• Littérature
  • Spiritualité
  • Alsace

Biographie Bibliographie Liens Revue de Presse Petite Anthologie

Margherita GUIDACCI

(1921 - 1992)


Marguerita Guidacci est née le 25 avril 1921 à Florence. Son père, Antonio Leone Guidacci, avocat réputé, et sa mère, Nella Cartacci, sont tous deux originaires de Scarperia, à vingt-cinq kilomètres de Florence.
Fille unique d’une famille composée principalement de personnes âgées, elle grandit dans une vieille demeure du centre de la cité : « C’était une bâtisse étrange et malcommode, ramifiée comme un arbre, avec une terrasse sur le toit qui était mon royaume : de là on voyait toute la ville et les collines alentour et, quand je m’étendais sur le sol, je ne voyais que le ciel et les métamorphoses des nuages. »
En 1931, son père meurt d’un cancer alors qu’elle n’a que dix ans. D’autres décès suivent dans sa famille. Elle reste seule avec sa mère. Elle fréquente très peu les gens de son âge avec lesquels elle se sent perdue et incapable de cette « connivence immédiate et superficielle » qu’elle leur envie : « En compensation, ma vie d’étude et de lecture était intense. Les livres m’offraient en un sens un substitut à ces rencontres dont j’étais si peu capable dans la vie quotidienne. » Très tôt elle fréquente les auteurs classiques grecs et latins. Son cousin l’écrivain Nicola Lisi (Scarperia 1893- Florence 1975) l’accompagne dans ses promenades dans la campagne tant aimée du Mugello et exercera sur elle une influence certaine par son écriture limpide, dira-telle, « comme un chant d’oiseaux ».
Après d’excellentes études secondaires, Margherita Guidacci s’inscrit à la Faculté des Lettres de Florence. C’est là qu’elle trouve, en la personne de Giuseppe de Robertis, le maître qui lui révèle la littérature contemporaine. Elle soutient sa thèse sur l’œuvre de Giuseppe Ungaretti, puis s’oriente vers l’étude des littératures anglaise et américaine. Elle découvre les recueils de poèmes de Emily Dickinson qui ne cesseront dès lors de l’accompagner. Elle lit Shakespeare, Melville, Eliot mais aussi la Bible, Rilke et Kafka.
En 1946 paraît son premier recueil de poèmes, La sabbia e l’angelo (Le sable et l’ange). Son second livre ne paraîtra que neuf ans plus tard (Morte del ricco,1955). Ses nombreux recueils seront tous ainsi publiés à intervalles très irréguliers : « Car je ne me suis jamais forcée à écrire si je n’en sentais pas la nécessité intérieure ». Son livre le plus connu, Neurosuite, écrit entre septembre 1968 et juin 1969, porte avec une particulière acuité la marque de cette urgence intérieure.
Margherita Guidacci se marie à vingt-huit ans avec Luca Pinna dont elle a deux fils et une fille. Son mari meurt en 1977 puis, deux ans plus tard, sa mère.
Margherita Guidacci a enseigné pendant de nombreuses années les littératures anglaise et américaine au lycée scientifique Cavour à Rome, à l’université de Macerata, puis à l’Institut universitaire de SS Maria Asunta.
Elle mène une activité importante de traductrice des œuvre de John Donne, T. S. Eliot, Elizabeth Bishop et Jessica Powers. Elle s’attache tout spécialement à Emily Dickinson dont elle traduira au fur et à mesure des années une grande partie de la poésie et de la correspondance.
Un moment très fort de ses dernières années fut, à la fin de 1989, ses retrouvailles avec la France qu’elle n’avait pas revue depuis plus de vingt ans. C’est à la faveur de ce voyage qu’elle est reçue le 14 décembre à la Maison de la Poésie, à Paris. De retour à Rome, elle écrit pour les Éditions Arfuyen l’étonnant récit Comment j’ai écrit Sibylles.
Frappée d’hémiplégie à la suite de deux attaques cérébrales au début de 1990, elle vit désormais dans l’immobilité et le retrait. C’est cependant durant ce temps qu’elle écrit son dernier recueil, Anelli del tempo dont elle envoie le manuscrit à son éditeur un mois avant sa mort.
Elle meurt dans son sommeil la nuit du 19 juin 1992. Elle repose dans le caveau familial, à Scarperia.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Vide et les formes

Le Retable d’Issenheim

Neurosuite

2° éd.


Vivre avant l’éveil

Sibylles

L’Horloge de Bologne

Neurosuite

1° éd.


REVUE DE PRESSE

Margherita Guidacci
La Vie spirituelle (03/01/2000) par Gérard Pfister

  « Le 2 août 1980 au matin, écrit Margherita Guidacci, un terroriste inconnu déposa à la gare de Bologne une valise remplie d’explosif. L’explosion eut lieu à 10 heures 25 : à cette minute précise les aiguilles de l’horloge de la gare s’arrêtèrent et cette image, reproduite dans tous les joumaux, devint comme un symbole du terrible événement. »
 Trois mois après le massacre, Margherita Guidacci se trouve à Bologne. C’est le Jour des Morts. « Le 3 novembre, je fus réveillée par un silence étrange. J’ouvris la fenêtre et vis les toits recouverts d’une épaisse couche de neige. Tandis qu’immobile je contemplais ce spectacle inattendu me revint en mémoire la demière page des Dubliners de Joyce, cette neige qui tombe “sur tous les vivants et sur tous les morts”. Et à ce moment mê¬me me vint le désir de composer un Requiem pour les personnes qui étaient mortes dans cette ville. » 
 Dans cet attentat, le plus meurtrier qu’ait connu l’Europe, Margherita Guidacci voit une nouvelle et terrifiante figure de son siècle, ce XXe siècle qui, à travers guerres, goulags et génocides, a porté la violence jusqu’à des extrémités encore insoupçonnées : « Les morts maintenant sont en paix / mais pour les vivants sans justice peut-il être une paix ? ». Requiem pour ce siècle, requiem pour une histoire tout entière marquée par l’héritage d’un même mal, depuis l’assassinat d’Abel jusqu’au supplice du Christ et jusqu’à nous : « De la première étoile de sang naît tout un firmament. » 
 L’un des plus courts recueils de Margherita Guidacci, L’Horloge de Bologne est sans doute celui où sa vision et son écriture atteignent à leur plus grande amplitude. L’extraordinaire intensité des poèmes de Neurosuite, entièrement centrés sur la souffrance de la maladie mentale, s’y conjugue avec l’âpre lyrisme du Retable d’Issenheim, qui fait lui-même écho aux impitoyables évocations de Mathias Grunewald.
 Un autre cycle suivra, biens des années plus tard, dont la figure centrale ne sera plus, cette fois, le Prophète – ce « Prophète sans nom » qui médite et pleure sur l’histoire des hommes –, mais, plus inquiétantes encore, les Sibylles, nocturnes et imprévisibles, si proches du mystère intime du poète « comme un fil mystique cousant ensemble deux règnes, / et dans ses lentes spires / enfermant les vivants et les morts ». 

Le Retable d’Issenheim
Résurrection (12/01/1987) par Jean-Yves Masson

 Le chef d’oeuvre de Grünewald conservé au musée de Colmar, trésor artistique de la foi chrétienne, a inspiré à Margherita Guidacci, poète italien, née en 1921, une admirable suite de poèmes fervents et simples écrits en 1977.
 Peu après la parution aux éditions Obsidiane du recueil Le sable et l’ange traduit par Bernard Simeone, Le Retable d’Issenheim est livré au public français en édition bilingue par le poète et traducteur Gérard Pfister, qui dirige les éditions Arfuyen et défend l’oeuvre de M. Guidacci en France depuis 1977. On n’est pas très étonné d’apprendre, au détour d’une notice autobiographique rédigée par l’auteur pour cette édition à la fin du volume, que Margherita Guidacci a traduit en italien les poèmes de Karol Wojtyla. Il serait assez vain de commenter ici Le Retable  ; contentons-nous de dire que les poèmes rassemblés sous ce titre décrivent le retable non à la façon d’une transposition d’art mais pour rendre compte de l’expérience humaine que fut pour l’auteur la rencontre avec cette oeuvre.
 L’épilogue contient un très beau poème à Mathias Grünewald où l’auteur interpelle la figure tutélaire du peintre lui-même, non sans se souvenir du personnage principal de l’opéra de Hindemith Mathis der Maler (Mathis le Peintre) inspiré d’une rêverie sur le personnage énigmatique que fut Grünewald. Apprendre à regarder en face le retable, dont la puissance effraye, tel est le parcours de ces poèmes qui semblent trouver une sorte de suspension sereine dans La Fontaine, ultime texte qui interroge l’inachèvement de l’oeuvre  :« Ta fontaine, jamais achevée, et à présent / avec toi perdue dans la nuit ! Toi seul / en connais le secret, toi-même tu es sa coquille, / l’oreille tendue à une écoute sans fin ».
 Ce livre, bien présenté, et magnifiquement traduit, est le vingt-huitième cahier d’Arfuyen. Dans notre dernier numéro, nous signalions à nos lecteurs la réédition d’un texte de Bérulle par cette maison, fondée en 1975 par Gérard Pfister, et qui doit son nom à une maison de berger de Malaucène où il rassembla artistes, écrivains et traducteurs de ses amis. Les éditions Arfuyen publient des textes à caractère essentiellement poétique qui témoignent, au sens large, d’un souci de la dimension « spirituelle » de l’écriture.
 Roger Munier, traducteur de Juarroz et directeur de la collection « Documents spirituels » chez Fayard, a publié chez Arfuyen une adaptation tout à fait belle du mystique allemand Angelius Silesius, La rose est sans pourquoi. L’an dernier, les éditions Arfuyen publiaient Dieu caché , six cantiques et un sermon de Jean Tauler, dominicain strasbourgeois du XIVe siècle, Arfuyen propose également des textes arabes, japonais... et témoigne d’une profonde attention aux spiritualités, à leurs concordances aussi bien qu’à leur spécificité.
 Les cahiers publiés par Arfuyen peuvent être commandés chez Distique par les libraires ou au siège parisien dont nous donnons l’adresse.

La Richesse du détachement
Le Devoir (Montréal) (23/05/1992) par Jean-Pierre Issenhuth

 « J’ai compris que la valeur des mots tenait pour moi à leur sens ordinaire et courant, d’échange, et non à un au-delà du sens démiurgique qui les isolerait du reste du langage, et que ma recherche devait se dérouler à travers un rapprochement dramatique des signifiés plutôt qu’un rapprochement dramatique des sons ». 
 Margherita Guidacci (née à Florence en 1921) date cette réflexion de 1946, année de la publication de son premier recueil. En attribuant cette orientation à la réflexion sur la poésie qu’elle venait d’écrire, et non à quelque intention ou idée préalables, elle plaçait sa poésie à venir dans une perspective vraie : celle qui fait du poète l’élève de ce qu’il a écrit, libéré de l’illusion du public, capable de dégager de sa poésie des principes de fécondité, plutôt que l’exécuteur d’une théorie préétablie ou le jouet des hasards de l’air ambiant.
 Suivirent divers recueils entrecoupés de silences, conformément à la règle difficile que
i le poète s’était fixée de n’obéir qu’à une injonction profonde, étrangère au ludisme, au militantisme, au désir de productivité et à toutes les fadaises équivalentes, Cette conception coupait Guidacci du camp des thuriféraires puérils, i prompts à s’enthousiasmer sans discernement pour tout ce qui se donne le nom de poésie, et la rapprochait de quelques poètes à part, notamment d’Emily Dickinson et de Jorge Guillen, qu’elle devait beaucoup fréquenter.
 De son oeuvre, « l’une des plus denses et des plus secrètes de la poésie italienne contemporaine », selon Bernard Simeone, que peut-on lire en français ? Neurosuite, traduit par Gérard Pfister (Arfuyen, 1977) ; Le vide et les formes, traduit par le même (Arfuyen, 1979) ; Le sable et l’ange, traduit par Bernard Simeone (Obsidiane, 1986), qui présente des poèmes de plusieurs recueils ; Le retable d’Issenheim, traduit par Gérard Pfister (Arfuyen,1987) et maintenant Sibylles, traduit par le même. Tous ces recueils sont bilingues.
 Le sable et l’ange présente un poème de 1977, Croissance, où l’on peut deviner l’art poétique de Guidacci : "Sois croissance, non construction ! / C’est pourquoi tu as choisi / le parti des racines / contre le pavé des rues, fussent-elles impériales. / Ni compas ni règle / ne peuvent mesurer / ton germe obscur. / Ton secret, qubn le réclame auvent, /à la pluie de Dieu. / Tu es le rameau qui bruit dans la nuit. / Et l’aile d’un ange inconnu". Ce poème est venu tard, 30 ans après le début de l’oeuvre. Ainsi viennent les arts poétiques, engendrés par l’oeuvre elle-même, contrairement aux manifestes qui, faits d’idées préconçues,engendrent des oeuvres fausses dans la mesure où les principes qu’ils mettaient de l’avant y trouvent leur application.
  Le retable d’Issenheim est né d’une visite au musée d’Unterlinden, à Colmar, avec des amis allemands. Guidacci rapporte ainsi l’expérience terrifiante qu’elle fit du retable de Grünewald : "Le polyptique de Grünewald me fit une impression si forte qu’il me semblait ne pouvoir en soutenir la vue. Je lui tournai le dos, je me mis à regarder les tableaux de Schongauer tout autour de la grande salle du rez-de-chaussée, mais même ainsi je ne me sentais attirée que par le Grünewald, qui en même temps m’effrayait. Il avait ébranlé en moi quelque chose que je devais rééquilibrer ». De là naquirent les 12 poèmes qui portent discrètement la trace de l’expérience bouleversante.
 De plus d’envergure, d’une maturité et d’un équilibre apolliniens, le dernier recueil donne la parole à 10 sibylles : l’hellespontique, la cimmérienne, la samienne, la libyque, la phrygienne, la persique, l’érythréenne, la tiburtine, la cumaine et la delphique. L’ensemble s’accompagne d’une histoire de la composition de Sibylles. Quiconque a fait l’expérience de l’inspiration ne sait pas davantage ce qu’elle est, mais, l’ayant éprouvée, il en reconnaît les contrefaçons malheureuses, parmi lesquelles Guidacci signale l’autosuggestion. L’inspiration elle-même ne décline pas son origine ; elle ne dit ni le comment ni le pourquoi ; il n’y a de vrai que l’expérience qu’on en fait, sur laquelle aucun commentaire extérieur n’a de prise, et seul compte le poème qui en résulte, surtout s’il cerne la vie dans le monde comme le fait la sibylle de Delphes : "Le commencement et la fin sont simples / et vénérables. Il y a toujours de la grandeur / dans l’instant de la naissance et celui de la mort / quelle que soit la vie qui t’attend l ou que tu laisses derrière toi. Mais le centre / est difficile, ambigu. Toutes les eaux / sy confondent, les vents s y nouent, I les routes et les racines s’y mêlent"...
 
Voilà un recueil écrit à une grande distance de la poésie quotidienne et familière, et c’est peut-être grâce à cette distance, à ce détour par les figures antiques, que la richesse du détachement s’y superpose à la passion de la vie.

Femmes en poésie : Margherita Guidacci
Poésie/première (31/12/1999) par Anne-Lise Blanchard

 Née en 1921 à Florence, Margherita Guidacci s’éteint à Rome en 1992. Bien que ne s’étant « jamais forcée à écrire » comme elle le confie elle-même, elle laisse une oeuvre importante. Une partie fut traduite en français par Bernard Simeone et Gérard Pfister. Auteur d’une thèse sur l’oeuvre de Ungaretti, elle fut elle-même traductrice des poètes anglais et américains : Emily Dickinson, Jessica Powers, Elisabeth Bishop.
 En marge des mouvements littéraires et de tout système de pensée, sa poésie est marquée d’une intériorité qui n’exclut pas, bien au contraire, une extrême présence au monde peut-être développée par une enfance solitaire : « Je suis montée avec ardeur / puis jusqu’ici descendue avec calme, / composant ma démarche. / Mais devant moi voici que l’escalier l se perd. Eboulé. / Et la lumière devient plus faible. / À chaque pas je sens sous le pied / des formes inconnues, âpres, / et terrifiée je me soutiens contre le mur, / avec un vertige glacé dans ce cceur / qui exècre et prépare / mon imminente chute. » (Le Vide et les formes). C’est une
poésie de l’expérience, à partager en une langue commune dans une démarche d’éveil, de présence à l’éphémère.
 Expérience de la peur, de la souffrance, ou plutôt de l’autre qui souffre en soi : « je ne suis pas mon corps. / Il m’est étranger, ennemi. / pire encore est l’âme, / et non plus avec elle je ne m’identifie ». L’interrogation n’évite pas la vieillesse ni la mort, tous sujets que notre société de l’image rejette loin de sa sphère. Margherita Guidacci les évoque avec la pudeur qui caractérise son écriture et la compassion qui lui rend proche toute misère humaine comme en témoignent les textes qu’a suscités l’attentat de la gare de Bologne : « Ici, chez nous, où donc est ce
visage auquel correspondent ces bras ? / Vide de traits, inexpressif, voilé, / ce n’est que le visage d’un ciel blanc, d’une plaine qui exhale / vapeurs et miasmes dans la touffeur d’août. / En vain nous cherchons une réponse / sur des cadrans où jamais plus / nous ne pourrons lire une autre heure. / La mort a fait son nid dans toutes nos horloges. »
(L’Horloge de Bologne).
 Un homme est touché et « nous tous, nous sommes en exil ». C’est cette compassion, en son sens étymologique, qui la rend proche des grands poètes mystiques. Le poème ne dénonce pas, le poème ne crie ni révolte ni vengeance, il prend avec lui la fragilité, la souffrance des hommes, leurs interrogations. Il révèle « la source », mot-clef dans la poésie de Margherita Guidacci, dont chaque être humain est dépositaire. Il faut que « quelqu’un puisse encore la faire jaillir/ hors des veines de pierre / et lave de moi le geste menteur / et guérisse la soif authentique. » (Neurosuite). La quête de la source n’a pas vocation à asseoir un pouvoir. Elle est juste cette mise en mouvement qui rejette la sécurité, qui maintient en éveil et qui, dans le refus de l’oubli, unit les vivants dans un « chant de communion avec les morts ».
 Le poème devient tension et méditation. Son expression puise sa force dans l’exigence de dépouillement de l’auteur. En l’absence de toute complaisance l’écriture se fait fluide et dense, telle une « fontaine, jamais achevée » nous conviant « l’oreille tendue à une écoute sans fin » (Le Retable d’Issenheim).
 On aura compris que cette courte présentation de Margherita Guidacci constitue une invite à lire au-delà du choix de poèmes présentés ci-dessous une oeuvre essentielle du vingtième siècle.
 Ouvrages traduits en français :
Neurosuite
, trad. de Gérard Pfister, Arfuyen, 1977, réédité en 1989
Le vide et les formes, trad. de Gérard Pfister, Arfuyen 1979
Le sable et l’ange, trad. de Bernard Simeone, Obsidiane, 1986
Le retable d’Issenheim, trad. de Gérard Pfister, Arfuyen, 1987
Sibylles, trad. de Gérard Pfister, Arfuyen, 1992
L’horloge de Bologne, trad. de Gérard Pfister, Arfuyen, 2000

Neurosuite
L’Indépendant (31/12/1999) par Charles Greiveldinger

 Les Éditions Arfuyen ont publié dans leur collection des textes italiens Neurosuite, de Margherita Guidacci, écrit dix ans avant la merveille du Retable d’Issenheim déjà évoqué dans nos colonnes.
 Margherita Guidacci est née à Florence en 1921, elle enseigne actuellement dans un institut universitaire.
  Neurosuite témoigne du traitement psychiatrique dont la réalité ne manquait pas d’être terrifiante dans les années 60 (et l’on parle aussi bien de la France). Mais ces poèmes témoignent également de l’effroyable et quasi intraduisible souffrance de ceux qui, mystérieusement, se débattent soudain « dans la nuit comme un mourant ».
 « Qui suis-je, moi, et où ? » ; « il devait y avoir autre chose : quoi d’autre ? » ; « Si je réussis à tenir la tête immobile sur l’oreiller, un mur grandit peu à peu autour de moi et me protège. Mais que je bouge, aussitôt tout est renversé »
 ; « Tu ne sais rien, ne peux rien te rappeler, égarée qui presses les mains sur tes tempes : le vide au-dedans et la trace des électrodes »  ; (les électrochocs étaient censés « faire oublier » ce qui tourmentait) ; « Mais où tu es, il n’est pas de porte et nulle porte ne s’ouvrira. Et il n’est pas de mur : aucun mur ne sera abattu »  ; « Quand le pire est arrivé, se forme un grand silence » (Quando è accaduto il peggio si forma un grande silenzio).

Le Retable d’Issenheim
L’Indépendant (25/01/1988) par Charles Greiveldinger

 Nouvelle merveille que ce petit livre édité en bilingue par Arfuyen : Le Retable d’Issenheim (L’Altare di Isenheim) de Margherita Guidacci, poème écrit de janvier à octobre 1977.
« Le retable d’Issenheim, explique-t-elle, est lié à une visite que je fis à Colmar avec deux amis allemands qui m’avaient invitée à Fribourg. Le polyptique de Grünewald me fit une impression si forte qu’il me semblait ne pouvoir en soutenir la vue. Je lui tournai le dos et me mis à regarder les tableaux de Schongauer tout autour de la grande salle du rez-de-chaussée du musée d’Unterlinden. Mais, même ainsi, je ne me sentai attirée que par le Grünewald qui en même temps m’effrayait. Il avait ébranlé en moi quelque chose que je devais rééquilibrer. C’est pour cela que j’écrivis le poème qui s’intitule Le Retable d’lssenheim. Plus tard, je retournai à Colmar et ne regardai cette fois que le Grünewald. Je restai longtemps devant lui sereinement. »
 Le caractère troublant et émouvant de ce recueil vient peut-être d’abord de la rencontre entre une oeuvre (d’art sacré) dont l’auteur – Mathis Grünewald – malgré les recherches menées en en direction du début du XVI° siècle, reste mystérieux, et cet écrivain italien du XX° siècle, qui s’attache à décrire, à décrypter, à s’effacer devant l’oeuvre pour tâcher d’en permettre le surgissement de sens (dans une sorte de parti pris d’atonalité, d’impersonnalité). Et l’on pense par exemple aux "interprétations" du pianiste Glenn Gould dont la volonté de s’abstraire devant la musique de J.-S. Bach équivalait en fait et bien malgré lui, à l’émergence de la subjectivité la plus pure. Un style unique ! Magnifique. 
 Et pour l’un. Et pour l’autre. "Grünewald, verte forêt, verte la forêt de la fièvre où les sentiers s’enfoncent sous les arches bruissantes. En suivant tes traces, pourrons-nous la traverser ? Pourrons-nous, marcheurs désarmés, survivre aux fourches inquiètes, aux clairières maléfiques, nous sauver des embuscades, repousser les fantômes ? Et serrerons-nous enfin, tirés en sueur par le réveil d’ombres crues et de lumières convulsives, ton espérance comme une rose diaphane ? Ou ne reste-t-il à nous attendre qu’un peu d’argile humide entre les feuilles rongées dont s’exhale l’odeur de toute décomposition ?" 
 "Con ignota dolcezza e ignota pena la giovinetta chiusa nell’ ascolto sente stormire in sé i giorni futuri" : "Avec une inconnue douceur, une peine inconnue, la jeune fille recueillie dans l’écoute sent bruire en elle les jours futurs."

Margherita Guidacci, poète de l’universel
Vers l’avenir (Namur) (01/01/1988) par Ch. De Cat.

 Au terme d’une manifestation de trois jours qui fut un brillant hommage à la poésie et à la littérature en général, le prix littéraire « Casa Hirta » a été remis, samedi dernier, à Margherita Guidacci, l’un des rares poètes italiens contemporains d’envergure internationale. Ce prix, qui connaît, aujourd’hui sa XIII° édition, est décerné tous les deux ans à Caserte à un auteur particulièrement représentatif de la littérature italienne de ces dernières décennies.
 Poète et croyante, poète de l’universel, Margherita Guidacci le fut dès ses premiers recueils (Poésie, 1965 ; Neurosuite, 1970) où le sentiment religieux se révélait déjà inséparable de la lecture du monde. Mais sa poésie n’est pas une fade prière ; jamais les valeurs éternelles de la religion ne viennent occulter une conscience aiguë et douloureuse des problè¬mes de notre temps.
 Aucun lyrisme pour traduire les drames et les angoisses qui alimentent ses vers mais une langue dépouillée et rigoureuse, qui ne sacrifie rien à la construction musicale ou au jeu verbal. Marquée par la littérature anglo-saxonne qu’elle enseigne depuis vingt ans à l’Université de Rome, Margherita Guidacci use d’un style sec et contrôlé qui privilégie l’articulation et la structure du poème.
 Soucieuse de donner aux mots leur sens le plus simple, elle ne s’abandonne pas à la dérive du verbe ou à la violence des images. Cette poésie narrative et descriptive se prête plus que toute autre à la traduction et reste parfaitement lisible en français comme en témoigne son dernier recueil, Le retable d’Issenheim dans sa version traduite de l’italien par Gérard Pfister et publié aux éditions Arfuyen.

Margherita Guidacci
Les Nouvelles Parallèles (01/01/1989) par ---

 Le retable d’Issenheim, un cauchemar ? Ou l’image dans l’image, ou en filigrane dans l’image les
 axes cartésiens
 de la vie et de la mort.
 Un pan de mur offert au regard, des images insoutenables : les fragments enfin réunis des convois d’insurgés, de pestiférés, de marcheurs qui sans cesse traversent les forêts de ce monde. Les forêts de la fièvre. – Dans les textes de Margherita Guidacci, comme dans le retable, il n’est question que de nous. De nous poètes, insoumis et libertaires. Ce que montre le peintre n’est rien d’autre que le cortège des pénitents et des humbles. Des prélats et des maîtres. Mais ce qu’il laisse deviner, c’est la révolte, la subversion, l’insoumission : un clin d’oeil à Luther, un sourire à Cranach.
 pour armes non plus becs, crocs et griffes
 mais bombes, gaz, électrodes ; pour ultime horizon 
 non plus la nuit profonde où descendent
 les démons et les fauves
 mais un grand soleil de mort sur le monde écartelé.

Margherita Guidacci, une écoute déchirée
Le Menseuel Littéraire et Poétique (01/01/1988) par Bernard Siméone

 Parmi tous les poètes Italiens contemporains que la France découvre actuellement, Margherita Guidacci, née à Florence en 1921, mérite (et exige) une attention particulière, afin que ne se renouvelle pas ici le malentendu qui a longtemps affligé son oeuvre dans les milieux poétiques italiens (auxquels elle reste, de toute manière, absolument étrangère, comme cette autre importante poétesse, si différente : Amelia Rosstlli, dont J. Ch.Vegliante vient de traduire Impromptu aux Editions Tour de Babel).
 On a voulu voir parfois dans cet écrivain pétri de la souffrance la plus nue un chantre "catholique". C’était oublier que la foi, chez Margherita Guidacci, ne naîtt d’aucunne certitude, d’aucun réconfort a priori, mais de l’affrontement des limites les plus insoutenables de l’être, aux confins de l’anéantissement, comme en témoigne Neurosuite publié en 1970 par Neri Pozza à Vicence ; pure création poétique échappant à la restriction du simple témoignage, aussi bouleversant soit-il, sur la souffrance de la dépression psychique. Au point que toute l’oeuvre de Guidacci, aussi bien avant qu’après ce traumatisme central, semble écrite depuis ce lieu sans nom qu’atteint la souffrance (mais l’atteint-elle vraiment ?) : "Quand le pire est arrivé / il se forme un grand silence / comme un lac immobile / sur une ville submergée. (...) / Quel soulagement de sentir / que rien désormais ne nous regarde".
 Pour Guldacci, dont le premier recueil Le Sable et l’Ange parut en 1946 et où se retrouvait sa passion de la littérature métaphysique anglo-américaine (elle traduira Dickinson, Bishop et Powers), le refus de toute "instrumentalité" du poétique est une exigence éthique absolue : "Non le rapprochement magique des sons, mais le rapprochement dramatique des significations." 
 
Cette profonde morale poétique se retrouve dans la belle (et fidèle) traduction que nous offre aujourd’hui Gérard Pfister (après avoir traduit, toujours pour Arfuyen, les plus beaux poèmes de Neurosuite et du Vide et les formes). Le retable d’Issenheim, publié en 1980 à Milan, marque le retour chez Margherita Guidacci de la figuration, de l’image, après le décapage nécessaire et cruel de Neurosuite. Mais ce retour s’opère, plus encore que par la symbolisation, par la saisie immédiate mêlée d’effroi du grand polyptique de Grünewald au musée d’Unterlinden à Colmar. Entre la "rose diaphane" de l’union retrouvée avec le créateur et l’"argile humide" de l’origine (cet élément qui hante toute la poésie de Guidacci, à la fontière incertaine de la genèse et de la décomposition), une parole se déploie, mesurée et juste, dans le sens de cette justesse que prône depuis 1950 Philippe Jaccottet.
 Dans la présentation de cette plaquette bilingue, Guidacci avoue : le polyptique "avait ébranlé en moi quelque chose que je devais rééquilibrer. C’est pour cela que J’écrivis ce poème. Plus tard, je retournai à Colmar et regardai cette fois le Grünewald. Je restai longtemps devant lui, sereinement." Oeuvre d’exorcisme donc que ce cycle de douze poèmes : mais exorcisme que procure non la fuite mais l’apprentissage difficile du regard, afin de dominer l’horreur née de la contemplation de l’irreprésebtable. Déchirement du regard à la vue de la croix dressée : "Une poutre nue, transersale, / rompt l’espace / et une autre, verticale, / s’élève au-delà du temps."
 
Il faut déchirer le voile des apparences, heureuses ou tragiques, pour atteindre "ces axes cartésiens / de la vie et de la mort." Et seule peut répondre à pareil déchirement l’écoute la plus nue. Au profond, dans la part que les mots ne peuveft organiser ni signifier, le poète trouve un possible espoir dans la dépossession du moi et de l’image. Dans l’épilogue où est évoquée la fin de Grünewald, parcourant l’Europe convulsive des révoltes paysannes et de leur répression, et enterré "dans une fosse de pestiférés, hors / les murs de Halle", Guidacci livre l’intuition sublime selon laquelle la fontaine que le peintre voulait sculpter avant de mourir et qui restera pur projet se trouve, dans toute son essence, enclose dans le secret de l’être : "Toi seul / en connais le secret, toi-même tu es sa coquille, / l’oreille tendue à une écoute sans fin."
 Ce parcours initiatique concerne certes tout lecteur de poésie, et pas seulement ceux pour qui la Passion et la Résurrection sont inscrites dans une foi.

Margherita Guidacci
Poètes italiens contemporains (01/01/1990) par ---

 Professeur de littérature anglaise, elle a entrepris avec Neurosuite une revisitation de l’Enfer de Dante. L’Enfer, n’est pas dévolu à l’autre mais au même, à soi-même. C’est dans les rets de la dépression qu’elle nous entraîne. Précise, descriptive, sa langue nerveuse a su se souvenir de la grande poésie métaphysique anglaise et tout particulièrement de celle de John Donne. D’une stridence rare, ses images sont tout à la fois d’une cruauté féroce et empreinte de compassion affligée. Le mouvement dramatique intense de cette poésie s’est également confronté au fameux retable d’Issenheim de Grünewald, décrit panneau après panneau avec une force expressive prodigieuse. Macération, tourment intérieur et vision métaphysique du monde distinguent cette poésie exigeante.

Le retable d’Issenheim. Arfuyen, 1987
Neurosuite. Arfuyen, 1989

 Au docteur Z

 Scrutant notre planète lointaine
 de ton grossier télescope,
 tu nous prodigues tes bienveillants conseils : 
 « Vous êtes en mer, sauvez-vous à la nage ! » 
 Sans comprendre
 que la mer que tu vois de cette distance 
 est un désert onduleux de lave 
 refroidie sur nous comme sur les morts 
 du Vésuve autrefois.
 Et tu insistes : « Pourquoi restez-vous immobiles » 
 Quelques brasses et le rivage est proche ! » 
 Apprendrais-tu à voler
 à un papillon emmuré 
 dans des siècles d’ambre ?

Sibylles
Bulltetin Critique du Livre Français (05/01/1992) par ---

 Neurosuite ou, à notre goût, surtout le Retable d’Issenheim (parus chez le même éditeur) ont fait connaître en France le nom de Margherita Guidacci, née à Florence en 1921 et auteur de plus d’une vingtaine de recueils de poèmes (voir aussi le Sable et l’ange, traduit par Bernard Simeone, éditions Obsidiane).
 Une longue et vraie amitié lie cette grande dame des lettres italiennes à son éditeur français et traducteur, le poète Gérard Pfister, qui partage plus d’un thème de réflexion spirituelle avec elle. Ils ont traduit ensemble Emily Dickinson ou, toujours chez Arfuyen, la poétesse américaine Jessica Powers (1905-1988).
 Avec ces Sibylles, dont une postface passionnante et passionnée raconte la genèse inspirée, à mi-chemin entre sommeil et veille, Margherita Guidacci donne, au soir de sa vie, ce qui est peut-être son plus beau livre. Les sibylles de l’Antiquité ne sont pas pour elle matière à poésie érudite ; tout au contraire, ce sont des personnes vivantes, avec leurs ruses, leurs défauts, leurs qualités, et la couleur particulière qu’elles confèrent au mystère de la poésie. Emblèmes de la parole inspirée, elle sont les détentrices d’un mystère auquel les prophètes et les saints eurent aussi, de façon plus théologique, un accès, mais moins modeste et comme plus intimidant. 
 La poésie, pour Margherita Guidacci, ne saurait être une voie d’accès à la sainteté ; c’est pourquoi ces sibylles en contact avec les formes multiples du divin sont, parce qu’elles sont pure poésie, étonnamment humaines.
 Les cinq poèmes consacrés à la sibylle de Cumes ou « Hymne à Apollon » (que chante la sibylle delphique) semblent décidément figurer parmi les plus beaux poèmes nés sur cette vieille terre d’Europe, toutes langues confondues, durant ces dernières années (Il Buio e lo Splendore, d’où ces poèmes sont tirés, a paru chez Garzanti en 1989).

Sibylles
Europe (10/01/1992) par Monique Baccelli

 Si Margherita Guidacci se permet de faire descendre de leur plafond les majestueuses sibylles de Michel-Ange, c’est pour leur redonner enfin la parole et les humaniser. En effet aucune des dix visiteuses qui viennent au petit matin, l’une ou l’autre, selon sa fantaisie, guider l’inspiration de la poétesse ne répond à l’image traditionnelle de la femme « aux flancs convulsés par l’obscur travail de la prophétie ». Paisiblement assises sur un rocher entre ciel et mer, ciel et rivière, aux confins du désert, ces sereines pythies ne manifestent leur privilège gnostique que par un mystérieux sourire : point de transes ni de délires, leurs révélations dépassent la contingence (qui devrait être leur spécialité), pour rejoindre l’universelle sagesse. La seule certitude que nous livrent celles qui sont censées tout savoir, est que tout est incertain, que tout chemin mène au mirage, et que « sur la rive de la mort, rien ne restera sauf. » Mais ces sombres messages sont loin de nous entraîner dans un univers mélancolique. Chez Margherita Guidacci chaque mot est empreint de la lumière et de la beauté qu’elle sait trouver dans la nature, et ce n’est pas sans raisons que la Delphique compose un hymne à Apollon : « Mon silence / sera comme un feuillage parcouru par tes vents lumineux / et pensées, présages, prophéties / sur un signe de toi comme un joyeux essaim / d’oiseaux s’envoleront / de leurs nids secrets. » 
 Tant de fraîcheur et tant de vie naissent également de l’étrange familiarité que la poétesse entretint avec ses modèles comme le révèle la fin du recueil. On pense à Pirandello aux prises avec ses personnages : les capricieuses sibylles doivent elles aussi être apprivoisées, et elles aussi nous asservissent. Le livre refermé, qui ne dirait avec l’auteur : « Quand il n’y aura plus en moi l’attente des sibylles, comment remplirai-je ce vide ? » 
 Margherita Guidacci est décédée au mois de juin dernier.

Margherita Guidacci : la soif et la source
Le Journal des poètes (06/01/1992) par Pierre Dhainaut

 Avec les Sibylles Margherita Guidacci donne libre cours à tout ce qui la déchire et l’anime depuis Le sable et l’ange, son premier livre de 1946 : elle est tour à tour tremblante et impétueuse, elle exprime aussi bien la soif que la source.
 L’eau est ici l’élément originel. Ce n’est pas un hasard si les Sibylles s’ouvrent par une vision du flux et du reflux sur le rivage de l’Hellespont. Mais l’eau ne nous rappelle pas seulement que notre destin semblable à celui des conquérants "n’étreint qu’à peine / un instant de la mer". Dans Comment j’ai écrit Sibylles Margherita Guidacci raconte que jeune fille elle avait le don de "s’orienter sur les veines souterraines" et de les "porter à la lumière". Seul "le plus pur", nous dit la Tiburtine, découvrira les sources ou puisera dans le fleuve. Seul celui qui a "le juste désir", la juste soif, nous dit l’Erythréenne en se servant de l’image de "la racine, une et multiple" qui fondamentalement n’est pas différente, verra "l’arbre de la sagesse". Cosmique, analogue à l’ascension de la sève ou au jaillissement de l’eau, le mouvement qui nous conduit des profondeurs fécondes à la lumière, grâce auquel la parole est possible.
 Ce mouvement-là, toujours actif, témoigne d’une confiance inaltérable. Mais la confiance, et c’est en quoi cette oeuvre me touche, n’a rien d’aveugle comme la sagesse n’a rien de froid. La Sibylles des larmes, la Phrygienne, elle aussi a recours à l’image de la racine et de l’arbre : des victimes qu’elle évoque "il ne reste / que cette grande lamentation, devenue racine / dans la terre dont est issu (son) arbre". Que l’on se souvienne de Neurosuite ou de L’horloge de Bologne, jamais Margherita Guidacci n’oublie la souffrance en ses incarnations innombrables, elle ne cache ni notre angoisse ni nos maladresses, elle les éprouve comme si nous étions en prison.
 Nous aurions tort cependant d’opposer la source et la prison. Une tension plutôt caractérise cette eeuvre. La quête est d’autant plus intense qu’elle ne reçoit aucune aide. La Libyque ne répond pas à nos questions, elle nous demande de "persévérer". Il y a chez Margherita Guidacci comme une confiance en I"’inquiétude", en I"’effroi" même, seuls capables de nous obliger à faire un pas de plus et de nous ouvrir.
 Ainsi sommes-nous mis constamment en alerte, attentifs au moindre signe. L’eau n’est plus l’élément privilégié, s’y ajoute l’air, ce vent que la Phrygienne écoute "résonner (...) comme la voix du dieu" ou ceux, "lumineux", d’Apollon où le silence de la Sibylle de Delphes sera comme un feuillage.
 Certes Margherita Guidacci aspire à la "splendeur", à "l’allégresse", mais elle interroge plus qu’elle n’affïrme. L’air et l’eau le lui ont appris : que ce soit sur les mots, sur le temps, sur les choses, sur les autres, il ne s’agit pas d’imprimer une marque. Sa parole, en cela identique à la racine première, est une et multiple : toutes les voix qui sont en elle se rassemblent et se déploient à travers les Sibylles – dix puisque tel est le chiffre de la totalité, la Tetraktys de Pythagore que célèbre la Samienne.
 "Un même dieu" également se révèle dans ce que nous avons séparé, le familier, le mythique. En fait, ce souci du nombre comme le sens d’un progrès intérieur n’efface pas le sentiment très vif de l’incertitude ou de l’ignorance. Margherita Guidacci aime trop l’arbre pour réduire, pour exclure. Déchirée, elle continue d’unir. "C’est la vie qui parle / en chaque chose vivante cependant qu’elle s’avance / vers la mort", disait la Sibylle de Cumes : nous faisons mieux qu’attendre une fin, nous portons l’immortel dans le mortel : je cite la postface, Un pari sur l’invisible, que Margherita Guidacci écrivit pour une traduction d’Emily Dickinson (Vivre avant l’éveil, Arfuyen), oui, tant que la soif et la source s’inventent et se regénèrent dans l’amour, dans la parole d’insécurité qui est la plus fervente.

L’Horloge de Bologne
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/2001) par J.-P. Jossua

 Nous mesurons l’importance du poète florentin que fut Margherita Guidacci (1921-1992), et son œuvre nous est chère. Gérard Pfister, après avoir traduit Neurosuite, Le Vide et les formes, Le Retable d’Issenheim et Sibylles, nous offre à présent L’Horloge de Bologne (1981).
 Dans un avant-propos, Margherita Guidacci nous rappelle les circonstances : lors de l’effroyable attentat de la gare de Bologne en 1980, les aiguilles de l’horloge se sont arrêtées ; la neige tombant quelques semaines plus tard sur les toits de la ville, le Jour des morts, lui a donné le désir de composer – en suivant une suggestion de Joyce – un Requiem pour les victimes.
 Certaines parties de celui-ci sont bâties sur le modèle des Ténèbres de la Semaine sainte, avec leurs références christologiques et plus largement bibliques. Les premiers poèmes et la « Prière du prophète inconnu » sont beaux, avec leur rythme ample, leur émotion contenue, leur compassion pour les victimes et les survivants qui n’efface pas celle que l’on peut ressentir à l’égard du meurtrier (Caïn), leurs images fortes et souvent neuves. La traduction, faute de pouvoir reproduire le nombre et les jeux d’assonances de l’italien, rend bien ces affects et ces images.
 Le style hiératique de Guidacci révèle son pouvoir en particulier dans les « Lamentations du prophète sans nom » et les « Ultimes échecs ». Et c’est ce ton, avant tout, qui frappe car, dans cette partie où les imprécations se font insistantes, on trouve des images un peu plus attendues ; le contrepoint avec la Passion est très marqué. Le dernier mot est celui-ci : « Brise ce cœur de pierre, donne-nous un cœur de chair », référence implicite à Ez 11, 19. 
 Un bon texte de Pierre Dhainaut, « La soif et la source », avec d’admirables citations, achève ce volume ; il avait été préparé pour un hommage rendu à Margherita Guidacci et dont il est fait ici mémoire.

Sur les vivants et sur les morts
Le Mensuel Littéraire et Poétique (31/12/1999) par Bernard Simeone

 Quiconque a lu Neurosuite, journal en vers et via crucis d’une dépression mentale rendue, par la transparence de l’énoncé, à sa dimension d’expérience spirituelle, sait que la foi de Margherita Guidacci ne devait rien à l’évitement idéaliste de la souffrance ni du doute le plus torturant.
 Lorsque, très tôt dans son parcours (elle naquit à Florence en 1921 et mourut en 1992), elle affirma : "La valeur des mots tient à leur sens ordinaire et courant – d’échange – et non à un au-delà du sens démiurgique qui les isolerait du reste du langage", ce n’était pas une manière d’éluder l’absolue déréliction dont peut naître la parole poétique, mais le choix d’une simplicité qui ne vienne pas accroître l’opacité de toute existence. Ne pas enténébrer, ne pas voiler d’échos inutiles, au bout du compte complaisants, l’évidence nue que le chant acquiert parfois, telle fut la morale en écriture de cette femme dont la douceur et la voix frêle dissimulaient une grande fermeté intérieure, une inflexible exigence.
 Les éditions Arfuyen, qui furent les premières à la traduire en France, lui sont restées fidèles et c’est un cinquième volume que Gérard Pfister nous offre dans une traduction limpide, attachée à rendre la clarté du poème, la probité sans faille de sa diction.
 Sur son chemin de solitude, Margherita Guidacci dut prendre quelque distance avec ceux-là mêmes dont la soif métaphysique et spirituelle était proche de la sienne : les poètes de l’hermétisme florentin, au premier rang desquels Mario Luzi, persuadé davantage que la lumière ne peut être envisagée qu’après avoir risqué sa parole et sa chair dans les méandres obscurs et, précisément, hermétiques, du langage.
 L’année 1980, où Margherita Guidacci publia un polyptyque en poésie, Le Retable d’Issenheim, inspiré par le chef-d’oeuvre de Grünewald, se produisit à la gare de Bologne, un jour de fort départ en vacances, l’attentat terroriste le plus meurtrier qui eut jamais lieu en Europe, et qui semblait répondre, comme un écho sinistre, au massacre milanais de la piazza Fontana qui, onze ans plus tôt, avait marqué le début des "années de plomb" en Italie. Cette suite interminable d’actes terroristes, de droite puis de gauche, fut initiée par des éléments "dévoyés" des services secrets, des groupuscules néo-fascistes et une myriade de formations clandestines para-étatiques : une possible figuration de l’enfer, de la non-parole, de la constante manipulation d’autrui et de soi-même, une totale aliénation.
 Lorsque Margherita Guidacci écrivit L’Horloge de Bologne, l’enquête sur l’attentat n’avait guère progressé, mais les arcanes politiques du drame ne sont pas l’enjeu de son livre. Parce que le souffle de l’explosion a figé, à la gare, les aiguilles de l’horloge, le temps s’est pétrifié, une déchirure s’est ouverte dans le réel, comme si elle indiquait d’emblée la part métaphysique de l’horreur : "La mort a fait son nid dans toutes nos horloges." Et les victimes, épouvantablement visibles, renvoient à la face dérobée des assassins : "Et plus que les corps défigurés que nous retirions du milieu du massacre / les âmes défigurées qui l’avaient conçu et voulu."
 Trois mois après l’attentat, Margherita Guidacci vit tomber sur Bologne une neige qui lui rappela celle de la dernière page de Dubliners de Joyce, une neige qui tombe "sur tous les vivants et les morts". Parce que "cette neige mystérieuse (...) efface toute expression ", la poétesse ressentit l’impérieux désir de répondre par une suite de poèmes au silence inacceptable.
 Dans les vers de Margherita Guidacci s’affrontent jusqu’au déchirement la pitié, la compassion et la soif de justice. "Sa parole, en cela semblable à la racine première, écrit Pierre Dhainaut dans une postface éclairante, est une et multiple, elle contient toutes les voix qui sont en nous, de la plus vacillante à la plus rude." 
 
Structuré comme un office des ténèbres, le recueil dénonce le mal et tend à le nommer, mais voudrait aussi pleurer "le meurtier et la victime". Ici règne l’exil ultime car l’horreur exile l’homme au profond, dans l’inhumain. Sur ce désastre doit être préservée, au caeur de la parole, la part de silence, qui pour Margherita Guidacci était nudité du vers, régularité prosodique, effacement du mot devant la chose nommée, ou innommable.

Voix ultimes
Le Matricule des Anges (10/01/2000) par Marc Blanchet

 Dans les récentes publications des Éditions Arfuyen, deux voix nous parviennent comme de l’au-delà : celle de l’Italienne Margherita Guidacci, déjà présente chez le même éditeur avec notamment Neurosuite et Sibylles, et la Brésilienne Maria Ângela Alvim, dont l’ensemble des poèmes, à quelques exceptions près, est ici regroupé sous le titre Poèmes d’août.
 « Comme de l’au-delà », avons-nous dit : si ces deux poétesses sont en effet aujourd’hui décédées, ce qui ajoute à ce sentiment, c’est aussi la matière même de leur inspiration qui donne cette impression tant les images éthérées d’Alvim comme le long requiem de Guidacci nous emmènent dans les parages de la mort méditer sur la fragilité du genre humain.
 Riche d’aspects, la poésie de Margherita Guidacci a toujours su embrasser un sujet en mêlant de façon subtile l’expérience personnelle et une interrogation plus distanciée. Le 2 août 1980 au matin, un terroriste inconnu déposa à la gare de Bologne une valise pleine d’explosifs. La détonation arrêta net les deux aiguilles de l’horloge, donnant ainsi un symbole terrible à cet attentat. Le Jour des Morts, trois mois après, la poétesse italienne se trouve à Bologne, soudain prise sous un paysage de neige inhabituel. Un texte naît comme un long office où sont convoqués les victimes et les personnages bibliques, notamment Caïn et Abel. Car c’est bien un frère qui a tué un autre frère. « De la première étoile de sang naît tout un firmament », écrit Guidacci, inscrivant cette rupture originelle face à l’horreur renouvelée des voyageurs tués : « D’innocents voyageurs qui vainement dans des gares / de tous les points cardinaux seront attendus / ont rejoint une autre destination, l’ultime. / sans même être partis. » Livre de la consolation, amer, violent, L’Horloge de Bologne est le port du deuil d’autrui. (…)

PETITE ANTHOLOGIE

Neurosuite
traduit par Gérard Pfister
(extraits)


Madame X

Je ne suis pas mon corps.
Il m’est étranger, ennemi.
Pire encore est l’âme,
et non plus avec elle je ne m’identifie.

J’observe de loin
les grossières acrobaties de ce couple,
avec détachement, ironie –
avec dégoût parfois.

Et cependant je pense que leur absence
serait bienfait plus que douleur :
cela et d’autres choses... Mais tandis qu’ainsi je pense,
qui suis-je, moi, et où ?


Quand le pire est arrivé

Quand le pire est arrivé
se forme un grand silence
comme un lac immobile
sur une ville engloutie.

Les nuages sont plus réels
que les maisons qu’avant nous habitions.
Nous nous approchons, curieux
et indifférents, comme de lointains descendants

sur la ruine qui pour nous n’en est plus une
puisque, nous renversant, elle a annulé notre connaissance.
Quel soulagement de sentir
que plus rien désormais ne nous concerne !

Le Vide et les formes
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Sur le dernier éperon

Maintenant qu’ils ont cessé de m’agiter au visage
leurs drapeaux, de me crier « En avant »,
maintenant que je peux replier l’avenir
et demander silence,

sur le dernier éperon de la vie, regardant
l’eau, en bas, où décline mon jour,
tel l’aiguille d’une balance
n’obéissant qu’à son intime poids,

voici, je déclare ma nostalgie
pour le fond, la nuit humide et tendre,
la perle non encore formée,
les valves closes.

La route, le fleuve

A l’abri de sa maison, dans la pièce la plus tranquille,
au milieu des fétiches aimés,
tout à coup elle sent s’ouvrir la route,
s’écouler le fleuve.

Dans la conversation avec ses amis,
avant même que n’arrive la réponse à une simple question,
et aux lèvres la cuiller déjà levée,
elle sait que peut s’ouvrir la route,
s’écouler le fleuve.

Dans la lecture silencieuse, le soir,
le sillon d’une ligne à l’autre traversé par les yeux,
l’intervalle de la page tournée
deviennent la route qui s’ouvre
et le fleuve rapide.

Qui la sauvera si rien ne semble changé ?
Qui la retiendra sur le bord invisible ?
Elle était là - et voici, elle s’éloigne sur la route,
elle est emportée par le fleuve.

Funérailles

Bien des fois j’ai suivi mes funérailles,
seule attentive parmi des gens distraits,
et jeté à grandes pelletées la terre
sur mon cercueil.

Et bien des fois à des dates que ne fixe
aucun calendrier j’ai été sur ma tombe,
m’arrêtant avec mes fleurs invisibles
près du marbre de quelque coeur humain.

Que peut-il y avoir d’effrayant à répéter encore
un chemin connu jusqu’à l’ennui,
s’il n’y a cette fois – et à mon avantage –
qu’une seule différence ?

Car aux autres reviendra
tout le poids du rituel.
A moi la partie la plus simple :
m’étendre, fermer les yeux, oublier.


Le Retable d’Issenheim
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Visite de Saint Antoine à Saint Paul Ermite

Ici peu de nourriture suffit : un seul
tout petit pain
rassasiera deux personnes, d’autres biens
importent davantage, et la parole même
n’est pas le plus précieux (ni la sagesse
amassée durant de longues
années de pénitence) mais un haut,
un lumineux silence.

Vaste est le jour, il abolit
toutes les limites. L’âme
s’avance sur le seuil
de la chair consumée et reçoit
avec égale paix la visite fraternelle
d’un moine ou seulement
le corbeau secourable,
la biche qui affectueusement se blottit
contre les vieux genoux.

Les branches distillent des secrets
comme les forêts de notre enfance,
 mais à présent rien ne nous trouble plus.
Il ne peut nous arriver aucun mal
ici où l’innocence et l’oubli se confondent.
Convalescents de la vie, dans le repos
de cette lumière dorée,
nous nous sentons tout proches de la guérison définitive.

Sibylles
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Delphique

Tes pas sont silencieux
et mes yeux encore fermés –et pourtant
je sais que tu viens, mon cœur
sent ton approche.
Et comme un prisonnier qu’envahit soudain
(il ne sait lui-même comment) la certitude
d’une imminente liberté, debout derrière la porte
de sa cellule, avec angoisse, avec espoir,
attend qu’elle lui soit ouverte - ainsi j’attends
derrière cette porte de ténèbre que surgisse
ta lumière sereine. Et dans chaque cellule
une autre créature t’attend, tournée vers toi
dans une inconsciente ou lucide prière.
O splendeur du monde ! La nuit a été
une vaste nécropole mais toi, tu rapportes la vie.
Nous nous réveillons, nous nous relevons. Et voici
que déjà tu touches les cimes du Parnasse
où reprennent leur chant les filles
de la Mémoire. Voici que tu descends la pente
et de ton carquois d’or s’élancent les rayons
jusqu’à ce qu’en tout lieu resplendisse ta gloire.
Voici que tel leur nom tu fais scintiller
les Phédriades et donnes des reflets à cette mer
lointaine et à cette autre mer, d’oliviers.
Rochers, plantes, animaux, rivières - tout
redevient soi-même, retrouve en toi
couleur et forme puisqu’à nouveau
tu nous crées, pour traverser
un nouveau jour. Où fut l’abandon
est à présent l’allégresse, et plus
que ne puis dire. Les mots
manquent quand l’émotion les submerge. Mais mon silence
sera comme un feuillage parcouru par tes vents lumineux.
Et pensées, présages, prophéties
sur un signe de toi, comme un joyeux essaim
d’oiseaux s’envoleront
de leurs nids secrets.


L’Horloge de Bologne
traduit par Gérard Pfister
(extraits)


L’horloge


Ce cercle qui contenait le temps,
son imperceptible battement, ses pas légers
en route vers de simples fins terrestres
– un congé, un retour, une escapade
ou la rencontre entre de vieux amis –

à présent contient un geste immobile
que plus rien n’interrompt, qui ne change ni ne s’efface :
geste comme d’un ange de marbre
qui sur une tombe lève un bras
désignant l’inconnu
tandis que l’autre résolument est pointé vers la terre.

Ici, chez nous, où donc est le visage auquel correspondent ces bras ? 
Vide de traits, inexpressif, voilé,
ce n’est que le visage d’un ciel blanc, d’une plaine qui exhale
vapeurs et miasmes dans la touffeur d’août.

En vain nous cherchons une réponse
sur des cadrans où jamais plus
nous ne pourrons lire une autre heure.
La mort a fait son nid dans toutes nos horloges.

D’innocents voyageurs qui vainement dans des gares
de tous les points cardinaux seront attendus
ont rejoint une autre destination, l’ultime,
sans même être partis.