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Henri Meschonnic

 Trois livres publiés quasi simultanément, à la fin 2008 : un recueil de poèmes, un essai sur le langage, et une traduction du livre des Nombres. Ils symbolisent à eux trois les différentes directions dans lesquelles travaillait le poète / linguiste / traducteur qu’était Henri Meschonnic et sont comme un adieu, lui qui disparaissait quelques mois plus tard (avril 2009).
 Nous retrouvons dans De monde en monde, cette grande simplicité de langue qui dit la complexité acceptée d’un monde toujours à déchiffrer. Le je des poèmes est fait de ce qu’il regarde, il se constitue des autres rencontrés, c’est un je poreux, qui absorbe le dehors, la foule, le jour et la nuit, un je assumé qui se cherche et qui s’attend lui-même dans une extrême patience. Les questionnements sont grands mais pas inquiétants, il y a la parole qui est une réponse apaisante à tous les silences et le silence lui-même revêt des formes rassurantes pour les mots qui arrivent. C’est une poésie tournée résolument vers la lumière, au cœur de laquelle le rire appelle la sérénité. Les directions du temps sont posées également, l’idée est forte que le passé reste à découvrir, et que hier est à faire avec les yeux de demain. Et puis il y a le tu, ce tu immense, ce tu aimé, total, apaisant, qui contient le je lui-même rempli de son tu et qui conduisent comme d’évidence à ce refuge sûr, cet havre de paix qu’est le nous. Des mots reviennent qui nous grandissent : le mot visage, le mot présent, le mot jour, les mots chemin yeux mains marcher crier vivre et d’autres ensemble qui se parlent sur les pages. C’est le travail autour du poème qui sans nul doute nourrissait les autres aspects de son œuvre.
 Dans le bois de la langue reprend une grande partie de ses thèses sur le langage, et comme l’exprime l’inversion opérée dans le titre, d’une expression malheu¬reusement tellement d’actualité, il s’agit bien d’envisager la langue comme une matière vivante, une source d’énergie sans cesse en mouvement (et en cela on voit combien cette conception est la même que l’approche poétique), et non de faire un état des lieux théorique et historique dans lequel la langue — les langues — seraient vidées de leur inventivité. Henri Meschonnic ici rassemble, éclaire, reprend des arguments qu’il avait pu précédemment développer dans d’autres livres, mais étonnamment ne se répète pas. Il en profite pour régler quelques malentendus, pour répondre à des objections qui lui avaient été faites sur telle citation, concernant la notion de rythme chez Heraclite par exemple. Il développe encore, creuse les fondements de ce qu’il avance et a la générosité de faire des propositions pour l’avenir, comme celle d’une « déclaration sur les devoirs envers les langues et envers le langage » ou celle d’une
« déclaration universelle des droits des langues et des cultures ». Des idées précieuses et essentielles, publiées dans la belle maison exigeante qui est celle des éditions Laurence Teper, des idées qui mériteraient davantage de reconnaissance, et de visibilité. Car les dangers sont grands aujourd’hui que l’on fait courir aux langues et donc à la pensée... 
 Henri Meschonnic a poursuivi ce travail en proposant une nouvelle traduction du uvre des Nombres, Dans le désert, qui donne à re-découvrir ce quatrième livre de ce qu’on appelle le Pentateuque, avec ce vif désir de nous faire partager l’aspect festif et jouissif de la langue contenue dans les apparentes listes, véritables incantations racontant la traversée du désert, ses épreuves, ses douleurs, ses révoltes. Tout comme dans son travail poétique personnel, il s’agit de faire entendre, réentendre le texte de la Bible, ses rythmes, le continu de ses rythmes.  « À bon entendeur, le poème », nous chuchote Henri Meschonnic juste avant de partir. Alors oui, ouvrons tout grand nos oreilles.