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Grand Mémoire sur Agnès de Langeac

 À l’aube du « grand siècle des âmes », Agnès marquait, dès l’âge le plus tendre, un amour tout extraordinaire pour Jésus, l’Époux des âmes. Fille d’un coutelier du Puy, son humble fortune défendait qu’en vie religieuse elle prétendît au-delà de l’état de converse. Elle fut reçue pourtant soeer de chœur, un an après sa prise d’habit au monastère des dominicaines de Langeac, alors récemment fondé, avant d’être désignée maîtresse des novices, puis élue prieure : elle n’avait pas vingt-six ans. L’ordre des hiérarchies sociales s’étendait alors jusqu’aux cloîtres ; Agnès s’en est joué. Elle le dut certes à son talent de voix, mais surtout à l’exceptionnel éclat de sa vie mystique, à quoi les plus sceptiques durent se rendre.
 Les grâces mystiques se jugent d’après leur fécondité pour l’Église. Dans le pays de Langeac, Agnès est toujours invoquée comme « Mère Agnès ». Les mystiques sont prophètes : ils parlent aux hommes au nom de Dieu. Cette Parole de Dieu, vécue dans leur chair, peut rejaillir en doctrine spirituelle, déposée dans leurs écrits. Mais d’Agnès, on n’a conservé que quelques rares lettres. C’est que la Parole de Dieu se pouvait lire à même sa chair.
Le P. Arnaud Boyre, s.j., fut parmi le premier de ces « lecteurs ». Il ne fut pas le moins émerveillé du mystère qu’elle manifesta, décrit dans son Grand Mémoire. Les éditions Arfuyen nous donnent le premier et le dernier chapitre, parmi les plus suggestifs.
 Le parti de diviser cet écrit touffu en brefs paragraphes, comme autant de versets, en relève la poésie sous-jacente : « Les richesses célestes de cette vierge, écrit Boyre, nous sont, à la manière des étoiles du ciel, semées sans ordre que nos yeux puissent remarquer. »
 Il y est fait état des phénomènes extraordinaires dont le corps d’Agnès était le siège, de ses stigmates, du feu d’amour dont elle était physiquement brûlée : nulle complaisance ici pour le spectaculaire, mais discernement d’une vérité prophétique. « Alors encore qu’elle était hors de soi entre la mort et l’amour, elle étendit les bras en croix et cria : "Ô Amour, que tu es puissant ! (...) Non, non, mes sœurs, je n’ai point de cceur. Il y a plus de quinze jours que l’Amour l’a emporté. Je ne dis rien de moi, c’est l’Amour qui parle." » Étrange état du chrétien ici-bas : la grâce de Dieu comble son coeur en creusant son désir. Telle est la « pauvreté de coeur » de la béatitude, trouvant en Agnès son expression la plus littérale : Je n’ai point de cceur – non que le cœur soit mort : ravi hors de soi, il gagne en force et en voix à se laisser ainsi ravir. Au sentiment d’une compagne d’Agnès en religion, rapporté par Boyre, « elle mourut plutôt par un effort d’amour de Dieu qu’autrement, en égard à la force qu’elle avait en mourant. » Digne épouse de Celui qui mourut en poussant un grand cri.