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Jacques GOORMA

(1950)

Jacques Goorma est né à Bruxelles en 1950 de père belge et de mère française. En 1954, sa famille s’installe à Genève où il fait toute sa scolarité jusqu’à l’obtention d’un baccalauréat français en 1969. Après six mois de droit à Bruxelles, il s’enfuit vers l’Italie, puis Aix-en-Provence où il suit des études de lettres et de théâtre. De retour à Genève en 1974, il vit de petits boulots.

Dès 1975, il publie un premier livre de poèmes. En 1977, il s’installe en Alsace pour sauver la demeure familiale. Il reprend ses recherches sur Saint-Pol-Roux et rencontre la fille du poète, Divine. Il soutient à Strasbourg en 1982 une thèse de doctorat sur l’univers de Saint-Pol-Roux et poursuit durant de longues années la mise à jour des manuscrits et la publication des inédits du poète.

En 1978, il devient adjoint à la direction du Théâtre du Maillon, puis en 1996 chargé de mission pour la promotion de la poésie à la Médiathèque de Strasbourg. Directeur de collection aux éditions Lieux-Dits et membre de la Revue Alsacienne de Littérature, il est secrétaire général de l’Association Capitale Européenne des Littératures (EUROBABEL).

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Vol du loriot

Le Séjour

À

REVUE DE PRESSE

De cette chute date mon vol
Poezibao (05/04/2006), par Florence Trocmé

 Cet apparent paradoxe est sans doute une des clés de ce livre Le vol du Loriot et de la singulière expérience dont rend compte Jacques Goorma. Il est construit autour d’une série de courts récits en prose, neuf (plus un) en tout, qui sont autant d’évocations d’impressions d’enfance. Impressions oui, très fortes, plus que souvenirs, impressions quasi cénesthésiques, admirablement rendues, de façon à la fois précise et poétique et qui donnent au lecteur le sentiment de renouer avec ses propres souvenirs enfouis.
 Le point de départ est une expérience vécue par l’enfant à l’âge de sept ans : alors qu’il s’apprête à observer une éclipse, avec ses camarades d’école, il est happé littéralement par le ciel et par un sentiment vertigineux d’infini, il a le sentiment de tomber littéralement dans un ciel sans fond, sans fin. C’est une blessure "sacrée", "invisible", "indicible".
 Est-elle à l’origine de ses impressions et rêves récurrents de vol, un vol dont il dit bien qu’il s’agit plutôt d’une nage dans l’air et dont, toujours dans ces courts et denses récits en prose, il donne la relation. De telle sorte que l’on peut dire que ces impressions, pour physiques qu’elles soient, vécues intensément par le corps réceptif d’un très jeune enfant sont (méta)physiques. Idée à mettre en relation, sans doute, avec l’exergue du livre, de Thérèse d’Avila. (...) 
 Parce que l’enfant a su trouver un jour le moyen de "poursuivre et prolonger le ravissement du vol" et la possibilité de continuer sa course "dans la rivière penchée du poème" pour rendre compte de cette "scansion de l’âme qui nage en [lui] depuis l’enfance". Il est très beau de retrouver par la grâce d’un livre quelque chose du temps perdu de l’enfance et de ses sensations écrasées par l’entrée dans l’âge adulte. Il me semble que la poésie de Jacques Goorma y invite.

Le Vol du loriot
Le Mensuel Littéraire et poétique (11/01/2005), par Nelly Carnet

 Avec pour ouverture une citation de Thérèse d’Avila, un titre et une photographie d’un vol d’oiseau dans l’épure même du ciel, nous nous attendons à ce que la création poétique se frotte contre l’élévation d’une âme humaine et l’exprime. En vers ou en proses, les poèmes de ce recueil s’inscrivent dans le large de l’espace d’accueil et ces mots sont à entendre dans l’optimisme même. « Le poème nous invite à rejoindre la neutralité éblouissante, le centre incolore et sans limite où le monde à chaque fois s’éveille, s’enflamme et nous enchante ».
 Une prose superpose l’esprit de l’enfant à celui du poète. « Nous sommes tous les enfants de l’infini ». L’infini, un des mots les plus vastes de la langue française tant dans ses sonorités que dans son sens, est indomptable. On ne peut le circonscrire dans aucun cadre. Il se promène dans d’autres vocables qui forment un dégradé autour de lui : ainsi, « l’aurore », « l’eau claire », « l’éveil ».
 Surgissement est la poésie de cet auteur, vol d’oiseau pour paraphraser le titre issu du néant ou d’une nuit noire. Parole simple et brève émerge d’une enfance réjouissante et inquiète le jour où l’expérience de l’éclipse tant attendue ébranle l’enfant qui regarde le ciel et se perd soudain dans sa profondeur illimitée.
 C’est une chute dans le ciel que l’enfant vit jusque dans son corps pensant. « Exaltation et terreur » se superposent comme plus tard l’expérience poétique représentera une autre chute tout aussi vertigineuse et fascinante – une « chute » déterminant dans le même temps le « vol » qui viendra s’écrire faute de pouvoir le parler. L’expérience d’enfance inscrit dans le corps et dans la chair une illumination qui prendra langue dans le poème comme continuité de l’âge ancien et de son étonnante découverte.
 Un texte de prose consacré à une expérience de l’enfance ouvre chacun des regroupements des textes poétiques en vers libres ou blancs et détermine leur direction. Le vol se confond avec le souci d’élévation spirituelle. Le ciel détient un pouvoir que trop d’hommes ignorent. Il appelle à la raison et à la légèreté. La raison, c’est l’esprit dégagé qui engendre la légèreté de corps et d’âme. On aboutit alors dans le passage de la voix du poète à des vérités tranchantes : dans l’indicible, « le poème / est le chant / d’un muet ».

 

Jacques Goorma, "Le Vol du loriot" lu par Jean Mambrino (RAL)
Revue alsacienne de littérature (03/01/2006), par Jean Mambrino

Un enfant accroupi au-dessus d’une fourmilière pense peut-être que le ciel nous regarde de la même manière. Comment le rejoindre ? Ainsi s’ouvre ce petit recueil inspiré, où l’air circule partout entre les vers, entre les mots, avec une singulière liberté. Dès l’aube se présente une visitation, et chacun peut trouver « sur le seuil du matin / la cruche encore fraîche de la nuit » où bouge encore quelques étoiles. « S’il y a un mur au fond du ciel (murmure l’enfant) qu’y a-t-il derrière ? » Cette question vertigineuse le fait chuter vers le haut, dans un vol qui n’a pas de fin, une « salve de cristal » où le vol sort de l’oiseau « comme la mer sort de l’eau pendant la sieste. »

Même si un « ange adorable, dans le désordre replié de ses ailes / joue à attraper des phrases » et que l’amoureux fixe un instant sa paume sur l’épaule ferme et ronde, il file vite, à travers sa tête, dans l’épaisseur fluide de la lumière : elle s’enfonce en elle-même, où passe une face infinie qui l’attire et l’efface. Tomber dans le sans fond de la hauteur suspend la chute, car le ciel porte et berce l’instant à jamais immobile. Une « spacieuse solitude » délivre l’esprit, insinue une joie mystérieuse, dont la source demeure inconnue. Serait-ce cette fois le regard de l’ange ?

« Sa bonté foudroyante exige tout de moi. » Il y a un couloir, « tout près de l’autre monde », qui fait surgir ce chant inexplicable, et de nouveau la joie, le vol sans limite. « Une miette d’infini est tout l’infini. »

Le calice du plaisir rassemble alors la vie qu une prière offre sur ses paumes, à l’heure où le matin vient « boire le jour à la fenêtre ». Et la poésie se dépose pour la première fois sur un mince feuillet, apprivoise la splendeur, prolonge l’émerveillement du vol. Tout devient parole, celle-ci, inspiration ailée, extase dans l’envol de l’étreinte « crémeuse », quand le poème passe, et frôle le corps de son aile de vertige, et que tourbillonne la musique. C’est l’expérience suprême. « Le ciel m’enfonce son épée dans le front. »

Le poète est identifié à cette flamme qui brûle au fond de son corps. La flamme, où le vol, traçant sa route ? Le vol est invisible, transformé par le ciel où le poète rejoint une nouvelle enfance qui plane au-dessus des mondes. « Le vol instantané » est devenu le Chant. « Le vol de l’esprit », disait la Santa Madre d’Avila. Celui-ci nous emporte avec lui.

[L’article de Jean Mambrino que nous reproduisons ici a été publié dans le numéro de la Revue alsacienne de littérature daté de janvier 2006.]

Le Séjour
Exigence Littérature (14/05/2009), par Françoise Urban-Menninger

 Le titre de ce livre invite d’emblée à un voyage immobile au coeur d’une intériorité qui nous semble très vite familière car comment résister à ce mot évocateur qu’est le « séjour », à ses nombreuses résonances ? Du « Séjour des morts » à celui des « Muses », en passant par l’interprétation de Condillac qui définissait le séjour comme une idée ou une sensation ou encore en allant voir du côté de Valéry qui affirmait que la pensée était "un séjour sans lieu", le mot séjour se met à parler en nous et à converser avec les mots et la pensée de Jacques Goorma.
 Cette conversation avec le langage même, c’est reprendre les termes du philosophe Heidegger lorsque celui-ci nous annonçait que « le langage parle ». Et pour ce faire, le poète n’a d’autre choix que de se mettre en retrait : « Séjournant en lui-même, il est ignorant de lui-même ».
 Paradoxalement, plus le poète est en retrait et plus il entre dans la proximité de la parole originelle : « Toujours il remonte vers son aube natale, toujours de sa parole résonnent ses origines. »
 C’est ainsi que le séjour devient non seulement une manière d’être mais aussi un espace et un temps où le poète est présent dans les mots qui le font exister. Le poète est traversé par la parole qui le précède, il lui prête sa voix : « Je donne mon souffle aux lèvres disparues, j’écoute parler en moi la parole vivante des morts qui continue de me précéder. » « Le séjour est avant tout et rien n’est après lui », « le séjour a le goût du ciel... » Cette façon de se tenir sur une lisière en jouant avec les pleins et les vides de la parole est en son essence même poétique.
 Heidegger situait « la poésie à mi-chemin entre l’ouverture originelle et le langage quotidien », Jacques Goorma s’engouffre dans cette clairière lumineuse où l’on découvre que « Le séjour est un joyau de la plus belle eau ». C’est l’évidence qui parle à travers lui, le poème est une source de lumière qui jaillit et le traverse dans l’instant même où il écrit : « Ce séjour est celui de la présence miraculeuse de la conscience. » Écrire pour le poète s’apparente alors à un état de grâce. Ne nous confie-t-il pas le secret de son bonheur quand il s’écrie : « tournoyer inlassablement autour du ciel, rude et splendide besogne. »
 Cependant Jacques Goorma écrit plus loin : « Le séjour qui n’est nulle part est le vrai séjour » ou encore « Il n’est point d’autre aboutissement à la parole que son origine ». Et c’est pourtant bien dans ces ambivalences , dans ces oscillations que le poète atteint la référence autosynchrone, au centre de lui-même, là « où le langage parle » et d’où il pourra affirmer : « D’ici, peut-être, tu pourras voir le poème. »
 Le Séjour est véritablement un hymne qui célèbre la vie, il fait chanter les mots jusque dans la matière en nous révélant que celle-ci nous parle mais que nous l’avons oublié. La terre, les pierres, les arbres, le ciel ne sont-ils pas nos premiers interlocuteurs ? Jacques Goorma nous offre la clé d’un séjour que chacun peut appréhender en se mettant à l’écoute de soi et du monde car le séjour est « Le point exact du surgissement du monde ». Cette définition fait écho à celle de Guillevic qui nous confiait que « Le poème nous fait naître au monde ».
 Indubitablement, ce sont les phrases et les mots qui nous font tenir, le langage nous fait et nous défait toujours dans la même interrogation de l’origine et de notre fin inscrite dans notre devenir.

Le Séjour
Zazieweb (20/05/2009), par Sahkti

 « Et après cela, plus rien. Ne reste que l’oiseau » (p.17).
 Le séjour... n’est-ce pas ce qui nous caractérise tous un peu quelque part, nous autres, êtres en séjour sur cette terre qui nous accueille pour un fragment si court au regard du temps que pourrait durer l’Éternité ? Séjour ici ou séjour là-bas, passage après un séjour inconnu avant de plonger vers un autre monde mystérieux, plus tard.
 Jacques Goorma s’attarde sur cette question en forme de méditation avec des mots doux empreints de simplicité et de rondeur, élégants dans leur expression et leur manière de faire comprendre les choses. Pas de lyrisme ou de tournures alambiquées ici, mais des mots qui fleurent le bon sens et vont à l’essentiel, pour nous aider à cheminer au-dedans de cette vaste notion qu’est le séjour. Voyage intemporel, initiation métaphysique, observation de nous et des autres... autant de démarches qui voient leur aboutissement dans ce recueil de grande qualité.
La sensibilité qui caractérise l’écriture de Jacques Goorma mérite d’être soulignée.
 Pas à pas, par fragments et étapes, l’auteur mène en notre compagnie ce cheminement vers une plus grande connaissance de soi et du monde qui nous offre ce titre de résidence, ô combien temporaire.
  Le Séjour, Le Souterrain, Le Retour, La Rivière, Le Secret, Le Regard, Derrière la porte ou encore Le jour sait, huit découpages en mots pour nous guider dans les méandres de la pensée.
 « Tournoyer inlassablement autour du ciel, rude et splendide besogne » (p.51)
 L’intériorisation poétique, au cœur de ce recueil, permet et/ou oblige le poète à prendre de la distance, à se mettre en retrait par rapport au sujet afin d’analyser la manière la plus précise d’extraire l’essence des mots et de faire parler le langage, de le laisser converser en roue libre, de lui donner la parole. Une parole dont l’auteur reprend toutefois régulièrement possession, lorsqu’il s’interroge, lorsqu’il nous interpelle, lorsqu’il s’arrête sur le poème en tant que création et prend conscience que « D’ici, peut-être, tu pourras voir le poème » (p.57)
 « Les choses et le monde sont au séjour ce que les mots et la parole sont au silence. Le silence est le séjour des mots. Le séjour est le silence du monde. Il est ce qui entend derrière l’oreille, ce qui voit derrière les yeux, ce qui sent à travers la peau. Pas de timbre sans silence, pas de teinte sans lumière et sans vie nul frémissement » (Jacques Goorma).

Le Séjour
Dernières Nouvelles d’Alsace (25/07/2009), par Jean-Claude Walter

Après Le Vol du loriot, poèmes publiés en 2005 chez le même éditeur, Jacques Goorma nous révèle un autre aspect de sa recherche, sous le titre le plus simple qui soit, Le Séjour.

 Dès les premières pages de ces proses serrées, taillées au cordeau, apparaît le leitmotiv du regard : la vue, la vision, l’exploration de l’espace aussi bien que de la pensée. Le mot « séjour » est, déjà, « la lumière silencieuse de la conscience ». Et d’autres mots-clés entament leurs chemins de ronde : l’œil, bien sûr, la beauté, le silence, la rivière, le souterrain, etc.<

Pour le poète, l’interrogation poursuit sa course, de texte en texte, où le mot « conscience » prend le relais du « réel », de « la rivière » ou du « secret » – sans perdre de vue les directions ou les pistes offertes par « le séjour ».

C’est donc d’une sorte d’examen qu’il s’agit, livre de bord de questions qui n’ont pas de fin, portant l’interrogation jusqu’à l’extrême. À la recherche du « vrai lieu », comme l’énonce Jean Cayrol, ou bien en quête d’une définition enfin satisfaisante, comme l’expérimente Léon-Paul Fargue dans sa Suite familière  : le regard sur le réel, le travail du poème, notre course ici-bas, nos utopies et nos doutes, etc.

À interroger de la sorte aussi bien les mots, qui s’imposent, que le silence ou la conscience, le poète pousse plus avant son enquête – de trouvailles en découvertes, de questionnement en sentences : « De l’oracle tombent les aurores proverbiales », quand « Écrire est une torche pour éclairer la nuit ».  

« On ne peut dissocier l’espace et le temps. Ils sont inséparables. » Comment résister à ce drame et en venir à bout ? Le séjour interrogé ici sans répit rappelle qu’il importe à chacun « d’aller vers tout ce qu’on ne dit pas », que l’écriture nous ouvre la voie jusqu’à ce don de certaine vérité : « Le silence est le séjour des mots. Le séjour est le silence du monde . » Jusqu’à faire nôtre cette image éclairante : « Et le ciel comme l’amour est sans frontières. »

Dans la clarté du séjour
Essai à paraître (06/03/2010), par Jean Royer

 Avant de s’incarner dans le langage, le poète doit d’abord apprendre à vivre avec le monde, en son corps et en son esprit. Il doit affronter le jour et la nuit, éprouver le feu et l’effroi. Il doit accéder à l’extrême lucidité, s’alléger dans la lumière, « voler » vers « le centre incolore et sans limite où le monde chaque fois s’éveille, s’enflamme et nous enchante ». Ainsi surgit le poème de Jacques Goorma, comme « le vol du loriot ».
 Jacques Goorma fait partie des poètes à l’affût du « silence » et de « l’infini », mais aussi du « présent » et de « l’ici ». Poète d’origine belge et française, né à Bruxelles, il poursuivra son éducation et ses études à Genève et à Aix-en-Provence, avant de travailler au théâtre puis de créer des événements culturels et d’animer des Rencontres poétiques à la Bibliothèque Municipale de Strasbourg. Il est aussi membre du comité de la Revue Alsacienne de Littérature. Cet animateur exceptionnel est d’abord un poète à la démarche singulière, voire exemplaire. Il écrit une poésie réflexive, voire initiatique, qui pose la question métaphysique. Ses deux récents livres, Le Vol du loriot (2005) et Le Séjour (2009), publiés chez Arfuyen, proposent un cheminement qui va des intuitions de l’enfance à l’expérience poétique de l’adulte.
  L’enfance est le temps premier de l’extase, nous suggère Le Vol du loriot. En neuf étapes, – chacune amorcée en prose par une expérience de l’enfance éclairée de huit poèmes –, le lecteur est initié aux sensations, aux rêves et cauchemars, au ravissement d’un voyage dans l’infini. En exergue, une citation de Thérèse d’Avila : « Le vol de l’esprit est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme ». Une éclipse totale du soleil, vécue par l’enfant à l’âge de sept ans, le fait basculer dans l’infini, l’emporte « dans la mouvance constellée / du ciel intime ». L’enfant s’interroge : « S’il y a un mur au fond du ciel, qu’y a-t-il derrière ? ». Vertige, terreur, clarté, voilà autant d’étapes, de la contemplation à l’état de grâce : « Devenir juste un point. Un point de conscience. Une miette d’infini. Au moment de l’explosion silencieuse, au moment même de son éclat, cette miette réalise qu’elle est elle-même la totalité. Un brin de silence est tout le silence, une miette d’infini est tout l’infini. Ni contenu, ni même contenant mais intégral. » 
  Sur ce parcours initiatique, il y a les leçons de vol, la quête de l’extase (le sacrifice, l’abandon, le rituel, la conversion, la vocation, la présence, etc.), « la sanctification » (« la joie est proche / du mystère ») et surtout « La divulgation » : « Un ange adorable / dans le désordre replié de ses ailes / jouait à attraper des phrases / Il m’en montrait certaines »
 L’enfant découvre « le ravissement », le poète prolonge le « vol » : « Dans le silence du papier, je pouvais chanter. (…) Je continue ma course dans la rivière penchée du poème. Je rejoins enfin la source où le souffle s’incarne et s’engouffre, avec la vie, dans ma poitrine ».
 Ainsi surgira le poème, porté par « son aile de vertige ». Rejoignant « le centre » : « Mon corps est le monde », écrira le poète à la fin de l’initiation. Mais rien n’est si simple sur le chemin de « l’invisible », de « l’indicible » et du « sacré ». Nul compte-rendu ne vaut la lecture de ce livre unique où s’éclairent les épiphanies de l’enfance : « Le ciel m’a enfoncé son épée dans le front / Une profondeur secrète et nue / Une clarté debout. » Et le lecteur peut tenir en son regard un ciel de poèmes, « l’offrande » même : « D’un vol invisible / je suis l’enfant / et voici le chant / d’un silence indicible / voici l’enfant. »
 Avec un autre livre, intitulé Le Séjour, Jacques Goorma poursuit sa démarche rigoureuse et sa conversation avec le langage. Le rêveur s’envole et le veilleur se recueille. Le poète se rend à l’évidence : il faut traverser le mystère du séjour et, pour cela, mettre la langue à nu, méditer mot à mot, sans miroir ni lyrisme, sur le temps et l’espace de vivre. Ici et maintenant, « le séjour seul est réel. »
 Le poète construit à l’épure. Les proses de l’évidence font avancer la pensée en plusieurs points, sur divers plans. « L’écriture est une pensée qui chemine. » Deux mots-clés ouvrent le questionnement à partir du regard et de l’écoute : la conscience et le silence : « Le séjour est celui de la présence miraculeuse de la conscience. Le point exact du surgissement du monde ». C’est pourquoi le poème retourne au silence : « Parce qu’il vient du séjour, le poème parle du séjour. Parce qu’il vient du silence, le poème parle du silence. Toujours il remonte vers son aube natale, toujours dans sa parole résonnent ses origines. »
  « Le séjour est en nous. » Il s’agit de traverser le tunnel des « ténèbres humaines », de remonter le chant de la rivière jusqu’à la source, de donner sa voix aux « cascades d’échos » du « cirque des falaises », « à ses rebondissements insoupçonnés dans l’enceinte immensément ouverte du séjour terrestre ». Car il y a un autre séjour, qui nous est inconnu, plus mystérieux encore que celui de l’ici : « Je donne mon souffle aux lèvres disparues, j’écoute parler en moi la parole vivante des morts qui continue de me précéder. »
 Le Séjour est le livre d’une initiation métaphysique à la question de l’être et du langage, celle-là même qui appelle toutes les autres : celles de l’origine et de la fin, du silence et de la parole, de la conscience et du poème, de la pensée et des mots (« l’invisible a envahi le visible »). Cet effort de lucidité du poète s’écrit « dans la clarté du séjour » : « toute chose vibre de sa lumière », et la lumière du séjour « qui éclaire toute chose » (…) « est aussi la force d’amour qui anime toute chose ».
 Le Séjour, par la maturité de son questionnement, est aussi une célébration intense de la vie et de notre présence au monde : « Le vrai miracle est ce qui est. L’accomplissement du séjour. »

L’écriture de l’incomparable
Revue Alsacienne de Littérature (04/01/2010), par Alain Fabre-Catalan

 Voici donc un livre dont la lecture se fait veillée d’un feu de langue, promesse ardente de l’instant, et dont la poétique consiste à mettre le silence au cœur du lent travail d’élucidation de ces paroles que l’on dit intérieures et qui n’existent que sur la portée fiévreuse d’une voix qui s’ébruite là-bas dans le balancement des branches. Ainsi se présente ce livre aux pages cadencées de prose brève autant que lumineuse qui nous entraînent du séjour à la connaissance du jour, invitation à une méditation en huit mouvements qui ne craint pas de faire sortir le lecteur des certitudes confortables.
 Que veut nous donner à lire Jacques Goorma à travers ces éclats de miroir qu’il promène inlassablement devant nos yeux de lecteurs incrédules ? L’idée même insaisissable et perpétuellement mouvante du séjour qui a présidé à l’écriture de ce recueil est une modalité singulière de « L’invitation au voyage » chère à Baudelaire qui nous a légué le songe et la douceur d’un lieu où « Tout y parlerait / À l’âme en secret / Sa douce langue natale ». Au demeurant, il s’agit de l’abandon de soi-même à la parole qui s’ouvre vers l’intérieur et laisse sa place à la luminosité fugace des choses.
 « Les choses et le monde sont au séjour ce que les mots et la parole sont au silence. Le silence est le séjour des mots. Le séjour est le silence du monde. Il est ce qui entend derrière l’oreille, ce qui voit derrière les yeux, ce qui sent à travers la peau. Pas de timbre sans silence, pas de teinte sans lumière et sans vie nul frémissement. » Le silence apparaît sur la scène de l’écriture comme un maître sans égal qui donne à toute chose sa résonance unique, dans sa pleine clarté et son exacte vigueur quand la parole et son cortège de voix sortent peu à peu de l’ombre pour éclairer le monde.
 D’une phrase à l’autre éclate l’incendie du poème. Avec lui, sur ses pas patiemment déposés au bord du silence, le lecteur entre dans le livre comme on marche de concert avec un compagnon. Dans un glissement sûr et rapide à la fois, esquissant sur le glacis des mots les figures même de l’éclipsé où il se tient, le poème en équilibre trace son chemin lucide. La pensée du lecteur vagabonde et creuse le sillon. En écho elle s’égare et il lui semble qu’en dehors du silence, tout passe et rien ne marque. Ainsi derrière la présence muette des choses, il y aurait le silence de quelqu’un qui est sur le point de parler, libérant « tout ce que les mots retiennent ».
 Au fil des pages se dessine peu à peu un vis-à-vis, ce compagnon de voyage qui vous tend la main et précède la délivrance des paroles quand « le poème chante la mort d’un silence incomparable et son chant enfante un silence inouï ». Cette écriture de l’incomparable traverse le recueil et par le jeu subtil des pronoms donne à ce voyage intérieur le sens d’une épreuve accordant à l’absolu la primauté, par-delà toute comparaison, tentant de définir les mille et un visages du « séjour », allant du « souterrain » à « la rivière » en passant par les retrouvailles de « l’enfant prodigue » jusqu’à défaire « le secret » de l’ombre et de la lumière, poursuivre à la pointe du « regard » l’image fugitive du poème, ouvrir à l’espace vacant de la page « la beauté » qui chante « derrière la porte », pour enfin atteindre ce séjour de « nulle part » où « le jour sait » que « toute chose vibre dans sa lumière ».
 Il y a dans ce recueil une conviction à l’œuvre, celle de montrer à qui voudra bien l’entendre, que « toute prose chemine vers le poème » et que « la parole » est un lieu commun où s’origine toute forme d’écriture. C’est de ce séjour que Jacques Goorma a ouvert les portes à l’assemblée des mots dont il nous dit qu’« un fil de silence les traverse, filant comme un souffle entre les lèvres ». Faisant de l’écriture « un rapt » et « une lucide jouissance », il la considère à la fois comme « le chemin d’une pensée » qui « troue la matière aveugle et se nourrit de l’obstacle », et comme l’exercice de l’éveil pour « rejoindre la clarté » dès lors qu’« écrire est une torche pour éclairer sa nuit ».
  « Écrire avec la transparence, l’obscur, le trouble, l’indéchiffrable. Rejoindre la clarté. Voir. Comment la parole se transforme. Comment la jeune fille devient femme. Se baigner dans cette écriture. En ressortir ragaillardi. L’encre est cette obscurité limpide où s’écoulent nos regards. Reflets et miroitements. Parfois, elle jette dans nos yeux des moissons de flamme. » L’écriture comme expérience placée sous le sceau de la lumière et de ses vertiges constitue une véritable immersion, métamorphose de la parole et du regard au risque de l’éblouissement, avec le désir de « trouver une langue » et de « se faire voyant » comme l’écrivait le 15 mai 1871, un certain Arthur Rimbaud qui se préoccupait alors de « l’avenir de la poésie », souhaitant donner à son ami « une heure de littérature nouvelle ». La poésie considérée comme ultime horizon du langage se conjugue alors avec le temps de la rencontre qui la fait advenir, autant que l’ombre qui court au-devant de la lumière sur le cadran solaire des jours. C’est une voix qui nous bouleverse quand le silence a fait le premier pas. Il suffit d’un mot, d’un simple mot pour qu’une porte s’ouvre sur un espace qui ne connaît pas de limite et que notre incrédulité devienne justement « la présence du souffle dans l’âme humaine », selon les mots du poète Jean Grosjean.
 Souhaitons au lecteur du recueil de Jacques Goorma qu’il découvre cette même évidence d’un séjour où « se forge la parole » que nous portons, insoupçonné tel le silence qui s’abreuve au moindre frémissement de nos vies pour en contenir le mystère.

Le Séjour
Cahier Critique de Poésie (05/01/2009), par André Ughetto

 Cette suite de proses en huit parties, dont la première porte lejitre de l’ensemble, est un poème très singulier. Comment dire ? Le texte est profondément mystique, à l’image du détail de l’Agneau mystique de Van Eyck ornant la couverture. Mais pas seulement : philosophique, il se déstabilise dans les paradoxes (« Le séjour n’a lieu qu’en mon absence. Personne n’est là pour en jouir. Il n’est pourtant que jouissance. ») Et c’est ancré en lui que réside le sens de notre existence.
 L’auteur exprime en poésie l’intemporel débat sur l’Être. Nous percevons le plus concrètement, le plus idéalement possible, la double nature de la réalité, transcendante et immanente — immanente par sa familiarité même, comme cette exquise image d’un nid de rouges-queues désordonné à l’approche de la mère leur apportant un moucheron : « c’est une broussaille de cris d’épingles, de piaillements qui s’ébouriffent du nid . » Non seulement Jacques Goorma sait penser, mais il sait voir.

Jacques Goorma
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (18/02/2010), par Antoine Wicker

 Son art poétique engage une œuvre, en même temps qu’une action publique : Jacques Goorma est l’invité de l’association Ouï Lire.
 L’en­fant un jour, il avait sept ans, bascula dans le ciel noir d’une éclipse totale du soleil - la nuit en plein jour, et la sensation vertigineuse d’une chute qui lui révéla, dans l’absolu secret de son être, l’expérience poétique (imaginaire, mystique) du vol. La figure poétique donc de l’oi­seau, du vol qui toujours le sauve de la chute, du chant qui libère sa joie et son désir.
 C’est autour de quoi tourna Le Vol du loriot (chez Arfuyen), où Goor­ma fait signe élégant à Thérèse d’Avila – « Le vol de l’esprit est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme » – et à ce lien entre mystique et , poésie, comme l’indiqua aussi Le Séjour (Arfuyen, en 2009), il fut de tout temps sensible. N’y chercha pour autant jamais refuge oublieux du monde ou de l’humaine condition et tragé­die : « Ça grouille au fond du sac (...) Une main / serre une tranche de pain / En sort / une gorgée de sang / Le drame est bien vivant ». Et d’autres recueils avaient alors balisé cette quête, depuis Peau-pierre qu’en 1975 il pu­blia aux Éditions Fagne à Bruxelles, sa ville natale, re­trouvée au fil d’études parta­gées aussi entre Genève et Aix-en-Provence, puis Stras­bourg, où il soutint en 1982 une thèse de doctorat sur l’uni­vers poétique de Saint-Pol-Roux – rencontre et expérience essentielle, fondatrice, quand prend corps aussi son œuvre poétique à lui. Chez Rougerie (pour Lucine, Nue, Orage), en ses propres éditions Jour & Nuit (Lucide silence ou Carnets d’éclairs), ou au Drapier pour à, recueil d’affectueuses, piquantes ou plus âpres dédicaces – à l’innocence ou au gai savoir, à l’éveil ou à l’ivresse, à l’amande du mystère ou à la vérité toute nue : Goorma cette année-là, en 1999, est distin­gué par le Prix de la société des écrivains d’ici.
 Et en nos réseaux d’ici, Jac­ques Goorma conduit action poétique depuis longtemps si­gnificative – chargé de mission au sein du réseau des biblio­thèques municipales, il y don­na corps, particulièrement, aux Poétiques de Strasbourg, et accompagne en tant que se­crétaire général, à Strasbourg, l’action des Prix de littérature de l’Association Capitale euro­péenne des littératures.

PETITE ANTHOLOGIE

Le Vol du loriot
(extraits)

 L’éclipse

 On nous en parlait depuis plus d’une semaine. On nous avait averti du danger. Nous avions préparé des verres fumés. Enfin, vint le grand jour.
 Nous sommes tous debout dans la cour de l’école à attendre l’événement. J’ai sept ans et nous allons voir la nuit en plein jour. La tête renversée vers les nues, nous attendons. Nous attendons l’éclipse totale du soleil.
 En plongeant mon regard dans le ciel limpide, une pensée surgit. Une question que je ne m’étais jamais posée. « S’il y a un mur au fond du ciel, qu’y a-t-il derrière ? » Sitôt cette idée formulée, quelque chose d’énorme se rue à l’intérieur de moi, m’envahit et m’entraîne dans son irrésistible torrent. Un gigantesque tourbillon me fait basculer et tomber dans le ciel. Dans le même mouvement, son immensité s’engouffre en moi.
 La chute n’est pas de celles bien connues qui s’achèvent très vite sur un sol dur et laissent aux genoux des éraflures. Cette chute-là, je le sais aussitôt, n’a pas de fin. Elle semble même s’accélérer, amplifiant mon vertige de façon démesurée. Je glisse dans le ciel à une vitesse ahurissante en même temps que le ciel précipite son invasion. Des mots me brûlent : « Cela ne s’arrête jamais, le ciel n’a pas de fond, cela n’a pas de fin, pas de fin... » (...)
 Dans les jours qui suivirent, je fus incapable d’en parler. De raconter cette chute, cette incroyable découverte, cette déchirure. Cette blessure sacrée est invisible. Indicible. Dans mon entourage, j’en guettai la moindre trace, le moindre signe. Par la suite, je tentai même des allusions. Mais rien. Pas d’indice ni de réaction. Par la brèche, la lumière continuait de saigner. Dès que le silence s’établissait, je poursuivais ma plongée dans l’abîme, tentant d’apprivoiser son épouvante, de desserrer peu à peu son étreinte, pour pouvoir m’abandonner à sa grâce.
 De cette chute date mon vol.


 Le baiser du repos

 La nappe d’un blanc éblouissant
 se précipite jusqu’au sol sans bouger

 Tes bras vivants sur la table immaculée
 la tête dans le vase de tes mains

 Parfois au milieu des bavardages
 le repos vient se pencher sur ton visage

 Tu t’abandonnes alors à son invisible baiser
 furtive et nécessaire vacance que le néant accorde à la vie


 La clarté

 Le ciel m’a enfoncé son épée dans le front

 Une profondeur secrète et nue

 Une clarté debout

 
 Le vol instantané

 Je n’avais jamais plané dans mes rêves de vol. Brassée après brassée, mon vol était toujours le fruit d’un effort et c’est ce qui le rendait si jubilatoire. Sans cesse je sentais dans l’encablure invisible des muscles, la pesanteur et la puissance de l’attraction terrestre dont je m’affranchissais, brassée après brassée.
 Une fois pourtant, le vol bien établi, subitement, plus de résistance. J’étais devenu le vent. Le vol. Le vent. Le ciel. La juste distance. La clarté et les grands fonds de l’intériorité. (...)
 A tire-d’aile, nos enfances s’éloignent. Les parents, les aînés, les amis disparaissent. à tire-d’aile, l’enfance regagne son royaume, sa perspective radieuse, son origine instantanée. Le grand jour unique de la conscience. Dans ce vol, je suis immobile et c’est en moi le paysage qui défile.
 Au fil des jours, l’envol devenait plus immédiat. Le rapt, plus fulgurant. Il n’était plus question d’une ascension pénible et progressive mais d’un envol aisé et subit. Il me suffisait de savoir où et comment regarder pour rejoindre aussitôt le centre, voir que j’étais ce ciel, cet espace sans contour, immaculé et resplendissant et m’accroupir au-dessus des mondes.