|
Revue de Presse
Les Chants de l'Innocence et les Chants de l'Expérience
La Vie spirituelle (01/05/1994) par J.-P. Jossua
Comme on le sait, ces deux recueils de William Blake ne sont pas à opposer l'un à l'autre comme s'il avait perdu entre temps ses illusions. Il s'agit de deux faces d'une perception de la réalité, très complexe d'emblée. Avec Le Mariage du Ciel et de l'Enf'er, ils sont parmi les textes de Blake les plus accessibles et les plus beaux.
Le poète Alain Suied en a donné une nouvelle traduction qu'il a fait suivre de postfaces intéressantes. Si on compare sa version à celle du grand traducteur qu'est Pierre Leyris. qui a publié plusieurs volumes d'une intégrale de Blake malheureusement interrompue, on doit reconnaître qu'il n'était pas injustifié qu'il en renouvelle la tentative. Car à plusieurs reprises il a trouvé une expression plus précise ou plus heureuse et, dans l'ensemble. son style est plus allègre et sa langue plus moderne. Comme toujours chez Arfuyen, les deux petits volumes sont élégants et maniables.
Texte © Tous droits réservés
Le Mariage du Ciel et de l'Enfer
Mensuel littéraire et poétique (01/12/2004) par Jean-Claude Walter
Au fil des années, il arrive que l'on s'éloigne de certaines œuvres et des lectures anciennes. J'avais rencontré William Blake lors de mes études de littérature comparée. Et puis, le souvenir d'une traduction ampoulée, trop académique sans doute, m'en avait détaché. Est-ce la version fraîche et entraînante, proposée par Alain Suied, qui donne une nouvelle vigueur à ces pages ? Il est bien connu que les meilleures traductions d'œuvres poétiques naissent du travail inspiré de quelques poètes...
À côté du titre célèbre cité en introduction, nous avons pour la première fois en un volume Le Livre de Thel, suivi de l'Évangile éternel. Cet ensemble tripartite, en sa cohérence, éclaire mieux la démarche de Blake, qui apparaît comme un poète révolutionnaire : non seulement il va réécrire la Bible, mais aussi les Évangiles ! On sait, bien entendu, que les commentaires de cette œuvre aussi bien écrite que graphique sont innombrables, voire contradictoires. Ceux d'Alain Suied, qui a traduit d'autres textes de Blake depuis 1992 chez Arfuyen, entourent ici ces grands poèmes avec une rare pertinence, et une érudition qui séduit aussitôt. Il souligne à quel point les Chants et les Livres ouvrent la voie de la modernité, et que Blake n'est pas seulement le poète du Mal, comme l'affirme Bataille. À partir du Mariage du Ciel et de l'Enfer, le traducteur nous livre cette intéressante formule : « La poésie est toujours un Mariage du Ciel indéchiffrable et de l'Enfer de la condition humaine. »
Non, Blake n'est pas simplement un « Messie négatif », mais un grand inspiré, dont les pages classiques et toujours nouvelles attestent le pouvoir visionnaire. Ainsi, dans l'Évangile éternel, lorsque Dieu répond à Jésus : « Tu es un homme : Dieu n'est pas plus, / Apprends à vénérer ta propre humanité / Car ceci est mon Esprit de Vie. » À quoi l'on peut rapporter l'une des conclusions énoncées par Alain Suied : « Le poète, seul, peut vouloir réinventer la relation à Dieu. »
Texte © Tous droits réservés
Le Mariage du ciel et de l'Enfer
Cahiers Critiques de Poésie (01/01/2005) par Gérard-Georges Lemaire
William Blake écrit Le Mariage du Ciel et de l'Enfer à l'époque où il s'installe à Lambeth, au sud de la Tamise, c'est-à-dire au début des années 1790. Ce titre est ouvertement une allusion au livre du philosophe Swedenborg, Ciel et Enfer, pour signifier son complet désaccord : pour lui, la Terre ne peut se libérer du mal (comme c'est d'ailleurs le cas dans le christianisme), mais l'Énergie, la «joie éternelle» de l'homme, permettra de s'y opposer. C'est dans cette opposition constante, dans cette dialectique, que naît l'expérience, la clef de voûte de l'histoire morale de l'homme. A l'exemple de la Commedia de Dante, ce livre commence par un voyage aux Enfers, mais sans le moindre guide et de manière plus aléatoire. De plus, les proverbes qu'on y enseigne sont pleins de sagesse. C'est en somme un lieu paradoxal. Le héros de cette aventure dialogue avec Isaïe et Ezéchiel, visite une imprimerie infernale, débat avec un ange et puis avec un démon. Et l'oeuvre s'achève par un chant de liberté qui fait l'éloge de la Révolution française et s'adresse au peuple juif : «Juif, cesse de compter ton or. Retourne à ton huile et à ton vin.»
Ce volume comprend aussi Le Livre de Thel, composée plus tôt et le plus tardif Évangile éternel (1818) qui est d'abord une méditation originale sur le Christ. La curiosité de cet ouvrage est de marquer une rupture entre Elohim, le Dieu de la création, et Yaweh, le Dieu de l'éthique. Selon Alain Suied, Blake aspire à une fusion d'Elohim et du Christ dans une synthèse risquée, mais qui devrait assurer le salut de l'humanité. Cette nouvelle traduction dépasse-t-elle celle de Pierre Leyris ? Peut-être pas. Mais elle a en tout cas le mérite d'être plus tranchée, plus précise et d'une indéniable fidélité à l'étrange projet de l'artiste et du poète.
Texte © Tous droits réservés
Petite Anthologie
Les Chants de l'Innocence et de l'Expérience
traduit par Alain suied.
(extraits)
Le petit enfant noir
Ma mère m’a enfanté dans le Sud sauvage
Et je suis noir, mais mon âme est blanche;
Blanc comme un ange est l’enfant d’Angleterre,
Moi, je suis noir, comme privé de lumière.
Ma mère me donnait la leçon à l’ombre d’un arbre,
Assise, avant que la chaleur ne gagne,
Elle me tenait sur ses genoux et m’embrassait,
Et désignant l’Est, commençait à parler :
«Regarde le soleil levant: c’est là que Dieu vit,
Et offre sa lumière et offre sa chaleur ;
Et les fleurs et les arbres et les bêtes et les hommes
Reçoivent réconfort au matin et joie dans le jour.
«Et nous sommes sur la terre un court instant
Pour apprendre à supporter les rayons de l’amour,
Et ces corps noirs et ce visage brûlé de soleil
N’est qu’un nuage, n’est qu’un buisson d’ombres.»(...)
Londres
... Dans chaque cri de chaque homme,
Dans chaque cri de peur des enfants,
Dans chaque voix, dans chaque interdit,
Ce sont des menottes forgées par l’esprit que j’entends.
Le cri du Ramoneur
Effraie chaque Église noirâtre,
Et le soupir du Soldat triste
Coule sang sur les murs du Palais.
Mais par-dessus tout, par les rues de minuit
J’entends la malédiction de la jeune prostituée
Sur les larmes de l’Enfant nouveau-né,
Et sa peste flétrir le corbillard du Mariage.
Le Mariage du Ciel et de l'Enfer
traduit par Alain Suied
(extraits)
Les Poètes de l’Antiquité donnaient pour âmes aux objets du monde sensible des Dieux et des Génies, et pour noms et pour attributs ceux des bois, des rivières, des montagnes, des lacs, des villes – tout ce que leurs nombreux sens dilatés savaient percevoir.
Ils étudièrent particulièrement le génie de chaque ville, de chaque pays, et le placèrent sous l’égide de sa divinité mentale ;
Jusqu’à ce que se constitue un système, dont certains tirèrent profit, réduisant les masses à l’esclavage en cherchant à donner forme aux divinités mentales ou à les abstraire de leurs objets : c’est ainsi qu’apparut le Clergé,
Ils choisirent les formes du culte d’après les contes des poètes.
Et ils proclamèrent que les Dieux eux-mêmes avaient ordonné toutes ces choses.
Alors les hommes oublièrent que Toutes les divinités résident dans le cœur de l’homme.
*
Il n’y a pas une seule Vertu Morale enseignée par Jésus qui ne l’ait été avant lui par Platon et Cicéron.
Quel fut donc l’enseignement du Christ ? Le pardon des péchés.
Cela seul est l’Évangile, et voilà la Vie et l’Immortalité que Jésus a portées à la lumière, et c’est l’Alliance même de Jéhovah, qui consiste en ceci :
Si vous vous pardonnez l’un à l’autre vos fautes, Jéhovah vous pardonnera, et il demeurera lui-même parmi vous.
Mais si vous vous vengez, vous Tuez l’Image de Dieu2, et il ne peut demeurer parmi vous.
Parce que vous le Tuez, il ressuscite. Vous ne voyez pas qu’il est Ressuscité, et vous êtes aveugles à l’Esprit.
*
Jésus était-il humble ? Ou a-t-il
Donné des signes de son Humilité ?
Quand, encore enfant, il s’est enfui,
Laissant ses parents en désarroi,
Quand ils eurent erré trois jours durant,
Voici quelles paroles sortirent de ses lèvres :
«Je ne confesse pas de Parents sur cette terre.
«Je m’occupe des Affaires de mon Père !»
Lorsque le Pharisien riche et cultivé
Vint le consulter en secret,
Sur son cœur, d’une plume de fer,
Il écrivit : «Tu dois naître à nouveau.»
Il était trop Fier pour se laisser acheter :
Il parla avec autorité, non comme un Scribe.(...)
Dieu ne veut pas que l’Homme s’humilie :
C’est le Piège tendu par le Vieux Démon.
Humble envers Dieu, fier envers l’Homme,
Telle est l’Épreuve que Jésus a courue.
Et lorsqu’il s’est abaissé devant Dieu
Sur lui tomba le cruel châtiment :
«Si tu t’humilies, c’est Moi que tu humilies.
«Toi aussi, tu demeures dans l’Éternité.
«Tu es un Homme : Dieu n’est pas plus.
«Apprends à Vénérer ta propre Humanité
«Et répands ta Vengeance en tout lieu
«Dans les terreurs du Jugement Dernier.
«La Miséricorde Divine et sa Longue Souffrance
«Ne sont que le chemin du Pécheur vers le Jugement.
«Toi sur la Croix, tu pries pour eux
«Tu prendras ta Revanche au Dernier Jour.
«Quoi que tu fasses, cette vie est une Fiction
«Et sa teneur même est la Contradiction.»
|