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Margherita GUIDACCI

(1921 - 1992)


Marguerita Guidacci est née le 25 avril 1921 à Florence. Son père, Antonio Leone Guidacci, avocat réputé, et sa mère, Nella Cartacci, sont tous deux originaires de Scarperia, à vingt-cinq kilomètres de Florence.
Fille unique d’une famille composée principalement de personnes âgées, elle grandit dans une vieille demeure du centre de la cité : « C’était une bâtisse étrange et malcommode, ramifiée comme un arbre, avec une terrasse sur le toit qui était mon royaume : de là on voyait toute la ville et les collines alentour et, quand je m’étendais sur le sol, je ne voyais que le ciel et les métamorphoses des nuages. »
En 1931, son père meurt d’un cancer alors qu’elle n’a que dix ans. D’autres décès suivent dans sa famille. Elle reste seule avec sa mère. Elle fréquente très peu les gens de son âge avec lesquels elle se sent perdue et incapable de cette « connivence immédiate et superficielle » qu’elle leur envie : « En compensation, ma vie d’étude et de lecture était intense. Les livres m’offraient en un sens un substitut à ces rencontres dont j’étais si peu capable dans la vie quotidienne. » Très tôt elle fréquente les auteurs classiques grecs et latins. Son cousin l’écrivain Nicola Lisi (Scarperia 1893- Florence 1975) l’accompagne dans ses promenades dans la campagne tant aimée du Mugello et exercera sur elle une influence certaine par son écriture limpide, dira-telle, « comme un chant d’oiseaux ».
Après d’excellentes études secondaires, Margherita Guidacci s’inscrit à la Faculté des Lettres de Florence. C’est là qu’elle trouve, en la personne de Giuseppe de Robertis, le maître qui lui révèle la littérature contemporaine. Elle soutient sa thèse sur l’œuvre de Giuseppe Ungaretti, puis s’oriente vers l’étude des littératures anglaise et américaine. Elle découvre les recueils de poèmes de Emily Dickinson qui ne cesseront dès lors de l’accompagner. Elle lit Shakespeare, Melville, Eliot mais aussi la Bible, Rilke et Kafka.
En 1946 paraît son premier recueil de poèmes, La sabbia e l’angelo (Le sable et l’ange). Son second livre ne paraîtra que neuf ans plus tard (Morte del ricco,1955). Ses nombreux recueils seront tous ainsi publiés à intervalles très irréguliers : « Car je ne me suis jamais forcée à écrire si je n’en sentais pas la nécessité intérieure ». Son livre le plus connu, Neurosuite, écrit entre septembre 1968 et juin 1969, porte avec une particulière acuité la marque de cette urgence intérieure.
Margherita Guidacci se marie à vingt-huit ans avec Luca Pinna dont elle a deux fils et une fille. Son mari meurt en 1977 puis, deux ans plus tard, sa mère.
Margherita Guidacci a enseigné pendant de nombreuses années les littératures anglaise et américaine au lycée scientifique Cavour à Rome, à l’université de Macerata, puis à l’Institut universitaire de SS Maria Asunta.
Elle mène une activité importante de traductrice des œuvre de John Donne, T. S. Eliot, Elizabeth Bishop et Jessica Powers. Elle s’attache tout spécialement à Emily Dickinson dont elle traduira au fur et à mesure des années une grande partie de la poésie et de la correspondance.
Un moment très fort de ses dernières années fut, à la fin de 1989, ses retrouvailles avec la France qu’elle n’avait pas revue depuis plus de vingt ans. C’est à la faveur de ce voyage qu’elle est reçue le 14 décembre à la Maison de la Poésie, à Paris. De retour à Rome, elle écrit pour les Éditions Arfuyen l’étonnant récit Comment j’ai écrit Sibylles.
Frappée d’hémiplégie à la suite de deux attaques cérébrales au début de 1990, elle vit désormais dans l’immobilité et le retrait. C’est cependant durant ce temps qu’elle écrit son dernier recueil, Anelli del tempo dont elle envoie le manuscrit à son éditeur un mois avant sa mort.
Elle meurt dans son sommeil la nuit du 19 juin 1992. Elle repose dans le caveau familial, à Scarperia.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Vide et les formes

Le Retable d’Issenheim

Neurosuite

2° éd.


Vivre avant l’éveil

Sibylles

L’Horloge de Bologne

Neurosuite

1° éd.


Margherita Guidacci

Le Retable d’Issenheim

La Richesse du détachement

Femmes en poésie : Margherita Guidacci

Neurosuite

Le Retable d’Issenheim

Margherita Guidacci, poète de l’universel

Margherita Guidacci

Margherita Guidacci, une écoute déchirée

Margherita Guidacci

Sibylles

Sibylles

Margherita Guidacci : la soif et la source

L’Horloge de Bologne

Sur les vivants et sur les morts

Voix ultimes

PETITE ANTHOLOGIE

Neurosuite
traduit par Gérard Pfister
(extraits)


Madame X

Je ne suis pas mon corps.
Il m’est étranger, ennemi.
Pire encore est l’âme,
et non plus avec elle je ne m’identifie.

J’observe de loin
les grossières acrobaties de ce couple,
avec détachement, ironie –
avec dégoût parfois.

Et cependant je pense que leur absence
serait bienfait plus que douleur :
cela et d’autres choses... Mais tandis qu’ainsi je pense,
qui suis-je, moi, et où ?


Quand le pire est arrivé

Quand le pire est arrivé
se forme un grand silence
comme un lac immobile
sur une ville engloutie.

Les nuages sont plus réels
que les maisons qu’avant nous habitions.
Nous nous approchons, curieux
et indifférents, comme de lointains descendants

sur la ruine qui pour nous n’en est plus une
puisque, nous renversant, elle a annulé notre connaissance.
Quel soulagement de sentir
que plus rien désormais ne nous concerne !

Le Vide et les formes
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Sur le dernier éperon

Maintenant qu’ils ont cessé de m’agiter au visage
leurs drapeaux, de me crier « En avant »,
maintenant que je peux replier l’avenir
et demander silence,

sur le dernier éperon de la vie, regardant
l’eau, en bas, où décline mon jour,
tel l’aiguille d’une balance
n’obéissant qu’à son intime poids,

voici, je déclare ma nostalgie
pour le fond, la nuit humide et tendre,
la perle non encore formée,
les valves closes.

La route, le fleuve

A l’abri de sa maison, dans la pièce la plus tranquille,
au milieu des fétiches aimés,
tout à coup elle sent s’ouvrir la route,
s’écouler le fleuve.

Dans la conversation avec ses amis,
avant même que n’arrive la réponse à une simple question,
et aux lèvres la cuiller déjà levée,
elle sait que peut s’ouvrir la route,
s’écouler le fleuve.

Dans la lecture silencieuse, le soir,
le sillon d’une ligne à l’autre traversé par les yeux,
l’intervalle de la page tournée
deviennent la route qui s’ouvre
et le fleuve rapide.

Qui la sauvera si rien ne semble changé ?
Qui la retiendra sur le bord invisible ?
Elle était là - et voici, elle s’éloigne sur la route,
elle est emportée par le fleuve.

Funérailles

Bien des fois j’ai suivi mes funérailles,
seule attentive parmi des gens distraits,
et jeté à grandes pelletées la terre
sur mon cercueil.

Et bien des fois à des dates que ne fixe
aucun calendrier j’ai été sur ma tombe,
m’arrêtant avec mes fleurs invisibles
près du marbre de quelque coeur humain.

Que peut-il y avoir d’effrayant à répéter encore
un chemin connu jusqu’à l’ennui,
s’il n’y a cette fois – et à mon avantage –
qu’une seule différence ?

Car aux autres reviendra
tout le poids du rituel.
A moi la partie la plus simple :
m’étendre, fermer les yeux, oublier.


Le Retable d’Issenheim
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Visite de Saint Antoine à Saint Paul Ermite

Ici peu de nourriture suffit : un seul
tout petit pain
rassasiera deux personnes, d’autres biens
importent davantage, et la parole même
n’est pas le plus précieux (ni la sagesse
amassée durant de longues
années de pénitence) mais un haut,
un lumineux silence.

Vaste est le jour, il abolit
toutes les limites. L’âme
s’avance sur le seuil
de la chair consumée et reçoit
avec égale paix la visite fraternelle
d’un moine ou seulement
le corbeau secourable,
la biche qui affectueusement se blottit
contre les vieux genoux.

Les branches distillent des secrets
comme les forêts de notre enfance,
 mais à présent rien ne nous trouble plus.
Il ne peut nous arriver aucun mal
ici où l’innocence et l’oubli se confondent.
Convalescents de la vie, dans le repos
de cette lumière dorée,
nous nous sentons tout proches de la guérison définitive.

Sibylles
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Delphique

Tes pas sont silencieux
et mes yeux encore fermés –et pourtant
je sais que tu viens, mon cœur
sent ton approche.
Et comme un prisonnier qu’envahit soudain
(il ne sait lui-même comment) la certitude
d’une imminente liberté, debout derrière la porte
de sa cellule, avec angoisse, avec espoir,
attend qu’elle lui soit ouverte - ainsi j’attends
derrière cette porte de ténèbre que surgisse
ta lumière sereine. Et dans chaque cellule
une autre créature t’attend, tournée vers toi
dans une inconsciente ou lucide prière.
O splendeur du monde ! La nuit a été
une vaste nécropole mais toi, tu rapportes la vie.
Nous nous réveillons, nous nous relevons. Et voici
que déjà tu touches les cimes du Parnasse
où reprennent leur chant les filles
de la Mémoire. Voici que tu descends la pente
et de ton carquois d’or s’élancent les rayons
jusqu’à ce qu’en tout lieu resplendisse ta gloire.
Voici que tel leur nom tu fais scintiller
les Phédriades et donnes des reflets à cette mer
lointaine et à cette autre mer, d’oliviers.
Rochers, plantes, animaux, rivières - tout
redevient soi-même, retrouve en toi
couleur et forme puisqu’à nouveau
tu nous crées, pour traverser
un nouveau jour. Où fut l’abandon
est à présent l’allégresse, et plus
que ne puis dire. Les mots
manquent quand l’émotion les submerge. Mais mon silence
sera comme un feuillage parcouru par tes vents lumineux.
Et pensées, présages, prophéties
sur un signe de toi, comme un joyeux essaim
d’oiseaux s’envoleront
de leurs nids secrets.


L’Horloge de Bologne
traduit par Gérard Pfister
(extraits)


L’horloge


Ce cercle qui contenait le temps,
son imperceptible battement, ses pas légers
en route vers de simples fins terrestres
– un congé, un retour, une escapade
ou la rencontre entre de vieux amis –

à présent contient un geste immobile
que plus rien n’interrompt, qui ne change ni ne s’efface :
geste comme d’un ange de marbre
qui sur une tombe lève un bras
désignant l’inconnu
tandis que l’autre résolument est pointé vers la terre.

Ici, chez nous, où donc est le visage auquel correspondent ces bras ? 
Vide de traits, inexpressif, voilé,
ce n’est que le visage d’un ciel blanc, d’une plaine qui exhale
vapeurs et miasmes dans la touffeur d’août.

En vain nous cherchons une réponse
sur des cadrans où jamais plus
nous ne pourrons lire une autre heure.
La mort a fait son nid dans toutes nos horloges.

D’innocents voyageurs qui vainement dans des gares
de tous les points cardinaux seront attendus
ont rejoint une autre destination, l’ultime,
sans même être partis.