Littérature Spiritualité  Alsace

Jacques Darras : « Voyage dans la couleur verte »

     Jacques Darras est Picard et, plus qu'aucun autre poète contemporain, il a fait de sa terre natale le personnage central de son œuvre. Car, lorsqu'on découvre la Maye, de l'un à l'autre des grands livres de poésie qu'il lui a consacrés, n'est-elle pas de fait bien plus qu'une rivière ? Ce vaste cycle est comme un roman, qui porte en lui à la fois l'histoire, le paysage, la société et jusqu'à l'économie, et la Maye en est le personnage central, et le miroir toujours changeant tout au long du récit. Cette fois encore, la Maye n'est pas tout à fait absente du tableau. Quelque part dans un coin, discrète comme doit l'être le portrait des donateurs. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un livre de poésie, et  la Maye ne peut être là, si l'on ose dire, qu'en « vedette américaine ». Mais elle est forcément là puisque l'on parle de Picardie. Puisqu'il s'agit du Voyage dans la couleur verte, qu'ont entrepris sur ses routes et ses chemins Chantal Delacroix, photographe, et Jacques Darras, écrivain.
     Éloge vibrant d'une terre illustre et méconnue : de ses plaines, de ses côtes, de ses villes, de ses  artistes, à travers des images resplendissantes de couleur et d'harmonie, et de courtes évocations en prose, précises et suggestives comme de délicieuses miniatures. Ainsi, lorsque Jacques Darras laisse parler la mémoire de ses terres d'enfance : « Ce qui revient à la mémoire par-dessus tout, c'est l'odeur des "moyettes" entassées jusqu'au toit des hangars et offrant à I'extérieur le hérissement égal de leurs chaumes. Dans le creux d'une après-midi de septembre, I'ascension de la montagne de paille s'accomplissait par de petites échelles courtes dressées contre les parois. Plus on montait, plus la poussière de blé chatouillait les narines comme un poivre métisse de scabieuses et de nielles, avec une dose ajoutée de pavot. On ne savait pas ce qui bruissait, de la paille ou du pelage de multiples bêtes décongestionnant les tuyaux, en sorte que le hangar entier paraissait être une mémoire en voie de sédimentation.
     « D'en haut, par le peu de jour laissé entre la tôle du toit et les épis, on distinguait la cour de ferme avec sa terre battue irréguliere portant des traces d'ornière mal cicatrisées. Comme l'on se couchait à même la paille palpitante, le regard se relevait vers le fond de la cour où arrivait par une haie, jusqu'au seuil du village, la plaine. Chemin du tour des haies I Quel enchantement dans I'expression ! Longtemps je rêvai d'en faire un titre de revue littéraire. Mais la poésie, entre-temps, éta it devenue urbaine. Les chemins de banlieue qui ceinturent la ville sont le plus souvent jalonnés de dépotoirs ou vieux sommiers et cardans d'automobiles composent des Césars et des Armans naturels !

     « Ce monde des plants, des meules, des moyettes et des haies, par contre, est d'essence féodale. C'est sans doute la raison pour laquelle il s'accorde si bien avec I'enfance. Suivre un chemin du tour des haies au tout premier dimanche d'octobre, une gibecière – nous disions plus cruellement un "cornier" – martelant les flancs, donnait des sensations de seigneur. On passait au pied de noyers ou de frênes dont le feuillage commengait à roussir et jaunir respectivement, avec I'image d'accomplir un rite ancestral, vieux comme la poésie. » (Librairie du Labyrinthe, janvier 2014, 25 euros).
 

 

Claude-Henry du Bord :« La littérature amoureuse, d'Abélard à Duras »

     Claude-Henry du Bord a publié en 2012 un roman inspiré de  l'extraordinaire aventure de Marcel Weinum et de ses camarades de la Main Noire. Il avait publié deux ans auparavant sous le titre Éloge du vivant l'ensemble de son œuvre poétique. Aujourd'hui paraît sous sa signature aux éditions Eyrolles une imposante anthologie de la littérature amoureuse. Thème assez classique, sans doute, où l'on pourrait s'attendre à trouver réunis pour la énième fois des textes de Louise Labé avec ceux d'Apollinaire, Éluard et Aragon. Claude-Henry du Bord n'ignore pas les risques qu'une inspiration aussi universelle que l'amour fait courir à qui prétend en constituer une anthologie : « D'un côté, le code de la passion sublime et poétique, les clichés du discours amoureux (et ceux de la séduction masculine) et leur efficacité supposée ; de l'autre, l'idiolecte de la passion qui finit par rejoindre l'usure des stéréotypes, la répétition de la "sainte litanie", du "languissant rituel de prodigieux amour" qui engendre "l'odieuse monotonie", pour reprendre des expressions d'Albert Cohen. »
     Aussi bien n'est-ce pas un fin lecteur comme lui qui se laissera prendre au piège. Mais comment trouver en ce domaine du nouveau et du meilleur ? « II m'a semblé nécessaire de représenter autant que possible des genres différents : de proposer a la lecture des lettres, des poèmes, des extraits de proses (tirés de romans), des fragments de pièces de théâtre afin que le lecteur ressente la profusion des formes. De surcroît, je me refusais à ne citer, du Moyen Âge à nos jours, que des auteurs connus et surtout des hommes connus ; non que j'aie négligé de le faire, mais j'ai estimé qu'il fallait également faire la part belle aux femmes, d'Héloïse à Emmanuelle Riva en passant par Hélisenne de Crenne, Gabrielle de Coignard ou Cécile Sauvage. Ainsi, le choix s'établit sur des données moins sectaires et permet de se faire une idée plus "englobante" de cette littérature où les deux sexes brillent avec un égal génie. »  
     Qui résistera au plaisir de découvrir les élans de Jean-François Sarasin (1604-01654), de François-Augustin de Paradis de Moncrif (1687-1770) et de Marie Nizet (1859-1922) ? Et qui ne sera intéressé de retrouver dans ce registre de l'intime notre grand Voltaire s'adressant à Marie-Louise Denis le 22 mai 1748, ou le génial Hector Berlioz se confiant à Estelle Fornier le 27 septembre 1864 ? 

 

Claude Vigée, Grand Prix National de la Poésie 2013

     Le 16 décembre 2013 a eu lieu dans les salons du Centre National du Livre la remise à Claude Vigée du Grand Prix National de la Poésie, décerné par le ministère de la Culture et de la Communication. En 2012, c'était Anne Perrier qui avait reçu cette distinction des mains de Frédéric Mitterrand. À travers cette solennelle reconnaissance, c'est une œuvre essentielle de poète mais aussi d'essayiste et de traducteur qui se trouve distinguée. Mais c'est aussi l'ensemble de la littérature alsacienne  qui se trouve honorée et reconnue à travers l'une des grandes figures tutélaires de son renouveau, au lendemain de sa terrible annexion de fait par le régime nazi. Le numéro 5 de Peut-être, revue poétique et philosophique de l'Association des Amis de Claude Vigée éditée par les soins de l'infatigable Anne Mounic, également animatrice de la revue Temporel, a paru au même moment où la nouvelle de ce Prix était annoncé et sa signification en est renforcée. D'un très riche sommaire, on nous permettra de retenir le texte qui nous touche au plus près, celui de de Heidi Traendlin sur L'Alsace dans l'œuvre de Claude Vigée.
     « L'Alsace, écrit Heidi Traendlin, auteur d'une thèse sur la poésie alsacienne de Claude Vigée, est très présente, incarnée à travers les lieux, les habitants, l'histoire... En particulier dans les deux grandes « épopées », Les orties noires et Le feu d'une nuit d'hiver qui rétablissent une filiation avec les précurseurs de la littérature médiévale en langue ''vulgaire'' et les humanistes rhénans : Otfrid de Wissembourg, Gottfried de Strasbourg, Jean Tauler, Sébastien Brandt... L'Alsace désigne et distingue un point d'ancrage spécifique, le lieu de naissance en 1921 à Bischwiller, juste après la Première Guerre mondiale. De ce lieu natal, le poète et sa famille sont chassés au moment de l'Evacuation suivie de l'Annexion de l'Alsace par Hitler pendant les cinq années de la Deuxième Guerre mondiale. Dans l'œuvre de Vigée, perdurent l'ombre et la blessure de ce départ sans retour, de cette rupture brutale, de cet arrachement aux origines judéo-alsaciennes […] Mon enfance a connu le monde avec les yeux du songe : je ne vous verrai plus, jardins, demeures familières, la guerre nous sépare et m'accable d'angoisse.
     « L'Alsace est restée une mémoire, un trésor de souvenirs d'enfance et de jeunesse, un ''Grenier magique''. C'est le titre que le poète a donné à un recueil bilingue paru à Bischwiller en 1998 avec le concours du photographe Alfred Dott.. On y trouve des photos de famille, des vieilles cartes postales, des documents historiques et littéraires auxquels s'ajoutent d'autres instantanés de Nouvelle-Angleterre, de Paris et d'Israël. Ces images confirment l'existence d'un passé pieusement conservé et légende qui résonne de toutes les voix transcrites par le poète et le conteur au fil des années dans ses livres de prose et de poésie. En elles s'origine une identité narrative qui exprime avec force et constance un défi et une revanche sur le destin programmé par les bourreaux nazis. Pour le poète, ''l'inconscient n'a pas d'histoire, tout y est toujours maintenant''. […]
     « L'Alsace dans l'œuvre vigéenne, c'est aussi la lutte des langues dont plusieurs essais et entretiens rendent compte. Face au français et à l'allemand qui se sont imposés alternativement dans cette province frontalière, les dialectes interdits officiellement ont résisté de plus en plus difficilement au cours du XXe siècle. Dans l'entre-deux guerres cependant, après un demi siècle d'administration allemande, Claude Vigée parlait encore à Bischwiller une langue orale, vivante et percutante avec laquelle le ''français du dimanche'' ne pouvait rivaliser qu'à travers un humour rétrospectif. C'est un miracle que sous sa plume ''d'écrivain juif de langue française'', l'alsacien soit devenue quarante années après la Seconde Guerre mondiale une langue écrite, pensée, réfléchie, aimée. […]
     « L'Alsace, devenue en quelque sorte sa ''France de l'intérieur'', est toujours et encore proche à son cœur : ''Parler l'alsacien me dilate le cœur'', dit-il. L'attention conjointe qu'il a porté à cette langue natale, d'abord fruste et archaïque, puis doublement jeune et verte grâce à la transcription-recréation française, grâce aussi au récit consistant et savoureux des deux volumes du Panier de houblon, révèle un travail de patience toute maternelle à l'égard des langues parlées et entendues depuis sa lointaine enfance. N'est-ce pas cette bienveillance-là qu'il appelle de ces vœux pour faire échec au mépris et au déni légendaire des langues orales d'hier et d'aujourd'hui ?» (revue Peut-être, 47 bis rue Charles vaillant, 77140 Chalifert).

 

La revue Europe rend hommage à Vladimir Pozner

     La noble figure de Vladimir Pozner, né à Paris en 1905 d'une famille russe anti-tsariste et mort à Paris en 1992 après d'innombrables voyages et engagements, semblait aujourd'hui un peu oubliée. Comme si l'époque en était passé et si son œuvre n'avait plus rien à nous dire. Le magnifique hommage que la revue Europe rend ce mois-ci à l'auteur de Tolstoï est mort montre d'évidence qu'il n'en est rien. Pozner fut un témoin excceptionnel de son époque, il fut surtout, et demeure, un écrivain de fort tempérament. « Du Paris de son enfance, avant 1914, écrit Jean-Baptiste Para, à la Russie de la révolution et de la guerre civile, de la France du Front populaire à celle de la débâcle de 1940, de la solidarité avec l'Espagne républicaine au soutien apporté aux réfugiés antifascistes allemands, des années d'exil aux États-Unis — où il travailla dans le ''coron de luxe''  d'Hollywood — aux débuts de la chasse aux sorcières outre-Atlantique, du retour au pays natal en temps de guerre froide et de guerre d'Algérie au Printemps de Prague brutalement étranglé, Vladimir Pozner a bourlingué dans le siècle. Chemin faisant, sa vie et son œuvre semblent s'être colorées des accents de la légende et de l'épopée. Mais ce sont dans son cas des accents sans emphase et l'on ne pourrait rien imaginer de plus vrai et de moins tapageur. S'y ajoute la lumineuse constellation humaine des amitiés avec des écrivains et des artistes.
     « De Bertolt Brecht à Isaac Babel, de Blaise Cendrars à Fernand Léger, de Dashiell Hammett à Joris Ivens, les citer tous équivaudrait à dénombrer les enfants de Noé et les fils qui naquirent d'eux après le déluge. Maintes pages du romancier et du mémorialiste en témoignent, un esprit de fraternité rehaussait l'exceptionnelle acuité du regard de Vladimir Pozner. Cette vision pénétrante et cette vive sensibilité toujours filtrée par une infaillible abstinence devant tout mot superflu, c'était son élégance même. De
Tolstoï est mort aux États-Désunis, du Mors aux dents à Deuil en 24 heures, du Lieu du supplice aux Brumes de San Francisco, son œuvre frappe autant par sa force et sa modernité que par sa constante aptitude au renouvellement. Pozner est un auteur qui semble déborder la plupart des cadres établis. Écrivain jusqu'au bout des ongles, et d'une trempe assez rare pour forcer aisément l'estime de ses pairs les plus illustres et les plus exigeants, il avait foi en des horizons qui le conduisaient à naviguer au large du ''cirque'' littéraire. […] '''J'évite d'interpréter, de prêcher et d'instruire, faisant confiance au lecteur pour comprendre, grâce à mon témoignage et à son expérience, le monde où nous vivons, lui et moi, en commun'', écrivait Vladimir Pozner. Il nous a laissé une œuvre que l'on dirait ''emportée au galop de toutes les passions'', mais qui ne hausse jamais le ton et reste constamment sobre et précise, tirant parti aussi bien des novations de la photographie et du cinéma que d'une réflexion approfondie sur les possibilités de renouveler l'écriture narrative. […] 
     « Comme l'écrivait Chris Marker lors de la réédition de Tolstoï est mort aux éditions Christian Bourgois (2010) : ''J'ai périodiquement la joie de voir Volodia de plus en plus redécouvert et remis à sa vraie place. Et rappeler au bon peuple ce que c'est qu'un écrivain. Ce qui fait drôlement du bien au siècle de Houellebecq''. » C'est l'honneur de la revue Europe que de le rappeler à son tour aujpurd'hui, et d'admirable manière. C'est la mission d'intérêt général et de salubrité publique de cette revue décidément indispensable. 

 

 

Le premier roman de Gérard Pfister : « Le Livre des sources » (Éditions Pierre-Guillaume de Roux)

     « Les vies s’effacent sans qu’on y puisse rien. Et ce qui les prolonge n’est qu’au prix d’une imposture bien pire que l’oubli. J’ai sous les yeux les lignes que traçait voici quelques siècles un garçon de bonne famille, chartreux défroqué retiré dans les solitudes du Haut-Pays. Il écrit à son ami Merswin, banquier à Strasbourg. Ses paroles ne sont que douceur et simplicité. Mais, à chaque inflexion de phrase, on sent qu’il a, en sa courte vie, fait l’expérience de ce qu’il est donné à peu d’hommes de connaître.»      
     Ainsi commence Le Livre des sources, premier roman de Gérard Pfister, sorti en librairie le 27 août. À titre de présentation, nous reproduisons ci-après le texte rédigé par l'Éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, pour la quatrième de couverture. 
     « Le 15 septembre 1942, Serge Bermont, un jeune professeur de philosophie, est assassiné par la Gestapo de Strasbourg, après avoir subi interrogatoires et tortures chaque jour d’une longue détention. Son sort paraît d’autant plus choquant que l’intellectuel n’avait pas hésité à prêter allégeance dès la première heure au nazisme, la nouvelle "religion" d’État. La réponse à cette énigme ne se dévoilera que cinquante ans plus tard, lorsque son épouse Jeanne découvrira par hasard le fruit des recherches qu’il avait soigneusement dissimulé dans leur maison de montagne à Hohrod.
     « Aux sources de la philosophie allemande auxquelles il a consacré ses travaux, resplendit la mystique la plus pure incarnée par Maître Eckhart. Mystique confisquée, niée dans sa vérité, par le nouveau maître d’Allemagne des années trente, le Führer... Une négation qui a commencé bien avant. Comme le démontre l'histoire de cette mystérieuse « Communauté du Haut-Pays », connue depuis le Moyen Âge et dont la piste s’est ensuite effacée. Le fondateur de cette utopie, le fameux "Ami de Dieu", a-t-il existé ou faut-il croire les savants qui, à la fin du XIXe siècle, ont prétendu à une mystification ? Et qui est cet étrange banquier, Roland Merswin, qui aurait tout inventé : mystique visionnaire ou dangereux manipulateur ? Héritier d’Eckhart ou ancêtre de Rosenberg, haut théoricien du parti nazi ?
     « Ce roman de l’intégrité intellectuelle, aux accents apocalyptiques, ouvre sur une quête d’absolu qui interroge sans cesse le sens caché de l’Histoire au fil des siècles » (Gérard Pfister, Le Livre des sources, roman, éditions Pierre-Guillaume de Roux, diffusion CDE Gallimard, distribution SODIS).
     

 

« Apaisement », Journal VII de Charles Juliet

     C'est en 1980 qu'a paru aux Éditions Arfuyen L'autre chemin, de Charles Juliet, depuis lors régulièrement réédité aux mêmes éditions. L'année précédente avait paru le deuxième tome de son Journal. 34 années ont passé, durant lesquelles une relation s'est tissée, profonde et chaleureuse. Et voici qu'est publié le septième tome du Journal, qui couvre les années 1997 à 2003. Apaisement est son titre, qui marque bien le nouvel homme que lentement l'écriture a réussi à forger. Charles Juliet s'étonne à présent de celui qui a écrit les trois premiers volumes du Journal : sa tension extrême, ses répétitions obsessionnelles, son caractère péremptoire. « Pour ma défense, écrit-il, je dirai que je suis longtemps resté un adolescent. Passionné, en quêt e d'absolu, je vivais sous la dictature du ''tout ou rien'', ce qui ne me disposait pas à nuancer ma pensée » (p. 16). Mais Charles Juliet n'a à s'excuser de rien : c'est précisément cette profonde intégrité et cette ardeur dévorante qui le font si vivant et si profondément fraternel. Pour lui l'écriture, on le sent, on le sait, a toujours été affaire de vie ou de mort, et « l'apaisement » d'aujourd'hui n'ôte rien à la gravité de l'enjeu.
     « L'écriture,
tient-il à souligner à nouveau, fait partie intégrante de mon aventure intérieure. Au point qu'elles sont en moi confondues. Mon journal m'a permis de réaliser une autoanalyse, de résigner mon moi et de m'engager dans la recherche du soi – un soi si difficile à atteindre. J'ai longtemps commis l'erreur de croire que tout artiste, tout intellectuel, toute personne ayant eu accès à la culture, vivait obligatoirement l'aventure de la quête de soi. Je me trompais grandement. On peut être un philosophe, un psychanalyste, un prêtre, un écrivain estimé, un professeur de médecine renommé, on peut brasser d'importantes affaires, assumer de hautes responsabilités, on peut être un éminent savant dans telle ou telle discipline, on peut même avoir amassé maintes connaissances sur la quête de soi, mais tant qu'on n'est pas passé par cette expérience, on ne sait en quoi elle consiste. À l'opposé, on peut la vivre avec beaucoup de rigueur en n'ayant aucune culture, aucune capacité intellectuelle particulière. L'important est d'avoir accès à son intériorité. Seul vit cette expérience celui qui en éprouve l'exorbitante nécessité.
     « '
Connais-toi toi-même' ont gravé les Grecs sur le fronton du temple d'Apollon, à Delphes. C'est uniquement de cela dont il s'agit. La vérité dont nous avons faim n'est autre que cette connaissance de nous-même qu'il nous faut acquérir. Elle n'est pas à chercher hors de nous, dans une quelconque philosophie ou une quelconque religion. Elle apparaît quand nous parvenons à être lucide sur nous-même, à exister par nous-même, à penser par nous-même, et lorsque nous lui avons donné une assise ferme, elle détermine notre manière de penser et de vivre. De toutes les aventures possibles, celle-ci est la plus passionnante, celle qui ménage les plus étonnantes et les plus fécondes décou¬vertes. C'est elle qui donne sens à une vie. (J'ai déjà écrit des notes comparables à celle-ci, mais comment ne pas revenir à ce problème d'une importance cruciale et qui concerne chacun de nous ?)» (p. 14-15).

 

 

Bible, sagesse et philosophie, par Bernard Grasset

     Qu'est-ce que la philosophie, qu'est-ce qu'un philosophe ? Dès l'entrée de ce nouvel essai, Bible, sagesse et philosophie, c'est la question que pose Bernard Grasset, poète, essayiste et traducteur aux éditions Arfuyen de l'œuvre de de Rachel.
     Docteur en philosophie, grand connaisseur de Pascal et fidèle à la tradition judéo-chrétienne, Bernard Grasset ne pose cette question que pour confronter à son tour la vérité des philosophes et celle des prophètes. « La philosophie se distingue, souligne-t-il dès l'abord, comme activité de la raison. Mais alors on constatera, objectivement, que cette raison varie au gré des vents de l'histoire. Combien de principes et de conclusions contradictoires affirmés avec autant d'assurance par la raison ! En ce sens, la raison est une véritable école de scepticisme. La raison est certes utile, nécessaire, mais toujours décevante quand elle prétend occuper toute la place. En définitive il n'y a que l'au-delà de la raison qui puisse rendre raison de tout. La philosophie rationaliste échoue à connaître la vérité, demeure superficielle. La condition humaine prend signification dans l'éclaircie de la Parole. Il est bon que les philosophes lisent les exégètes, comme l'œuvre de Paul Ricœur le souligne, mais il est aussi bon que les exégètes lisent les philosophes. Il faut découvrir le chemin d'une philosophie tournée vers l'exégèse, d'une exégèse tournée vers la philosophie. La recherche philosophique s'approfondit en se conjoignant à l'interprétation scripturaire.
     « La rencontre et le dialogue entre Bible et philosophie peuvent transfigurer de l'intérieur celle-ci. La lumière scripturaire éclaire le sentier de la pensée. Athènes et Jérusalem ne cesseront d'habiter la réflexion de l'homme. Bible, sagesse et philosophie, tel sera l'espace défini pour notre présente recherche. À l'intérieur d'un tel espace nous aurons inévitablement pour méthode de mettre en parallèle la réflexion humaine avec la sagesse scripturaire. Elle conjuguera diachronie en explorant des moments qui nous sont parus significatifs dans l'évolution d'une philosophie consonante avec la Bible et synchronie en essayant de dégager des éléments invariables et essentiels. L'articulation entre Bible, sagesse et philosophie suppose la fidélité à un héritage en même temps que l'ouverture créatrice à des perspectives d'avenir.
     « Nous étudierons d'abord la Bible dans ses rapports avec la sagesse et la philosophie, avant d'analyser la sagesse et la philosophie dans la patristique, et dans la perspective pascalienne qui, à bien des égards, la prolonge. Nous nous tournerons ensuite vers les philosophies de Louis Lavelle et de Gabriel Marcel pour y déceler des traces scripturaires, et nous nous interrogerons pour conclure sur l'horizon d'une philosophie biblique. Le fil directeur de notre recherche gravitera autour de mots-clefs comme cœur I amour, esprit, mystère, ou encore expérience, langage, présence. La pensée informée par la Bible apparaît comme une constante de l'histoire de la philosophie humaine. Puiser dans la source scripturaire, ce n'est pas perdre la liberté de la réflexion mais lui donner une vie nouvelle »
 (Éditions Ovadia, 16, rue Pastorelli, 06000 Nice). 

 

 

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