Littérature Spiritualité  Alsace

Kiki DIMOULA

Mon dernier corps

PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 2010
Traduit du grec moderne
par Michel Volkovitch
Édition bilingue grec-français
Collection Collection Neige n°23, 196 pages, ISBN 978-2-845-90145-2

15,00 €

     À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature le 13 mars 2010, est publié l’un des grands recueils de la maturité de Kiki Dimoula, Mon dernier corps (1981). Traduit avec un soin tout particulier par un traducteur émérite, Mon dernier corps est donné en édition intégralement bilingue avec une préface du traducteur et un ensemble d’informations qui en font une édition de référence pour la découverte de cet auteur. Dans le même temps, paraît dans la collection Poésie Gallimard un autre recueil de Kiki Dimoula, Le peu du monde (1971), également traduit par Michel Volkovitch.
     Les poèmes de Kiki Dimoula sont écrits comme des récits, avec une grande simplicité apparente. Mais ce qu’ils racontent est de l’ordre de l’infime, du trivial, l’insignifiant. Et le récit semble à chaque vers au bord de basculer vers autre chose, dans un état de déséquilibre permanent dans un espace qui ne cesse de s’élargir, se creuser à mesure qu’on avance. « L’unique thème de Dimoula, écrit le critique Nìkos Dìmou, c’est le passage – progressif ou soudain – de l’être au non-être. Ce passage qui s’appelle temps, usure ou mort. »
     Il ne se passe rien, mais l’enjeu est immense, d’ordre surhumain. Un ordre souverain semble s’exercer sur les menus événements qui sont là, comme si les dieux de l’antiquité hellénique étaient toujours à l’œuvre, implacables jusque dans le plus dérisoire de nos vies. Une femme passe l’aspirateur, et c’est une tragédie grecque qui se déroule sous nos yeux. On a voulu voir en Kiki Dimoula une descendante des poètes métaphysiques anglais du XVII° siècle ou d’Emily Dickinson. Tout aussi bien pourrait-on y voir l’étrange mariage du prosaïsme le plus absurde du monde moderne et les desseins mystérieux du monde des dieux et des héros antiques.
     Signalons l’existence en français d’une Anthologie de Kiki Dimoula, trad. Eurydice Trichon-Milsani (L’Harmattan, 2007).


René SCHICKELE

Paysages du ciel

PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ 2010
Traduit de l'allemand
par Irène Kuhn et Maryse Staiber
Collection Cahiers d'Arfuyen n°187, 132 pages, ISBN 978-2-845-90146-9

12,00 €

     L’écriture de René Schickele, écrit Thomas Mann, est « toujours comme un épithalame qui unirait la France et l’Allemagne ». Figure essentielle de l’expressionnisme, puis romancier de premier plan, René Schickele est tout à la fois l’un des plus grands écrivains de langue allemande de l’entre deux guerres et une figure de proue du patrimoine littéraire de l’Alsace.
     Il reste cependant aujourd’hui encore très peu traduit et sa personnalité souvent incomprise. Ses prises de position internationalistes et pacifistes, son éthique de la non-violence, sa dénonciation des totalitarismes de tout bord témoignent de la haute conscience qui anime cette grande œuvre. L’agressivité avec laquelle les idéologues nazis s’en prirent à ses livres,  en les brûlant sur leurs bûchers, confirme combien Schickele a été l’un des plus fermes opposants à toute idéologie nationaliste et, plus encore, fasciste. Dans le même temps, son grand mérite de penseur a été d’ouvrir la voie avec une inlassable énergie à la réconciliation franco-allemande et à la construction européenne.
     René Schickele, décédé le 31 janvier 1940, il y aura 70 ans, est aujourd'hui entré dans le domaine public. Trop longtemps son œuvre a été l’otage d’injustes polémiques qui l’ont utilisée tour à tour comme porte-drapeau ou comme repoussoir. Il est grand temps de jeter sur cette œuvre et cette personnalité un nouveau regard. C’est dans ce but  que la Bourse de Traduction 2010 du Prix du Patrimoine Nathan Katz a été attribuée Maryse Staiber, directrice de l’Institut d’études allemandes de l’Université de Strasbourg et spécialiste de l’œuvre de René Schickele, et à Irène Kuhn, professeur émérite et spécialiste de l’œuvre de Brecht.
     Paysages du ciel (Himmlische Landschaft) est traduit pour la première fois en français. À travers cette sorte de journal de bord où sont consignées impressions, souvenirs et anecdotes, il est possible de découvrir un autre Schickele, attachant de simplicité et proche des réalités du quotidien.
     C’est un ami peintre qui lui fait découvrir Badenweiler, au pied de la Forêt-Noire. En sa compagnie, l’écrivain alsacien retrouve les paysages de son enfance, avec leurs collines, leurs forêts et leurs vignes. C’est l’esprit même du pays alémanique qui lui apparaît de façon symbolique : Schickele y voit un seul et « grand jardin ». Son regard porte loin vers les Vosges, la Suisse et même jusqu’en Provence  – il s’agit d’un «paysage ouvert ».
     Rétrospectivement, ces pages prennent une signification prophétique : face à la montée du national-socialisme, Schickele quittera Badenweiler dès l’automne 1932 pour ne plus jamais y revenir. Il passera les dernières années de sa vie dans le Sud de la France où il mourra, à Vence, en janvier 1940. Les dernières pages de Himmlische Landschaft s’intitulent précisément L’Adieu. Lorsque paraîtra Himmlische Landschaft à Berlin en 1933, Schickele aura déjà quitté Badenweiler et son « arche » en pays alémanique, prise une fois de plus au cœur de la tempête.


Pierre DHAINAUT

Plus loin dans l'inachevé

suivi de Journal des bords

PRIX DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE JEAN ARP 2010
Collection Cahiers d'Arfuyen n°188, 108 pages, ISBN 978-2-845-90147-6

12,00 €

     Forte de quelque 30 ouvrages publiés depuis près de 40 ans, l’œuvre de Pierre Dhainaut, inaugurée avec Le poème commencé (Mercure de France, 1969) apparaît de plus en plus comme l’une des œuvres majeures de la poésie française contemporaine. L’anthologie parue au Mercure de France en 1996, Dans la lumière inachevée, le colloque Pierre Dhainaut à la Sorbonne en 2007 et la monographie de Sabine Dewulf en 2008 (éd. des Vanneaux) en sont la confirmation. Plus loin dans l’inachevé est publié à l’occasion du Prix de Littéarture Francophone Jean Arp 2010 qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 5° Rencontres Euroéennes de Littérature les 12-13 mars 2010.
     Conçu comme particulièrement représentatif de son œuvre, ce nouveau recueil de Pierre Dhainaut comporte trois grandes parties : Perpétuelle éphéméride, Rituel de l’imprévoyance et À toi ce qui commence. Il est suivi d’un texte en prose : Journal des bords.
     Perpétuelle éphéméride est un ensemble introductif très court, composé de 5 poèmes de trois tercets. Dès les trois premiers vers, on reconnaît la voix de Dhainaut, calme, claire, inaugurale : « Si fraîche, immense, c’est déjà l’aube / quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. » Aucun pathos, aucun lyrisme facile. Une simple présence. Et le dernier tercet de cet ensemble résume le propos : «On peut se taire à l’ombre de ses ailes / tremblante, éparse, tremblante et libre / de se recueillir, de naître à nouveau. » Une écriture fragile, frémissante. À l’écoute du monde, dans une position de totale réceptivité, d’effacement.
     Rituel de l’imprévoyance, le deuxième « mouvement » du recueil voudrait-on dire tant cette écriture est naturellement musicale, comporte 10 séquences : Nuit double, Actes de passage, Entrouvertures, Fragments d’insomnie, Un chemin d’arbres, Seuils pour l’hiver, Sur la foi des sables, Oiseaux d’ici, Le bienvenu et Syllabes de souffles.
     À toi ce qui commence est un ensemble de fragments comme Pierre Dhainaut aime à les faire alterner avec les poèmes. Ici le temps se resserre, la sensation s’aiguise, l’intuition se livre nue : «  Poussière, pollen, entrer d’un mot, / entrer en connivence. » Le poème est toujours un travail d’approche pour cette entrée en échange avec le monde, cette introduction dans l’Ouvert.
Le Journal des bords nous ouvre le plus intime de l’atelier de l’écrivain : le sens même d’une esthétique, qui est tout aussi bien une éthique : «  Écouter, écouter jusqu’à ce que nous ne puissions plus dire “le silence” , jusqu’à ce que le silence soit aussi sensible que la rumeur des vagues. » « L’écriture, la seule tolérable, celle qui veut tout, celle qui admet qu’elle n’est pas tout, comme la vie, la seule acceptable, lorsqu’elle comprend que chaque jour elle doit renaître, vaincre les puissances d’inertie,  se rendre moins avare. Ainsi l’écriture et la vie sont-elles solidaires, elles s’entraident, elles se tournent vers le même horizon. »
     Quel horizon ? Là encore, par humilité, par souci de justesse, Dhainaut préfère laisser le mot en suspens : «  Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. »

© Copyright Editions Arfuyen 2010