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Ouvrages publiés aux Éditions Arfuyen
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Petite Anthologie Le séjour à Kinosaki
traduit par Pascal Hervieu et Alain Gouvret (extraits) Peu à peu l'ombre gagnait alentour. Cette marche était sans fin. Toujours se profilait un nouveau tournant vers lequel portaient les pas. Je décidai donc de m'arrêter et de rebrousser chemin. Je laissais mon regard errer sur la rive. Près de l'autre bord, sur une large pierre plate qui dépassait de l'eau, je distinguai quelque chose de noir et de petit. C'était une salamandre. Encore toute mouillée, elle était d'une belle couleur. Immobile, la tète en bas, elle regardait l'eau filer sous le rocher. Les gouttes qui tombaient de son corps dessinaient un court filet luisant sur la pierre sèche. Sans raison précise, je m'agenouillai et me mis à l'observer. Ces animaux ne m'inspiraient plus le dégoût d'autrefois. Les lézards me semblaient plutôt sympathiques alors que les gekko ne m'inspiraient que répulsion. Mais je n'avais pas pour les salamandres de sentiments de cette sorte. Une dizaine d'années auparavant, sur les bords du lac Ashi où j'avais souvent l'occasion de me rendre, j'avais remarqué que ces animaux se rassemblaient en grand nombre à l'endroit où se déversaient les canalisations des auberges et j'avais éprouvé alors la sensation qu'il m'eùt été intolérable d'être une salamandre. J'essayais d'imaginer mon comportement si pareille métamorphose avait du se produire. Et cette pensée revenait chaque fois que je voyais l'une de ces bêtes. Aussi les avais-je prises en horreur. Mais maintenant il n'en était plus de même. Je voulus lui faire peur et la faire plonger dans le torrent. Je l'imaginai se tortillant maladroitement pour se mouvoir. Toujours accroupi, je ramassai un petit galet et le lançai. Je ne visai même pas. Je suis d'ailleurs si maladroit à ce genre d'exercices que l'idée ne m'en serait pas venue. Le galet ricocha sur la pierre pour tomber dans le torrent. Au même instant, dans le bruit sec de l'impact sur la roche, la salamandre fit un bond d'une dizaine de centimètres sur le côté. Elle recourba sa queue, puis la darda. Je regardais, surpris, et me demandais ce qui avait bien pu se passer. D'abord, il m'apparut comme tout à fait improbable que la pierre l'eût atteinte. Sa queue, tout à l'heure dressée, retomba doucement. Elle écarta ses pattes antérieures en les crispant pour ne pas glisser sur la pente du rocher. Ses doigts s'enroulèrent sur eux-mêmes, elle s'affaissa. Sa queue reposait sur la roche. Plus un mouvement n'émanait d'elle. Elle était morte. J'eus conscience d'avoir commis un acte navrant. Il m'était arrivé de tuer des insectes. Pourtant, avoir provoqué la mort de cet animal sans en avoir eu aucunement l'intention me remplissait d'une étrange sensation de dégoût. Tout cela était de mon propre fait, et cependant il n'y avait là que l'oeuvre du hasard. Pour la salamandre cette mort avait été parfaitement inattendue. Je restais là, accroupi et immobile. J'avais l'impression qu'il n'y avait plus à présent qu'elle et moi. Il me semblait être devenu le corps de cette salamandre. Je ressentais de la pitié, et en même temps la tristesse m'étreignait. La tristesse de ce qui vit. Par le fait du hasard, je n'étais pas mort et, tout aussi fortuitement, la salamandre, elle, avait été tuée. Navré, je m'en retournai vers l'auberge. Je ne discernais pratiquement plus le chemin. Au loin apparaissaient les lumières qui marquaient l'entrée du bourg. Qu'était devenue la guêpe morte? Déjà les pluies avaient du la faire disparaître dans la terre. Et du rat, qu'était-il advenu ? Peut-être, charrié vers la mer, son cadavre gonflé avait-il été rejeté sur la côte, avec les immondices de toutes sortes. Et moi qui n'étais pas mort, je marchais. Telles étaient mes pensées. Face à tout cela, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de la gratitude, et pourtant je ne sentais pas sourdre en moi la joie. Etre en vie, être mort n'étaient pas deux choses contraires. J'avais le sentiment qu'il n'y avait pas là une bien grande différence. Il faisait très sombre et seules les lueurs, au loin, demeuraient encore perceptibles. La sensation de fouler le sol, dissociée comme elle l'était d'avec la vue, perdait toute vérité. Seul mon cerveau continuait pleinement de fonctionner et cela aussi concourait à renforcer en moi l'impression de détachement.
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