Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Histoire de la fiile qui en savait pas s’agenouiller

 Le livre édité par Arfuyen nous offre une sélection de huit prières extraites du journal intitulé une vie bouleversée écrit entre 1941 et 1943 par une jeune femme juive hollandaise, Etty Hillesum, juste avant de connaître le destin de la majorité des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Ces prières sont analysées par Dominique Sterckx suivies de deux interventions de Claude Vigée et de Charles Juliet, tous les deux lecteurs du journal et des lettres d’Etty Hillesum. Celle-ci leur est devenue si proche qu’ils finissent par l’appeler par son prénom. À eux trois, ils parviennent à nous offrir une image complète de la personnalité d’Etty Hillesum. Ce livre a été également édité en « hommage filial puisque Liliane Hillesum est (la) proche cousine » de l’éditeur.
 La préface rédigée par celle-ci retrace la situation historique et familiale des Hillesum tout en dressant quelques traits de caractère bien trempé d’Etty qui annonça une femme moderne dans le sens d’une libre-penseuse responsable de la vie. Au fil de son journal, on constate que les deux dernières années de sa vie sont vouées à la compassion et au dévouement total.
 La première partie consacrée à la lecture des prières met bien en évidence cet aspect de la personnalité d’Etty à travers tout un « itinéraire » car « une vraie prière ne saurait être intemporelle. Elle témoigne de la vie intérieure d’une personne à un moment de son histoire ». Son « itinéraire » « est un chemin de recherche, et de découverte de soi-même et de Dieu inséparablement ». Ses séjours dans le camp de transit de Westerbork pour soutenir tous ceux qui allaient être envoyés dans des camps d’extermination, puis son retour définitif dans ce même camp avant de connaître Auschwitz, la modifient dans son être intérieur tout en la révélant à elle-même. Etty repousse la haine nazie dont elle devient à la fois spectatrice et destinatrice pour ne porter que l’amour pour son prochain. Elle se tourne vers son humanité avec la nécessité de vivre l’instant présent de tout son être. Les souffrances rencontrées et celles qu’elle vit dans sa chair mais en sachant les transcender vont l’obliger à mettre de l’ordre en elle. Ainsi poursuit-elle une voie qui lui fut indiquée par son ami Julius Spier, psychothérapeute de vingt-neuf ans son aîné, quelques mois seulement avant de fréquenter le camp. Par un travail sur elle-même, elle parvient à trouver une harmonie entre son être et soi corps en passant par une spiritualisation de son rapport au monde et aux autres. Ses adresses à Dieu sont celles d’un être qui cherche à l’écouter en soi. Dieu représente l’équilibre, la compréhension et la sagesse incarnés et révélés. Ainsi une fois l’équilibre et la force humaine trouvés, elle peut se permettre de soutenir ses compatriotes et de faire face elle-même à la monstruosité d’un ennemi redoutable. Elle ne va pas cesser d’alimenter la part bonne et l’optimisme face à la souffrance quotidienne. Ses écrits montrent une évolution vers la charité. Elle se donne de plus en plus à Autrui. « Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes », écrit-elle. La bonté est en elle et il s’agit d’une force divine.
 En cela, Juliet se retrouve dans ce personnage parce qu’Etty Hillesum est un être d’empathie et la cruauté nazie n’a fait que développer ce trait psychologique. L’intolérable l’a enrichie lui permettant de se découvrir dans une joie indicible en contradiction même avec le tragique de la situation historique. Elle offre son Etre à tous ces autres désespérés qui vivent dans le couloir de la mort. Elle porte secours, observe les moindres détails des humains. Sa force est telle que rien ne semble pouvoir la détruire. Elle va jusqu’à espérer un avenir où les hommes ne pourront plus connaître ces atrocités, Juliet insiste sur la part tragique de l’existence de cette jeune femme dont l’énergie est décuplée dans les pires instants de sa vie.
 De son côté, Claude Vigée réhabilite une âme juive « après un demi-siècle de silence total ». Il restitue bien la vie, la pensée et l’action de cette femme, qui a fini par apprendre à prier adoptant le précepte d’Hillel l’Ancien des Principes des Pères mis en exergue : « Là où il n’y a pas d’êtres humains, toi, efforce-toi d’être un homme ».
 S’il utilise les mots les plus crus pour désigner la réalité du temps et les bourreaux qui font vivre celle-ci à des milliers de juifs, il leur oppose l’unique mot combatif, celui de Dieu qui ne fut jamais prononcé par Etty avant qu’elle ne connaisse cette situation sans issue. Celle qui fut élevée très loin de la religion « redécouvre » la Bible « au fond de l’abîme de la Shoah ». C’est aussi en guise de message impératif visant le présent et la nécessité de réaffirmer une certaine éthique que Vigée s’est plu à se pencher sur la si forte personnalité de cette femme. Il dit de son énergie qu’elle « nous soutient encore aujourd’hui dans notre combat intérieur quotidien ». L’engagement de Vigée rejoint celui d’Etty Hillesum. Au regard de ses écrits, il a su retracer l’historique, les aspects psychologiques et moraux d’Etty ainsi que le vécu de sa brève existence.