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Gérard Pfister, Anthologie, au Nouvel Athanor

 À propos de la personnalité de Gérard Pfister, Jean-Luc Maxence écrit dans le bref portrait qu’il dresse : « elle me semble à la fois discrète et pleinement affirmée, parfois joyeuse et iconoclaste, parfois grave, pudique et mystique ». Et ces qualifications se trouvent entre autres complétées par la celles portées par Mambrino sur la création poétique du poète quand il dit que c’est une « poésie de l’intérieur de l’âme ».
 C’est bien ce qui ressort de l’ensemble de la production poétique présentée sous la forme d’une anthologie des écrits de Pfister des années soixante-dix à aujourd’hui. Tension, ouverture et inquiétude traversent la création. Nous sommes par exemple frappés, dès les premiers textes, par une extrême conscience de la précarité humaine sous la forme la plus redoutable de la négation, puisque celle-ci contamine toutes les expressions, de la structure phrastique à l’unité du mot en passant par la posture même de l’être humain dans une géographie menacée. « Nous avançons nus », nous dit Gérard Pfister. Ou encore « nous n’avons jamais connu notre vrai visage » et « tout ce que nous savons / est pour notre confusion »
 Et si le constat est particulièrement dur comme si l’être humain s’était fourvoyé dans la fausseté, le mensonge, la perte de lui-même, « notre vie ne parle plus / qu’une langue d’emprunt », c’est aussi parce que Pfister a trouvé une autre langue, celle de la poésie dont l’exigence est redoutable face à celle de notre quotidien, caractérisée par sa droiture, sa rigueur, sa recherche de justesse entre le dire et le dit, sa mesure et son rapprochement avec la vérité d’âme. Il ausculte son environnement, les âmes qui le composent, cherche à saisir une vérité, ne se contente pas de demeurer dans un constat négatif mais sait aussi illuminer la noirceur. « Un point / contient/toute la nuit / brûle en une flamme (...) »« Au silence / chaque mot / dit / le secret ». Lorsqu’il parle de ce secret porté en lui dans un livre édité en 1985, D’une obscure présence, on ignore bien ce que ce secret peut représenter et l’on se demande si, quelques années plus tard, il ne pourrait pas se confondre avec une certaine part oubliée de l’origine même de l’auteur révélée tardivement... « Tu n’as rien à perdre en ce monde / rien à sauver que ton secret ». « Tu n’as rien à servir, rien à trahir / qu’un secret qui ne t’appartient pas ».
 En d’autres endroits, une attente et un espoir suivent les contours d’un paysage enneigé et dénudé que l’on retrouve également dans le dernier recueil publié cette année aux éditions Arfuyen accompagné d’une photographie d’Anne Pfister offrant au pays derrière les yeux une représentation visuelle : silhouettes de sapins noirs sur ciel d’absence. « Et quelle est cette merveille au col / d’un paysage soudain révélé / qui n’est rien d’autre / et cependant quelle promesse ».
 Silence, nuit, vide, naissance, secret et lumière se conjuguent dans l’énigmatique inquiétude de l’existence, qui ne peut que se reconnaître dans le poème lorsque Pfister définit ce dernier comme un lieu qui « parle de [la] mort » aussi bien que « d’une possible vie ». Au milieu de toute la rigueur menant les mots, il arrive que le questionnement et la répétition incessants traduits dans Naissance de l’invisible nous mènent sur les rives de la ferveur lyrique sans pour autant que la tension extrême soit négligée. Celle-ci pourrait être issue de ce qui impulse les mots : l’enfance, celle « qui surgit / en chaque chose ».
 Ce pays derrière les yeux est un lieu insituable car il est simplement inscrit dans la mémoire. Davantage un état ou un moment, il est un incontournable que chacun partage silencieusement. Il se définit par la nuit et par l’enfance, deux termes bien vagiies, l’un obscur, l’autre plus lumineux, se rejoignant dans un seul poème : « c’est la nuit // toujours / qui regarde // dans mon regard / c’est l’enfance // qui surgit en chaque chose ». « c’est la nuit // qui regarde / la nuit // c’est l’enfance // qui boit / lentement // le lait du souvenir ».
 La négation est toujours aussi prégnante pour donner forme à un lieu dénudé et à l’absence qui l’habite. Le monde de derrière les yeux vient gommer celui de la réalité. Une autre vie circule, bien mystérieuse, se superposant à la mort qui semble elle-même se confondre avec une lointaine origine à la fois fascinante et terrifiante et ayant légué « un vide / toujours / jaillissant / une blessure / toujours ouverte ». Tout ce qui habite le tréfonds demeure dans l’obscurité. Mots et photographie font advenir « le pur noyau de silence ».