Littérature Spiritualité  Alsace

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Charles JULIET

( 1934 )

     Né à Jujurieux, dans l’Ain, en 1934, Charles Juliet vit aujourd’hui à Lyon.
     Enfance paysanne. De 12 à 20 ans, élève dans une école militaire. Etudes de médecine, qu ’il abandonne pour se consacrer à l’écriture.
     Rencontres avec Bram Van Velde, en 1973, révèle sa voix exigeante et douloureuse. Les quatre tomes de son Journal prolongeront et approfondiront cette étonnante quête intérieure, en dehors de toute référence religieuse.
     L’année de l’éveil (1989) lui vaudra la reconnaissance d’un très large public, surtout lorsque ce livre sera porté à l’écran par Gérard Corbiau en 1991. Il a publié ces dernières années plusieurs récits et essais aux Editions P.O.L.
     Le Théâtre Molière - Maison de la Poésie a donné cet automne une série de représentations du texte de Charles Juliet, Dans la lumière des saisons, quatre lettres adressées par l’écrivain à un interlocuteur lointain dans lesquelles il relate son aventure intérieure.

Ouvrages publiés aux Éditions Arfuyen

L'autre chemin  1° éd.

Pays du soir  1° éd. (Postface)

Bribes pour un double  1° éd.

L'autre chemin  2° éd.

Bribes pour un double  2° éd.

Bribes pour un double  3° éd.

Pays du soir  2° éd. (Postface)

Etty Hillesum, « histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller »  (Collaboration)

 

Revue de Presse

A l'éventaire
Le Journal des poètes (01/06/1984) par André Doms

     Bien des choses aux éditions Arfuyen. Les Bribes pour un double de Charles Juliet sont avant tout un journal de réflexions morales, d'aphorismes, un regard intérieur – porté souvent sur le mécanisme foncier de l'écrivain : « L'écrivain tire profit de tout / fût-ce de ce qui en lui / repousse l'écriture».
     Une teinte taoïste (célébrant «cette paisible force jubilante / quand fusionnent les contraires»), une lucidité qui, de ce fait, n'est pas corrosive mais cherche plutôt à s'accepter dans une convergence exaltante de vie, dans la neutralisation des fantômes que toute vision intime fait naître :
               Descends dans ta peur
               et tu découvriras
               que tu n'as rien à redouter
               de ce qui sommeille en ta nuit.

Charles Juliet
La Vie spirituelle (01/06/2003) par Gérard Pfister

     «Ceux qui peuvent avancer / sans avoir à écrire / à s’appuyer sur les mots / combien je les envie» (Bribes pour un double).
     Pourquoi écrire ? Que sert tant de peine pour ajouter les mots aux mots quand nous savons bien qu’il n’est rien à découvrir qu’au secret du silence ? À quoi bon empiler livre sur livre quand nous voyons, hélas, que seuls des actes concrets seraient utiles, réparateurs. «Pourquoi ce besoin de déposer la substance de ma vie dans des mots ?» (31.03.90) : constante chez Charles Juliet depuis ses premiers textes, voici que résonne à nouveau cette interrogation à travers les pages de L’Autre Faim, cinquième volume du Journal. Dans quel but, de quel droit se soustraire à la vie commune des hommes pour mener cet exercice solitaire, et d’apparence si vain, d’écrire ?
     Pour personne cela ne va de soi, moins encore lorsqu’on est de famille paysanne et comme voué dès l’enfance à une existence de labeur et de contrainte. Quel est ce luxe inouï d’abandonner les champs et les bêtes pour œuvrer à la table de l’artiste, sans autre outil que papier et stylo ?  Comment en être digne ? Ce qui rend si justes et émouvants les livres de Charles Juliet, c’est cet étonnement toujours renouvelé devant l’alchimie de l’écriture : «La langue dont je me sers pour écrire et qui me donne les pierres destinées à édifier ma maison, comment pourrais-je la suspecter, la malmener ? Tout ce que je peux faire, c’est m’échiner à lui conférer innocence et dignité» (15.02.89). Étonnement empreint d’une crainte révérencielle, comme aussi de la même inquiétude toujours tenaillante : «Pourquoi, au long d’une vie, cet acharnement à écrire ? Écrire, c’est se tenir au plus près de la source. C’est triturer et pétrir la pulpe – cette pulpe de l’être qu’il convient de travailler pour la maintenir vivante…» (27.05.92).
     Cette source, nous en désirons l’eau plus que tout autre chose, mais nous n’avons de cesse de nous en éloigner : «J’ai connu la souffrance d’être opaque à moi-même, écrit Juliet à une correspondante, et de ne rien pouvoir dire de ce qui me brûlait. C’est pourquoi je la perçois en vous qui êtes coupée de votre réalité interne» (10.03.89). Retrouver une attitude d’écoute de soi comme des autres, c’est à cela que peut nous aider l’écriture : «Tant d’êtres sont prisonniers du désert. Le désert, c’est ne pouvoir se rejoindre, demeurer étranger à soi-même, n’avoir pas de mots pour se dire» (29.01.91). Comme l’amour est bien plus que l’amour, écrire est bien plus qu’écrire : «Écrire, c’est départiculariser l’individuel et le réenfouir dans cette part commune à tous où il a ses racines et dont il s’était écarté» (15.03.91). C’est dégager en nous, plus intime que nous-même, cette voix qui nous parle de notre destin : «Écrire la voix, c’est simplement transcrire les mots de cette voix qui ne cesse de murmurer dans le silence de ma nuit» (2.10.89).
     En étroite affinité avec les plus hautes traditions spirituelles mais à l’écart de toute référence religieuse, l’écriture de Charles Juliet nous ouvre un chemin de dépouillement et de confiance, vers un terme auquel il ne donne d’autre nom que «vérité», «liberté», «joie». Là où le plus haut accomplissement de soi est découverte de l’inconnu :  «L’aventure de la quête de soi. On est embarqué, et on ne sait ni où elle nous entraîne, ni en quoi elle consiste, ni le temps qu’elle va durer, ni ce qu’elle fera de nous… À chaque pas, c’est l’angoisse d’avoir à aller plus avant dans l’inconnu» (20.10.92).
     Dans son extrême souci de ne jamais forcer la voix ni fausser la voie, avec une inflexible exigence et une désarmante simplicité, Juliet porte le témoignage d’un homme en quête, en métamorphose, pour nous tous qui attendons : «Écrire comme on se confie. Sans rien calculer, sans chercher à se protéger, sans chercher à prouver quoi que ce soit. Être dans cet état de nudité où rien ne viendra corrompre la parole qui veut se dire, les mots qui vont s’écrire. Avoir l’obsession d’être vrai, de restituer tel quel ce qui est perçu, ce que murmure la voix» (20.04.91).

In memoriam Ety Hillesum
Dernières Nouvelles d'Alsace (02/07/2007) par Nathalie Chifflet

  Un petit mémorial d'Etty Hillesum, aux éditions Arfuyen, associe Dominique Sterckx, Claude Vigée et Charles Juliet : trois lectures du chemin d'intériorité de cette bonté native au coeur infernal de la Shoah.
     Bien longtemps après la publication de l'oeuvre diariste d'Anne Frank, connue dès l'immédiat après-guerre, paraissait, au début des années 1980 aux Pays-Bas, le journal intime d'Etty Hillesum, une jeune fille juive d'Amsterdam, morte à Auschwitz en 1943, à 29 ans, Une Vie bouleversée. Le Seuil, qui le publia en français en 1985, lui adjoignit, dix ans plus tard, les Lettres de Westerbork écrivant la «détresse criante» de ce camp de concentration néerlandais, « les nuits atroces, entassés à plusieurs sur les châlits de fer, des nuits sans sommeil à écouter les enfants qui pleurent, à ressasser la même question : pourquoi ne reçoit-on à peu près aucune nouvelle des milliers et des milliers de gens qui sont partis d'ici ?». Etty Hillesum l'avait su, elle s'y préparait avec l'aide de Dieu : «Bien sûr, c'est l'extermination complète ! Mais subissons-la du moins avec grâce.»
     Une Vie et les Lettres sont à la fois rangés à la documentation de l'histoire, à la littérature et à la foi. C'est à ces deux derniers aspects de l'oeuvre diariste et épistolaire d'Etty Hillesum, qui cria le miracle de la vie jusqu'au bord du précipice, que se consacre le petit mémorial que lui dédient les éditions Arfuyen, en leur collection des Cahiers spirituels. C'est un ouvrage collectif, dont il ne faudra pas craindre de distorsion exégétique : sous le titre Etty Hillesum, histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller, il donne lecture très personnelle, et ainsi assumée, de ce destin qui s'en remet à Dieu quand la nuit gagne sur le jour.
     Le Père Dominique Sterckx analyse le développement de la conscience religieuse et l'expérience de Dieu d'Etty Hillesum, à l'aune de huit de ses prières. Un cheminement mystique, qui va de pair avec un quiétisme abyssal et une immense compassion, un altruisme radical et une droiture insoutenables en ce moment génocidaire. Singulière quête d'un bonheur spirituel au pire moment d'un destin juif qui l'accable !
     Claude Vigée lit avec émotion ces lignes perturbantes écrites avec le feu et le sang en temps d'apocalypse, et conçoit que la quête de béatitude et de beauté menée au coeur même de ces ténèbres puisse être considérée avec scandale. Mais ce message d'amour à la fois humain et divin, «ce cri de fidélité inconditionnelle à la vie crânement assumée », au fond de l'abîme de la Shoah, tout cet excès faisant coïncider les puissances de l'esprit et des sens, ce sont là, dit-il, « les qualités majeures d'un écrivain». «L'art poétique» que Vigée reconnaît à Etty Hillesum se confond, note-t-il, «avec celui de survivre au-delà du présent mortifère grâce au don de sa parole».
      «Etty était un véritable écrivain», s'écrit Charles Juliet en son hommage qui clôt ce petit mémorial. Du jour où il lut pour la première fois Une Vie bouleversée, Etty Hillesum est devenue son amie, et cette amie ne l'a plus quitté, qui «avive en nous ce que nous avons de meilleur». Une vie bouleversée, en effet.

 

Petite Anthologie

L'autre chemin
(extraits)

Tu griffes coupes tailles creuses
déchires cette peau de l’apparence
qui tient dans la nuit
ce que poursuit ta soif

et retirée cette peau
c’est toi-même
que tu trouves
sur toi-même
que tu opères

sans fin tu griffes coupes
tailles creuses incises perfores
t’appliques à minutieusement
anéantir ce fatras
qui t’encombrait
opacifiait ton œil

pour désobstruer
la source
agrandir l’espace

faire jaillir
la lumière

*

Cette fête
de la lumière
quand rien
ne s’oppose plus
à ce qu’elle rayonne
et la vie fuse

et jaillit
la joie


Bribes pour un double
(extraits)

Ne te laisse pas paralyser
par ceux qui t’ont précédé
Ce qu’ils ont édifié
ne te dispense ni de vivre
ni de pénétrer dans l’arène

*

Quand la compassion te relie
à ceux que l’époque rudoie
Quand tu deviens celui qui vacille
qui perd pied qui lutte
pour ne pas sombrer

*

Ordonner des mots modeler des phrases
pour vivre parfois de cette jouissance
à quoi rien ne peut se comparer
 

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