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Parution d'un Cahier Roger Munier aux Éditions Le temps qu'il fait
Depuis leur création, il y a maintenant trente-cinq ans, les Éditions Arfuyen n'ont cessé d'accompagner le parcours singulier de Roger Munier sur la ligne de crête entre poésie et philosophie où il s'est établi. D'une intransigeance d'esprit et d'une liberté d'allure qui n'ont plus guère cours en notre époque besogneuse, l'œuvre de Roger Munier n'a jamais quêté les suffrages et s'est attiré en conséquence la superbe indifférence des gens pressés. C'est pourquoi on ne peut que se réjouir que paraisse enfin, grâce à François Lallier et Jérôme Thélot, une somme d'études et de contributions qui permette de l'envisager dans sa continuité et son foisonnement.
« Tenter de prendre la mesure de l’œuvre de Roger Munier, écrit François Lallier, dans son ampleur et son rayonnement, tel est le but que s’est fixé le présent livre. Roger Munier fut d’abord, il faut le rappeler, le traducteur, en 1953, de la Lettre sur l’humanisme de Heidegger. Dès 1949, il était allé interroger celui-ci. Plus tard, il le mettra en relation, à la demande de Jean Beaufret, avec René Char, et participera aux séminaires du Thor. S’il reste proche de la pensée de Heidegger, son propre parcours se poursuivra dans une distance qu’il importe de mettre en lumière. Alors que Heidegger s’était depuis plusieurs années tourné, par-delà sa déconstruction de la métaphysique, vers la relation de l’Être et de la parole à travers la poésie, son visiteur lui avait posé la question du « même ». Il s’orientait ainsi vers une vue originale de l’« il y a », par le biais de la pensée de l’image, qu’exprime son premier livre Contre l’image (1963). L’essence de l’image, comme analogos dans lequel le monde en son apparaître se dit lui-même, la fait rejoindre le logos comme « mot » du monde. Mais ce qu’elle dit est l’apparaître ; en cet apparaître se situe la différence de l’« il y a », quand l’être, l’être simple, est lui-même — et rien d’autre. C’est dans le fil de cette première intuition que paraît quelques années plus tard, en 1970, un livre de plus d’ampleur, Le Seul, où le visible, avec sa « dimension perdue » fait l’objet d’une traversée, pour une part phénoménologique, pour l’autre soumise à la contrainte rigoureuse d’une écriture de l’expérience, et où l’enjeu philosophique se réalise en une tentative pour rejoindre le mode d’être du monde en prenant en compte la présence comme, aussi, « la disparue » — dans la finitude.
« À cet essai véritablement inaugural, s’ajoute une continuation, D’un Seul tenant, qui témoigne de la tension établie, dans le « dire » de l’expérience, entre méditation et poème — en tant que ce dire approche au plus près son objet, cet « il y a » du monde qui se dévoile comme parole. Poème bref, circonscrit, dont la forme prend sa pleine effectivité, en 1973, dans L’Instant, tandis que Roger Munier entre en rapport d’attention et de partage avec les poètes de son temps : après René Char, il faut citer André Frénaud, Yves Bonnefoy, sur lesquels il écrit des études, et Pierre-Albert Jourdan (Roger Munier participe à l’aventure de la revue Port-des-Singes), mais aussi Octavio Paz, Roberto Juarroz, Antonio Porchia. En 1993, enfin, il écrira un livre important sur Rimbaud. À partir de 1980, son travail ne cessera plus de montrer la convergence entre l’exercice de la parole et le foyer de l’expérience de l’« il y a », mais aussi l’écart entre une fusion rêvée de la parole et de l’objet, et le maintien de cet objet en son horizon d’existence, ce « rien » qui mystérieusement le fonde. Ainsi les publications de cette période se partagent-elles entre des « méditations » sur certains moments de l’expérience elle-même ( citons Orphée, Mélancolie, Éternité, Sauf-conduit, Adam), et des recueils aphoristiques où se réalise pour ainsi dire la conjonction de l’expérience et du dire, comme en témoigne la résonance même de leurs titres : Le Moins du monde, L’Ordre du jour, Au demeurant, À Vrai dire, Tous feux éteints, Contre-jour ; précurseurs d’un Opus incertum dont la notion revendiquée depuis 1995 symbolise pour ainsi dire l’entrée dans un infini de la finitude. En quoi il convient d’ajouter que Roger Munier se montre fidèle à l’« espace intérieur » qu’il désignait dans le titre choisi pour continuer, après Jacques Masui, la collection « Documents spirituels » ; comme à la tradition mystique de Maître Eckhart et d’Angelus Silésius ( dont il est l’un des traducteurs ) — pour aller vers une aube paradoxale du divin dans le néant. »
Les textes présentés dans ce cahier rassemblent les actes du colloque qui s’est tenu à Lyon en mars 2008, sur l’initiative de Jérôme Thélot, professeur à l’Université de Lyon 3 ; ainsi que nombre de témoignages qui ajoutent ce qu’on ne saurait passer sous silence : la générosité, le sens de l’amitié chaleureuse et du partage qui sont le fait de Roger Munier, en sa personne et au titre même de son exigence dans l’aventure d’une pensée non seulement vivante mais, dans son «écart», centrale aujourd’hui. Au sommaire, des textes de Gabrielle Althen, Soheil Azzam, Gérard Bocholier, Chantal Colomb-Guillaume, Yannick Courtel, Jean-Yves Debreuillle, Pierre Dubrunquez, Sébastien Hoët, Christian Hubin, Gilles Jourdan, Natacha Lafond, François Lallier, Isabelle Lebrat, Jacques Lèbre, Jacques Le Brun, Yves Leclair, Henri Mongis, Bruno Pinchard, Henri Raynal, Jacques Réda, Bertrand Saint-Sernin, Lionel Verdier, Patrick Zeyen ; peintures et dessins de Nasser Assar, Denise Esteban, Claude Garache, Bernard Gantner, Dominique Gutherz, Alexandre Hollan, Anne Neuve-Église, Julio Pomar, Alain Tirouflet, Jean-Max Toubeau. Inédits de Roger Munier. Iconographie, biographie, bibliographie complète. |