture qui fait que la mort ne compte pour rien. Il y a cette part de jeu dans l’écriture qui fait que la mort n’est qu’une ruse, pour voir. Voir si on nous cherche, voir si toi aussi tu es là. Car « je suis là », cela ne veut rien dire s’il n’y a d’abord « tu es là ». Il n’y a de vie que dans le passage de toi à moi, d’hier à demain, et de demain à un autre demain. Nous n’en savons guère plus : il y a ce toi, ce demain. Emportés, écrasés par le flux, sans qu’on puisse jamais rien retenir. Sans ménagement la vie nous passe sur le corps. Temps, espace en déroute, sens dessus dessous. Mais aussi cette marche confiante, bras dessus bras dessous, dans l’inépuisable mouvement de la vie.

© Copyright Editions Arfuyen 2010