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Gérard Pfister, "Présent absolu" lu par Claude-Henry du Bord (Le Salon Littéraire)

Le dernier opus de Gérard Pfister, Présent absolu, constitue la troisième et dernière partie de La Représentation des corps et du ciel qui comprend trois « oratorios » dont les deux premiers volets sont Le grand silence (2011) et Le temps ouvre les yeux (2013). S’il reprend ici un terme propre au vocabulaire de la musique, ce n’est pas pour le transporter artificiellement dans le champ poétique mais pour inviter à la méditation, comme l’œuvre musicale elle-même, qui n’est au fond qu’un drame lyrique sur un thème religieux (ou non d’ailleurs) où l’orchestre joue un rôle prépondérant.

Le poète invente en somme une forme au lieu de la transposer : le chant intérieur s’ouvre à son secret, le récitatif est soutenu par le chant même du monde et de la nature. La mort est ici le lieu même du drame. La mort n’étant pas ici ce que le commun redoute et qui le fait trembler d’horreur. Le temps (qui « n’existe pas »), la mort (son corollaire), la matière qui « tressaille », la peur, le rien, ce monde.

L’ensemble du polyptique (j’aime l’idée que chaque panneau indépendant se déploie dans l’esprit et comme devant nous) forme certes un tout cohérent mais chaque « acte » du drame total peut cependant être lu de façon tout à fait indépendante puisque présenté comme un événement détaché, inscrit dans le temps, sa dilatation, dans l’ouvert dont il procède pour se conclure dans le « présent absolu ». Et comment ne pas penser que le temps procède de l’éternité comme au sein du mystère trinitaire l’Esprit Saint procède du Père et du Fils ?

Gérard Pfister laisse ainsi s’établir une autre espèce de mystère né de l’usage même de la parole ou plutôt du langage. Il prend le mot sans jamais s’en servir comme d’un pis-aller, d’un prétexte, d’un artifice, dans sa matérialité même, sa nudité, son poids. Son chant dénude la parole. Reste un hic qui se dilate jusqu’aux limites de son apparente précarité : oui, « quelque chose est ici. Cela n’a pas de nom. Ne vient de nulle part. Espace. Lumière. Un regard. Source noire. Cela jaillit sans cesse. La peau. Les yeux. Les lèvres. Les mots. Jaillit comme d’une paroi. De nulle part. Sans but. Infiniment précieux. Et ce n’est rien. Tout sera oublié. Déjà comme. Comme si déjà – depuis toujours. Infiniment précieux. Et comme irregardable. Trop vertigineux. Voir cela – cette lumière. »

Il faudrait continuer. Accepter, sans réticence aucune, de se perdre dans cette parole nue, pure. Source. Il le dit. Il a raison. Incessante origine. Celle qui est justement devant nous, à chaque instant, ici, maintenant. Par les mots qui ne sont plus des masques. Mais ces présences par quoi le chant est possible. Seul Ponge avait ressenti et dit cela dès 1924 d’ailleurs : « Je ne connais plus que des sons dans le vent, plus une idée, plus un avis, plus une opinion », ce qui reviendrait à parler d’une façon détachée, pas seulement oublieuse, mais ignorante de tout, amnésique au point d’être éternelle.

Les neuf séquences de ce dernier acte ne sont pas résumables, et heureusement, il faut seulement les pénétrer, retrouver un regard enfantin, c’est-à-dire confiant, et le laisser envahir la page et sa respiration. Les mots se posent – se placent – défilent, s’adressent réellement à nous au sein du chant qui se construit aussi sûrement que l’abeille assemble son ballot de pollen. « ici / dans le chant / /recevez /ces mots // de rien / ces mots // tremblants / cette voix // qui s’élève / dans la voix // de personne ».

Rien n’est écarté, mais instauré dans un ordre premier : « c’est ici // qu’est ta demeure / dans cet éclair // la pauvre / maison de ce sang // cette chair / ouverte // à tous les vents / dans cette // maison vide // que nul / n’habite // et c’est pourtant / ta maison // ces murs / bâtis de rien // poussière / sur poussière // la maison / de souffle // et des regards // Toujours / tu y feras retour / prodigue ».

Mais ne citer qu’une bribe défigure la puissance du souffle, le flux pulse, le pouls bat dans chaque distique d’une absolue simplicité. Là où l’on croit que règne l’indigence sinon la pauvreté règne l’essentiel, ce pouvoir qui abandonne tout pouvoir, cette force où la puissance est abandon, où la lumière est matinale victoire, où l’effacement est signe de présence réelle : « pourquoi /nommer // le silence qui nous porte / éclairer // l’obscur / qui nous nourrit ». […]

L’œuvre de Gérard Pfister est un chant premier, opera magna où la matière même du langage humain dévoile son mystère, sa merveilleuse pauvreté, sa somptueuse fraîcheur. Le mot est bien un fait, bien avant d’être un outil ou un moyen. Le drame permet au chant de ne rien perdre de son humanité, de son enfance « car chanter / est un jeu // de la matière / avec le ciel // de la lumière / dans le silence // entendez-vous / les mots // se sont tus / délivrés // du dire / sevrés // du lait des dieux / les corps // vides de soi / la chair glorieuse // les noms / s’effacent // dans le ciel / le chant demeure // présent absolu. »

Rien de plus ? Non. Sinon remercier qu’il y ait des poètes de cette trempe, d’une humilité telle qu’elle condamne le reste à l’oubli. Mandelstam écrivait magnifiquement (en 1913) : « Et si l’on chante avec justesse /Et à pleine voix, tout, enfin, /se défait ; seul demeure /L’étendue, les étoiles et celui-là qui chante » - et parfois, lui-même s’anéantit joyeusement dans la chair de ses paroles. Deux ans plus tard, Ezra Pound écrivait un peu vite : « L’essentiel chez un poète, c’est qu’il construise un monde pour nous », ne serait-il pas plus exact de dire que l’essentiel est qu’il révèle le monde qui est en nous ? Pfister le fait à merveille.

[L’article de Claude-Henry du Bord dont nous reproduisons ici des extraits a été publié par Le Salon Littéraire le 24 avril 2014.]