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Hommage à Marcel Moreau

 Marcel Moreau. La mare, le sel, la mort et l’eau. La mer se retire de la mare. Y laisse sa parole dans le creux du livre. Un livre ivre de son verbe, de son élan, de son amour. La mer stimulante et l’eau fascinante de la mort. Marcel mord l’eau. Tente de saisir le fluide vital qui échappe. (...)
 Marcel Moreau. Nulle notice ne peut le contenir. À moins d’entrer dans la légende. Et de comprendre l’incidence de la passion du verbe dans une vie. De la passion, mais aussi de l’intelligence du verbe et de son incomparable pouvoir de transformation. Comment se forge une écriture, comment celle-ci nous forge ? « Né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique dans le Borinage. » Cette région minière creusée de souterrains et de tunnels où il grandit, exercera une influence profonde sur l’esprit du jeune Marcel Moreau. « Cette psychologie des galeries qui est la mienne n’a pas pu ne pas prendre un peu de son ombre et quelques-unes de ses veines à ce monde interdit. » Mais cette masse ténébreuse est comme équilibrée parce qu’il grandit aussi sous les regards d’un père « couturier des toits ». « Mon père était couvreur. Je louchais du subconscient : un œil dans la mine, l’autre sur lui. Le gouffre et les hauteurs simultanément épiés, créateurs d’un unique émoi. »
 Il y a quelque chose d’étonnant, d’impénétrable autant que d’obstiné dans le destin singulier de ce fils d’ouvrier, issu d’un milieu de mineurs qui gagnera très tôt sa vie comme correcteur dans de grands quotidiens en Belgique puis dès son installation en France en 1968. Très tôt Moreau s’éprend d’un amour violent pour la langue, pour les mots suggestifs que recèlent certains de ses dictionnaires comme son vieux Furetière, criblé de chevrotine par un précédant propriétaire qui – saisit par quelle folie annonciatrice ? – avait « tiré sur des mots » ! Le démon dévorant de l’écriture suivra de près celui de la lecture et poursuivra son profond travail de formation jusque dans celui d’une véritable transformation. Une formation autodidacte, passionnée dont l’exigence s’accroît sans jamais renier sa sauvagerie originelle ou tourner le dos à son terreau nocturne. Une transformation inlassable de l’énergie brute et vitale en une finesse de perception et d’énonciation de plus en plus aiguisée. (...)
 L’écrivain, littéralement possédé par l’écriture, tentera de la posséder par un travail acharné, gagné livre après livre sur la presque cinquantaine que compte aujourd’hui son œuvre, en un combat, un corps à corps autant physique que spirituel. Cette quête du Sens ne peut être conquise que de haute lutte. « De livre en livre, qu’ai-je fait d’autre, en somme, que le colossal effort de sortir mon naturel barbare de son illégitimité ? Que tenter de lui donner, sans le trahir, valeur de culture, de connaissance, d’écriture, donc de vie ? La légitimité de l’hérésie ? »
 Un rythme profond et irrésistible anime cette parole. Sa force impérieuse et farouche la rend dangereuse et reconnaissable entre toute. On est bien loin ici des causeries de salon, des conventions bienséantes et bien pensantes ou des fallacieuses séductions de la mode. Mais, par une sorte de grâce spéciale et salvatrice, cette parole contient aussi une secrète lumière qui nous attire, nous retient dans sa chaleur et parfois nous brûle. C’est qu’elle-même est aimantée et tout entière orientée par l’adoration et par une soif inextinguible de connaissance. L’ardente passion « du Verbe et de Vénus »  : « Le bonheur serait d’écrire, d’adorer à l’infini ? » Écriture, amour et vie demeurent indissociés dans la faveur profuse d’une intime jubilation, d’une même inquiétude, d’un semblable bouleversement. Éros est un dieu inquiet, mais il le guide. (...) 
 Accéder au Sens aux moyens des sens. Atteindre l’éternité à travers les jeux de l’étreinte. Sacrement de la volupté. Jamais l’érotisme et le sacré ne sont séparés, durent-ils fréquenter l’hérésie. Que ce soit dans ses plus beaux livres amoureux - dont certaines pages ne sont que les pures litanies de l’extase – autant que dans ses grands livres d’investigation intérieure - dont maints passages déroulent des spirales vertigineuses vers des continents traversés par de sombres splendeurs – nul n’a mené, de manière si résolue et si hardie, exploration plus exhaustive et plus approfondie des tréfonds humains où se jouent les relations du verbe et de la chair. Interrogation sur les mystères de la présence du corps verbal dans le corps charnel, mais aussi, par une sorte d’incarnation à rebours, du corps sensuel dans le corps écrit. Passage des mots de la chair à la chair des mots. Et caro verbum facta est. Et la chair s’est faite verbe. (...)
 On ne peut évoquer la forme dans l’écriture de Marcel Moreau sans penser aux grands poètes baroques dont Protée fut le dieu. Une même profusion l’irrigue, une surabondance « protéiforme » dont la manifestation la plus visible est l’importance des néologismes, signifiant par là que le verbe ne cesse de s’accomplir et de créer. Cette vitalité fertile porte l’auteur à tout traduire en termes de métamorphose. Son instinct le conduit vers ce qui la confirme et l’exprime : la naissance et la mort, le chaos originel et l’épiphanie des corps, la conversion des énergies, les incessantes mutations, les illusions successives et les innombrables dévoilements, les ivresses et les vertiges et la houle changeante de sa parole. Une parole devenue monstrueuse par sa soif de « montrer » et dont l’énormité suscite, comme devant tous les monstres, autant d’attirance et d’admiration qu’une forme de répulsion et de terreur sacrée. Un tel excès peut aussi se montrer menaçant pour celui qui le porte : « Trop de tension pour un seul homme ». 
 Le fond de l’expérience intérieure est, comme dans la poésie baroque, l’intuition de l’inconstance et de la variation. Son chant est l’expression mouvementée et théâtrale d’une même hantise de l’amour, du verbe et de la mort. Cet effet de mouvement et d’expansion, d’action toujours renouvelée et jamais achevée se traduit par des formes complexes et ouvertes, se développant sur plusieurs plans et dégageant une multiplicité de perspectives sans jamais perdre le rythme qui lui donne vie. Les images ne viennent pas seules, mais par chaînes ou entassements, pyramides ou avalanches, jaillissements ou ruissellements, obéissants à une volonté de profusion, de gonflement, de dynamisme expressif. Les métaphores multiples ou longuement filées, répondent à l’intime abondance, se déploient comme un ensemble animé d’un mouvement de propagation. Les images s’engendrent mutuellement, se substituent les unes aux autres, donnent au texte l’impression d’une métamorphose continue. (...)
 Moreau. Dans le vocabulaire équestre, ce terme désigne un cheval à robe noire et luisante. Comment ne pas songer alors à la fougue ténébreuse, à la fois magnifique et terrifiante, d’une apocalypse, autrement dit, d’une révélation ?