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Han Mac Tu

 « Anges du Ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaîté, / apportez-moi une couronne. / Je veux me baigner dans l’Océan de Lumière et d’Amour divin. »
 L’homme qui écrit ces vers a 28 ans. Il est vietnamien. Nous sommes en 1940, le 11 novembre. Rongé par la lèpre, il vit ses derniers instants. Et spontanément c’est en langue française que, de ses pauvres mains dévorées par le mal, il écrit cet ultime poème pour les religieuses franciscaines qui l’ont soigné jusqu’à la fin : « Anges du Ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaîté, / lancez des roses et des nénuphars, des chants mélodieux et des notes embaumées et versez avec effusion les vertus, le courage et le bonheur parmi les servantes de Dieu ».
 Né de famille catholique dans une Indochine alors française, Han Mac Tu est l’auteur de quelques-uns des plus beaux poèmes de la langue vietnamienne, d’une force d’émotion, d’une musicalité telles qu’ils vivent dans l’âme des vietnamiens à l’égal des textes d’un Takuboku pour les Japonais ou d’un Rimbaud pour les Français. Sans doute, depuis la mort de Han Mac Tu, les désillusions politiques, les souffrances de la guerre et les persécutions religieuses ont cruellement changé les destinées de ce jeune pays dont le poète et ses amis révolutionnaires et patriotes avaient rêvé l’avenir avec espérance et générosité. Mais peut-être, précisément, c’est de n’avoir pas connu ces années de détresse et d’abaissement, d’être resté à jamais, en dépit du martyre de la lèpre, cet être d’amour et de lumière, qui nous rend aujourd’hui ce magnifique poète plus cher que tant d’autres d’écrivains militants qu’a consumés leur gloire. 
 « Le poète, écrivait Han Mac Tu, est un étranger qui va / parmi les Sources Limpides ». Le miracle de cette écriture est de nous faire sentir à tout instant la pureté, la fraîcheur de la source comme si nous buvions de son eau, comme si nous y pouvions y baigner notre visage. Han Mac Tu a connu dans sa courte vie l’angoisse de l’amour impossible, la misère du sans-abri, la souffrance d’un corps torturé. Et pourtant écoutez sa voix, entrez dans la maison de son âme : « Je vous en prie, Mademoiselle, entrez…L’étrange lumière de ma poésie va rougir vos joues. Et quand vous serez entrée vous vous perdrez, car le jardin de ma poésie est sans rives. Plus on avance, plus on frissonne. » Ces mots d’introduction écrits pour son livre La Douleur d’aimer valent pour toute l’œuvre. Jusqu’aux ultimes degrés de la détresse, ses paroles sont habitées d’une merveilleuse douceur, d’une incompréhensible lumière.
 Dans un de ses derniers poèmes, Han Mac Tu établit le lien entre ce « frisson » et la figure protectrice de la Vierge : « Ô Marie ! Mon âme frissonne de froid, / Frémit comme frémit le sujet qui voit le visage du roi (…) / Donne-moi de te rendre grâces pour m’avoir aidé dans le danger/ Dans les grands malheurs que je viens de traverser ici-bas ». Et dans un autre poème de la fin, écoutez ce que dit cette « Mère aimante », qu’il voit accourir et le prendre dans ses bras » : « Voilà le poète de l’armée de la Croix / Il s’éveille soudain au milieu de cette nuit pour chanter la louange,/ Pour verser sur le monde entier le printemps des printemps/ Le parfum d’amour qui est la grâce de la parole de poésie. »