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Jean GEILER DE KAYSERSBERG

(1446 - 1510)

Écrivain de premier plan, turbulent autant que truculent, précurseur de la Réforme, Jean Geiler de Kaysersberg (1446-1510) est l’une des plus hautes figures spirituelles de la fin du moyen âge. Son œuvre est considérable et une édition critique est en cours en langue allemande : déjà trois volumes ont paru à Berlin et New-York (1989-1995). En langue française, le présent ouvrage est étrangement le premier volume de traduction qui soit réalisé.
Des milliers de visiteurs contemplent dans la nef de la Cathédrale de Strasbourg l’admirable chaire de pierre ciselée construite en son honneur en 1485. Sa gloire a été immense : l’Empereur lui-même a tenu à s’entretenir en tête à tête avec lui, presque d’égal à égal, lui qui n’a assurément rien fait pour acquérir ces honneurs à bon prix : « Je suis le veilleur, disait-il ; mon rôle est de donner l’alerte. Quand j’aperçois les flammes de l’incendie, je souffle dans ma trompe à pleins poumons ! »
Geiler est un prophète, nullement un courtisan. C’est pourquoi son style est merveilleux de liberté, de vigueur et de modernité. Les textes de Geiler constituent un jalon essentiel entre Jean Tauler (1300-1361), disciple d’Eckhart, et Martin Bucer (1491-1551), disciple de Luther.
Surtout, plus encore que ceux de Tauler, ils sont vivants et agréables à lire : Geiler était un grand pédagogue. Mgr Doré le souligne : « Si Tauler a pu cibler son propos pour des auditoires plus restreints et plus motivés, Geiler a dû relever le défi d’intéresser la foule remplissant une cathédrale et, pour cela, recourir largement à la force évocatrice de l’image. (...) L’œuvre de Geiler conserve sans doute un caractère plus proche de l’auditeur contemporain que celle de son pourtant à juste titre si illustre prédécesseur ! »
Né en 1446 à Schaffhouse, Jean Geiler fut élevé par son grand-père à Kaysersberg, près de Colmar. Après de brillantes études aux universités de Fribourg-en-Brisgau puis de Bâle, il enseigna et devint recteur à Fribourg.
Très vite il interrompit cette carrière pour s’adresser à des auditoires plus larges. L’évêque de Wurzbourg lui proposa de devenir le prédicateur de sa cathédrale. Fort heureusement, un homme politique strasbourgeois parvint à faire créer pour lui un office de prédication à la Cathédrale où il prit ses fonctions en 1478. Geiler y critique vertement clercs, moines et laïcs, surtout les plus riches.
Virulent contestataire de l’Église, il semble qu’il n’aurait jamais admis de remettre en cause les dogmes. Les protestants le considérèrent pourtant très vite comme leur précurseur. Et soucieux de faire oublier les justes critiques du grand prédicateur, le Saint-Siège en tira prétexte après sa mort pour mettre ses textes à l’index. D’où, comme pour Eckhart, les difficultés de transmission de cette œuvre, heureusement enfin redécouverte.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La Nef des sages

Le Civet de lièvre

Le Manuel du Pèlerin

REVUE DE PRESSE

Jean Geiler de Kaysersberg, Prix du Patrimoine Nathan Katz 2008
Dernières Nouvelles d’Alsace (23/02/2008), par Antoine Wicker

 De l’heureux esprit qui inspire ce Prix, de l’idée fort vivante et moderne que l’on s’y fait du « patrimoine », son histoire même, depuis quatre ans, indique précisément l’horizon : décerné parmi d’autres prix de littérature poétique contemporaine – à Tadeusz Rozewicz et Bernard Vargaftig cette année (voir Reflets n °188 du 16 février) –, il distingua successivement Jean Hans Arp dans une traduction d’Aimée Bleikasten, les frères Matthis dans une traduction de Gaston Jung, et Alfred Kern, ses poèmes allemands, dans une traduction de Jean-François Eynard. Kern est décédé en 2001, Arp se compta parmi les plus singuliers artistes et poètes de notre XXe siècle, et c’est également dans les premières décennies du siècle d’Arp que les Matthis ont célébré en poésie le quotidien populaire de leur Strasbourg d’adoption.
 Jean Geiler certes nous ramène en d’autres temps – c’est en 1446 et à Schaffhausen en Suisse qu’est né cet enfant de Kayserberg en Alsace, d’où étaient originaires ses parents et où il fut lui-même, orphelin, tôt recueilli par son grand-père. Brillant étudiant en matières artistiques à Fribourg-en-Brisgau puis en sciences théologiques à Bâle, il est à 30 ans recteur de l’Université de Fribourg mais renonce aussitôt à la plus prometteuse des carrières universitaires pour devenir prédicateur – d’abord à Wurzbourg puis dès 1478 à Strasbourg, où l’appelait le riche ammeister Pierre Schott. Et prédicateur passionné, et populaire – de
considérable réputation et notoriété, d’exceptionnel caractère et d’originale éloquence, de remarquable influence bien au-delà de la ville : c’est pour Geiler, qui y officia jusqu’à sa mort en 1510, que fut sculptée et ciselée en 1485, par Hans Hammer, la somptueuse chaire
de pierre de la cathédrale alsacienne.
 Un seul d’entre eux avait été traduit en français par Madeleine Horst – elle nous révéla
ailleurs La Nef des fous de Sébastien Brant, dont le prédicateur si souvent s’inspira : les sermons et traités de Geiler composent au fil du temps une oeuvre foisonnante, créée dans une langue allemande dont l’archaïsme n’en facilite pas la réception, ni bien entendu la traduction – Geiler aime prendre ses mots dans le genre bien assaisonné, choisit ses images pour qu’elles touchent et frappent crûment, use d’allégories populaires mais en la
circonstance volontiers incongrues, et pour quelques-unes fameuses : le civet de lièvre, la grenouille, le pain d’épices...
 En usa dans le registre de l’imprécation, de la critique la plus vive, et amère de plus en plus, s’agissant du cynisme des puissants – « Tous les États sont pervertis et les gens d’en bas sont mal en point », dit-il en appelant les sans-le-sou à forcer à la hache les greniers des riches –, ou s’agissant de l’hypocrisie des religieux – leurs couvents ne sont, dit-il, que maisons de passe – et du caractère anti-démocratique de l’organisation ecclésiale – « Il n’y a pas d’espoir de voir la chrétienté s’améliorer », lâche-t-il du haut de sa chaire en 1508.
 Ses sermons furent par le Saint-Siège, après sa mort en 1510, mis à l’index. Les protestants en firent, avant de bientôt l’oublier, un précurseur de leur Réforme – elle débuta quelques courtes années plus tard.

Jean GEILER DE KAYSERSBERG, Sermons et Traités
La Lettre de Ligugé (04/01/2008), par Lucien-Jean Bord

Qui était Jean Geiler ? Né à Schaffhouse en 1446, très Vite orphelin, il fut élevé à Kaysersberg par son grand-père. Lorsqu’il mourut, en 1510, ce docteur en théologie, ancien étudiant des universités de Fribourg et de Bâle, puis professeur à Fribourg, était devenu le plus grand prédicateur de son temps et c’est pour lui que fut édifiée entre 1481 et 1485 la magnifique chaire sculptée par Hans Hammer que l’on peut toujours admirer dans la cathédrale de Strasbourg. 

 L’influence de sa prédication, inspirée par son étude de Jean Gerson, mais aussi par celle d’Alexandre de Hales et de Pierre Lombard, fut immense dans les pays germanophones et l’on doit citer, parmi ceux qui se sont reconnus comme ses tributaires, Sébastien Brant, Beatus Rhenanus, Jean Reuchlin et Philippe Melanchton.

On comprend, en lisant les deux volumes par lesquels Francis Rapp met à la disposition d’un large public ces sermons, pourquoi Geiler connut un tel succès : toujours profond, toujours clair, mais jamais ennuyeux et bien souvent humoriste, il conduit son auditoire sur le chemin du progrès spirituel. En des temps d’homélitique pontifiante et pseudo-érudite (nous parlons du XV° siècle, non du nôtre, bien que parfois...) les paroles qui descendaient de la chaire de Strasbourg tranchaient nettement avec les discours amphigouriques que subissaient trop souvent les fidèles. Mais le plus merveilleux est qu’ils n’ont pas vraiment vieilli et qu’on peut toujours les relire avec profit.

Spiritualité gastronomique
Les Affiches (29/02/2008), par Christine Muller

 Le Civet de lièvre de Jean Geiler de Kaysersberg fait suite à La Nef des Sages, recueil de sermons dont il a été question sous une précédente rubrique. Ici, le grand prédicateur de la Cathédrale de Strasbourg se base sur une recette bien connue des ménagères – mais aussi des couventines – pour exhorter ces dames à plus de contenance dans les moeurs et de piété dans les coeurs. Les différentes étapes de la préparation du civet illustrent le cheminement d’une âme chrétienne vers la perfection. Cet ouvrage a obtenu le Prix Nathan Katz 2008 pour la traduction de Christiane Koch.
 Pourquoi Geiler de Kaysersberg a-t-il choisi un lièvre ? Car l’être humain « est comparable au lièvre. Pourquoi ? Parce qu’il est craintif, et le premier mouvement qui le porte vers Dieu, c’est la crainte ». Le prédicateur s’adresse à la fois aux religieuses dans le coeur et aux laïcs assis dans la nef de la cathédrale. Il les tutoie dans un alsacien rustique dont Christiane Koch a su traduire les nuances et la saveur.
 Geiler illustre son traité en quatorze caractéristiques qui sont autant de métaphores délectables : larder le lièvre pour qu’il « ne brûle pas au feu » et pour « que tu sois lardée et fortifiée par la graisse de la méditation et de l’amour ». Ou assembler les religieuses en « brochettes » afin que la graisse de la foi de la plus ferme goutte sur celle qui en est moins bien dotée. 
 Un ouvrage qui se lit sans mal, à la fois drôle et bourré de sagesse.

Les sermons du prophète
Les Affiches (02/08/2008), par Christine Muller

 Né à Schaffhouse en 1446, Jean Geiler dit « de Kaysersberg » ne vécut dans cette ville qu’après la mort accidentelle de son père. Étudiant brillant, puis devenu un brillant docteur en théologie, il ne se sentit pas l’âme d’un curé et préféra l’art oratoire. La Nef des Sages est un recueil choisi de sermons enlevés, destinés à l’édification morale du peuple. Jean Geiler s’exprimait en allemand et eut le génie d’émailler ses prédications de faits tirés de la vie de tous les jours.
 Devenu si célèbre que le chapitre cathédrale de Strasbourg fit construire la chaire qui attire toujours les visiteurs à Notre-Dame, Jean Geiler s’inspira – entre autres – de la fameuse Nef des Fous de Sébastien Brant pour illustrer ses ser¬mons, dont celui de La Nef des Sages, plein de fantaisies animalières et de paraboles fortes : « Heureux l’homme chez qui la raison tient tous les leviers de commande ! »
 En préface, Francis Rapp insiste sur le génie pédagogique du prédicateur : « Les fidèles ne devaient pas seu¬lement comprendre ce qu’il leur disait, mais aussi le retenir. Quand il sentait leur attention faiblir, il racontait des historiettes,[...] puis il suivait à nouveau le fil de son raisonnement ». Jean Geiler, grand pourfendeur des excès de l’Église vit naître la Réforme, ce qui ne le dissuada pas de tonner en chaire et filer la métaphore comme un orfèvre du genre. Il y réquisitionne ce qui peut « parler » à son public, les miettes, les fourmis, les plats de légumes, les chevaux qui s’emballent et les charrettes renversées. 
 Une lecture savoureuse et pleine de cette sagesse antique qui nous fait si cruellement défaut !

Geiler de Kaysersberg
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2009), par Jean-Pierre Jossua

 Dans la collection « Carnets spirituels », les éditions Arfuyen nous offrent en 2008 deux volumes consacrés au célèbre prédicateur alsacien Jean Geiler de Kaysersberg (1446-1510), l’un de ses sermons : La Nef des Sages, l’autre de petits « traités » ou plutôt entretiens : Le Civet de lièvre, choisis par Francis Rapp et traduits par Christiane Koch.
 Le premier volume a été préfacé par F. Rapp, qui rappelle l’immense renommée du prédicateur de la cathédrale de Strasbourg : un véritable prophète réformateur qui, professeur de théologie, décida – influencé surtout par Gerson – de se consacrer à une pastorale populaire pour laquelle il avait un don pédagogique étonnant. L’aspect critique de sa prédication aussi bien que son insistance sur la justification des pécheurs le firent considérer plus tard comme pré-réformateur.
 C’est Joseph Doré qui présente le second volume. Il compare le style de Geiler à celui de Tauler, cent cinquante ans plus tôt. Les différences sontévidentes : Geiler file longuement des images à portée pratique, Tauler s’appuie sur le cadre liturgique et offre un message spirituel ; Geiler s’adresse à un public plus large, sans négliger pourtant les moniales. Il y a aussi des points communs constants : le renoncement, la Grâce, l’effort continu de la vie chrétienne, l’imitation du Christ.
 Chez Geiler, deux petits recueils qui font suite au Civet de lièvre sont consacrés à l’attitude juste en face de la mort et à l’aide aux mourants ; le second est adapté de Gerson. Si peu enclin que l’on soit à se laisser charmer ou même instruire par ses allégories ou ses métaphores trop exploitées, il faut dire que la lecture des sermons et entretiens est très plaisante et, pour peu que l’on soit attentif, on y découvre pas mal de remarques, allusions et silences bien significatifs. On notera en particulier ce conseil donné après avoir déploré l’impossibilité de réformer non seulement la chrétienté entière, mais même une seule communauté : « Que chacun dans un coin enfonce sa tête dans un trou et s’occupe d’obéir, lui, aux commandements de Dieu, qu’il fasse ce qui est juste pour arriver au salut. » Mais de là à dire, comme Joseph Doré, que Geiler nous est plus proche que Tauler, il y a une marge.

Geiler de Kaysersberg
Revue d’Alsace (11/01/2009), par Elisabeth Clementz

 La Nef des Sages présente dans sa préface la biographie et l’univers mental de Johannes Geiler von Kaysersberg, le célèbre prédicateur de la cathédrale en fonction de 1478 à 1510. Dans cette introduction, Francis Rapp nous livre le portrait savoureux d’un homme de chair et de sang, aux prises avec les problèmes de son époque. C’est du haut de la chaire sculptée en 1485 par Hans Hammer que Geiler essaie d’extirper les vices de ses contemporains. Personne ne trouve grâce à ses yeux : ni les laïcs, ni les religieux, ni les prêtres, ni les évêques, ni les pauvres, ni les riches, ni même les prédicateurs ! L’art de la formule que Geiler maniait avec tant de dextérité a probablement indisposé et choqué plus d’un de ses auditeurs. En 1481, lors d’une période de disette, il s’adresse aux pauvres en ces termes : « Armez-vous de haches, allez vous servir chez ceux qui ont trop de ce qui vous manque ! » Une autre fois, il aborde le problème du relâchement des mœurs dans nombre de couvents non réformés. Du haut de sa chaire, il met les parents en garde contre ces couvents qui n’ont pas adhéré à la stricte observance : « n’y mettez pas vos enfants, tonne-t-il, les filles deviendraient plus vicieuses que des prostituées, et les garçons, les pires voyous ».
 Comme le suggèrent ces exemples, l’auteur de la préface a sélectionné judicieusement les formules parfois osées, toujours décapantes utilisées par le célèbre doctor im Munster. Il analyse également pour le lecteur les différentes techniques utilisées par Geiler pour rendre ses sermons incisifs et percutants. Le recours aux symboles et aux allégories est l’une d’entre elles. C’est ainsi qu’au début du Carême 1504, il prononce une série de sermons construits autour du thème des fourmis (Emets). Partant de leur petitesse, signe d’humilité, Geiler invite ses auditeurs à ne pas mépriser les petits, car, pour lui, les gens humbles ont souvent reçu de Dieu plus de dons que ceux qui se croient pleins d’esprit. Il évoque encore la sagesse des fourmis, leur intelligence et leur savoir-faire pour construire une fourmilière. Aux yeux de Geiler, cette dernière symbolise le rassemblement de toute la chrétienté. Comme la fourmi arrange des pièces à l’intérieur de la fourmilière, les gens réunis en concile doivent faire de la chrétienté un édifice solide et viable. De fil en aiguille, Geiler en arrive à ce qui lui tient le plus à cœur : la réforme de l’Église. Il s’agit là d’une entreprise difficile. « Réformer la chrétienté est très dur, écrit-il. Aucun concile n’a trouvé la voie pour y arriver ». Autre constatation qui n’est pas dénuée d’amertume : « Le concile de Bâle dans sa totalité n’a pas été assez puissant pour réformer un seul couvent de femmes dans une ville, parce que cette ville avait pris le parti des femmes. Comment un concile réformerait-il alors la chrétienté ? » Déçu par l’action d’Albrecht von Bayern, évêque de Strasbourg de 1478 à 1506, Geiler n’hésite pas à s’en prendre aux évêques en général. « Ils devraient s’attacher entièrement à Dieu et laisser tomber tout le reste. Mais ils font plutôt le contraire ; ils ont tant à faire avec les affaires de ce monde, qu’ils sont occupés toute la journée ; ils ont à peine le temps de respecter les temps de prière et de souffler ; ils doivent juger des affaires de cinq sous, avoir le bâton en main, tant s’agiter qu’ils ne peuvent tourner leur coeur vers Dieu. Cela est indigne d’eux, ils valent plus ; ils devraient avoir honte ». Toute l’œuvre de Geiler est tendue vers ce but unique : promouvoir la réforme de l’Église, in capite et in membris.
 Le cycle de sermons intitulé Le Civet de Lièvre (Der Has im Pfeffer), prononcés pour les Dominicaines de Sainte-Catherine de Strasbourg en 1502 relève de la même veine. Geiler fait le parallèle entre un conventuel agréable à Dieu et le petit rongeur aux pattes postérieures puissantes qui lui permettent d’aller vite et de distancer ses éventuels prédateurs. Pour Geiler, tout être spirituel doit imiter le lièvre et courir pour faire de bonnes œuvres. Comme il arrive au lièvre d’être poursuivi par une meute de chiens, les esprits mauvais sont une menace constante pour le chrétien. Dans les situations délicates, le lièvre met tout son espoir dans la fuite. En cela aussi, il doit être un modèle pour le chrétien qui doit s’appliquer à fuir le vice de l’impureté. La comparaison entre le chrétien et le lièvre devient encore plus hardie quand on en arrive au dépiautage de ce dernier. Pour Geiler, il faut aussi tirer la peau par-dessus les oreilles de l’être humain spirituel, le larder et le rôtir, bien l’assaisonner pour pouvoir le manger. Il y a des peaux rebelles - la richesse, la volonté propre - qui empêchent la grâce de pénétrer. Une fois de plus, par ce cycle de sermons, Geiler explique comment il conçoit une vie conventuelle vertueuse. A ses yeux, il n’y a pas de véritable réforme des couvents sans clôture. En effet, seuls de hauts murs sont capables de garantir la régularité. Par ailleurs, l’observation du silence, la table et le vestiaire communs sont indispensables pour une vie conventuelle harmonieuse. Au sujet du vestiaire, Geiler ajoute : « aucune ne doit garder des habits au fond de sa cellule. Elle s’y cramponnerait, comme le fait un pou sur sa tête ». Ce cycle de sermons s’achève sur une note optimiste : « lorsque toutes ces choses ont été faites, que le civet et le lièvre sont bien préparés, on les met dans deux plats en or et on les porte à la table du roi ; là, ils sont reçus et mangés avec joie. Quand une personne chrétienne authentique est préparée selon les étapes qui viennent d’être dites, elle est élevée par les mains des saints anges dans la félicité éternelle devant la face du roi céleste ; elle est portée entre deux plats de gloire, un pour le corps et un pour l’âme ».
 Comme le propose Mgr Joseph Doré à la fin de sa préface, on ne peut qu’inviter le lecteur à savourer ce « civet de lièvre » ! La dégustation est d’autant plus agréable que la traduction faite par Christiane Koch est réussie. Il n’est pas facile de rendre en français la langue colorée de celui qui se définissait comme un « veilleur sur la tour ». On aurait éventuellement pu rajouter dans la bibliographie concernant Geiler l’ouvrage de Rita Voltmer dont le titre est justement « Wïe ein Wâchter auf dem Turm ».

Le Civet de lièvre
Esprit et vie (05/01/2010), par Cécile Rastoin, o.c.d.

 Les amateurs de cuisine n’apprendront pas grand-chose mais les moines et moniales se délecteront : Le Civet de lièvre est un régal. Avec un style alerte et imagé, le fameux prédicateur strasbourgeois sait redire avec une efficacité confondante les grands principes de la vie monastique, de la conversion chrétienne.

Le lièvre, c’est le moine. Il doit avoir la crainte de Dieu, de longues oreilles pour écouter sa Parole, certes mais surtout, il doit accepter de « passer à la casserole »  : enlever la vieille peau des biens terrestres, passe encore... mais il faut ensuite qu’il se fasse retirer la fine peau de la volonté propre avant d’être lardé d’amour, rôti au four sous toutes les coutures, et finalement pincé puis découpé pour voir s’il est bien cuit. Aïe ! Heureusement que tout cela est en vue de devenir un bon civet, servi dans des plats en or, au Roi des rois... et d’entrer dans la joie de son Maître.

Après le civet proprement dit, le recueil se poursuit avec des textes sur la préparation à la bonne mort et la justice divine, moins « savoureux ».<

À quelques siècles de distance, on appréciera d’autant plus l’actualité du message du fameux prédicateur, dont le style oral est conservé, et que l’on voit presque se tourner tantôt vers la foule et tantôt vers les moniales... Comme le dit fort bien Mgr Joseph Doré : « Son Civet de lièvre est toujours réservé au coin du feu. On pourra donc toujours le savourer longuement : je suis heureux de pouvoir, ici, inviter sans réserve à le faire. »

Le Manuel du Pèlerin
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (10/09/2010), par Antoine Wicker

 En clôture du centenaire Jean Geiler de Kaysersberg, les Éditions Arfuyen et le Rhin mystique proposent d’entendre à Strasbourg, pour la première fois en français, Le Manuel du Pèlerin.
Ce sera dans le chœur gothique de l’ancien couvent des Pénitentes de Sainte-Madeleine, où Geiler prêcha de 1490 à 1510 : en compagnie de Céline Jacob et Marie-Paule Lefebvre – vièle, flûtes à bec et percussions du Moyen-âge –, Christian Nardin, des Tréteaux de Port-Royal, s’empare d’un Manuel dont les éditions Arfuyen viennent de proposer inédite traduction dans une collection, les Carnets spirituels, qui ont accueilli déjà, de Geiler, d’originales traductions, par Christiane Koch, de La Nef des sages et de Le Civet de lièvre.
 Infortunes et félicité du pèlerinage : c’est en grand pédagogue, et dont le moyen préféré est l’humour – « un humour imagé, saugrenu et volontiers provocateur », nous rappelle l’éditeur Gérard Pfister –, que le prédicateur développe en ces sermons, pour la prédication de Carême en 1500, un thème que lui suggérait la publication, quelques mois plus tôt, d’une bulle d’Alexandre VI précisant les conditions dans lesquelles pourrait, en cette année jubilaire, être obtenu le grand pardon.
 C’est l’une des œuvres majeures de Geiler, qui en publia plus d’une édition, la troisième
en 1513 et en latin dans sa forme complète et achevée, sous le titre Peregrinus – c’est la version ici traduite par le chanoine Jacques Robbe, introduite par un propos de Francis Rapp. Geiler, en son style merveilleux de contestataire liberté et vigueur, y égrène et commente les vingt-cinq consignes que doit appliquer le pèlerin qui se rend à Rome pour le jubilé - y pourra peut-être trouver leçon maint pèlerin d’aujourd’hui : s’acquitter de ses dettes et mettre en ordre ses affaires familiales, se munir de bonnes chaussures usagées, avoir un petit chien, marcher lentement et manger à l’ombre, se comporter avec prudence à l’auberge et ne pas se soucier des moqueurs, etc., avoir des conversations dignes des pèlerins.

Le bréviaire du pèlerin
Les Affiches- Moniteur (10/01/2010), par Christine Muller

Pour marquer le 500° anniversaire de sa mort, les éditions Arfuyen ont publié Le Manuel du Pèlerin de Jean Geiler de Kaysersberg, après La Nef des Sages et Le Civet de Lièvre, autant de sermons d’une belle éloquence donnés en la chaire de la cathédrale de Strasbourg, construite à son usage. Ici Geiler exhorte les chrétiens à faire pénitence puisque ces textes ont été écrits pour la Semaine Sainte qui démarra le 1er mars 1500.

Autant de métaphores du pèlerin en marche vers la rémission de ses péchés, où chaque accessoire a son importance, du sac au manteau en passant par le bourdon flanqué de trois anneaux pour en assurer la solidité. Au 16° siècle, toutes les familles n’avaient pas les moyens de s’absenter plusieurs mois pour se rendre à pied à Rome à l’occasion d’un jubilé. Dans sa préface, Francis Rapp évoque les 7 000 Strasbourgeois qui reçurent alors l’indulgence plénière de leurs fautes pour s’être « endimanché l’âme » car le pèlerinage pouvait «  se faire en esprit, sans quitter la maison, ni cesser de vaquer aux humbles tâches de tous les jours ».

Dans ses sermons de Carême, Geiler ne cesse de parler en images, notamment quand il cite la « besace de la foi » à emporter lors de ce voyage intérieur non sans préciser malicieusement qu’aux jeunes pèlerins une « petite besace est suffisante pour la simplicité de leur foi ». Comme pour le Civet de Lièvre, le prédicateur use de comparaisons compréhensibles à tous pour expliquer le but du pèlerinage. Il explique le rôle du bâton de marche mais surtout celui de la foi qui fortifie la volonté du marcheur. Plus surprenant, Geiler s’intéresse aussi à la « diététique » du marcheur où le corps « doit être nourri avec régularité et modération ». Foin de GPS pour notre pèlerin de choc : « Les bornes milliaires et les croix jalonnent la route ». Nos modernes gourous de la pensée positive n’ont pas fait mieux...

Le Manuel du pèlerin
Le Messager (10/05/2010), par Daniel Poujol

La prochaine fois que vous entrerez dans la cathédrale de Strasbourg, ne manquez pas de vous arrêter devant la chaire de la nef, chef d’œuvre de l’art gothique. Et imaginez là, il y a juste cinq siècles, un des plus connus et des plus éloquents prédicateurs, de la trempe de Jean Baptiste, dans cette chaire spécialement construite pour lui, proclamant (sans micro ! ), déclamant même ses sermons à une foule spéciale.

Jean Geiler a en effet préparé, pour le temps de carême, vingt-quatre sermons tous orientés vers les pèlerins qui se préparent à partir pour Rome en cette année du Jubilé pour y recevoir la pardon total de tous leurs péchés et échapper ainsi à l’enfer et au purgatoire. Un tel voyage à pied ne s’improvise pas. Jean Geiler aborde donc tous les aspects d’un tel voyage de façon très pratique. À chaque aspect matériel correspond une vérité spirituelle.

Truffés de citations bibliques mais aussi d’auteurs profanes, ces sermons incisifs aux images pittoresques sont rassemblés dans « le manuel du pèlerin ». Une fois remis dans leur contexte et, en faisant abstraction des terribles mena ces de l’enfer et du purgatoire, ces sermons parlent encore aujourd’hui. Jean Geiler, comparant sans cesse ce périlleux voyage vers Rome à l’existence humaine, touche aux questions les plus actuelles comme l’argent, la santé, l’héritage, la mort, les tentations, les amitiés, etc.

Le Manuel du Pèlerin
Dernières Nouvelles d’Alsace (10/09/2010), par Antoine Wicker

 En clôture du centenaire Jean Geiler de Kaysersberg, les Éditions Arfuyen et le Rhin mystique proposent d’entendre à Strasbourg, pour la première fois en français, Le Manuel du Pèlerin.
Ce sera dans le chœur gothique de l’ancien couvent des Pénitentes de Sainte-Madeleine, où Geiler prêcha de 1490 à 1510 : en compagnie de Céline Jacob et Marie-Paule Lefebvre – vièle, flûtes à bec et percussions du Moyen-âge –, Christian Nardin, des Tréteaux de Port-Royal, s’empare d’un Manuel dont les éditions Arfuyen viennent de proposer inédite traduction dans une collection, les Carnets spirituels, qui ont accueilli déjà, de Geiler, d’originales traductions, par Christiane Koch, de La Nef des sages et de Le Civet de lièvre.
 Infortunes et félicité du pèlerinage : c’est en grand pédagogue, et dont le moyen préféré est l’humour – « un humour imagé, saugrenu et volontiers provocateur », nous rappelle l’éditeur Gérard Pfister –, que le prédicateur développe en ces sermons, pour la prédication de Carême en 1500, un thème que lui suggérait la publication, quelques mois plus tôt d’une bulle d’Alexandre VI précisant les conditions dans lesquelles pourrait, en cette année jubilaire, être obtenu le grand pardon.
 C’est l’une des œuvres majeures de Geiler, qui en publia plus d’une édition, la troisième en 1513 et en latin dans sa forme complète et achevée, sous le titre Peregrinus – c’est la version ici traduite par le chanoine Jacques Robbe, introduite par un propos de Francis Rapp. Geiler, en son style merveilleux de contestataire liberté et vigueur, y égrène et commente les vingt-cinq consignes que doit appliquer le pèlerin qui se rend à Rome pour le jubilé – y pourra peut-être trouver leçon maint pèlerin d’aujourd’hui : s’acquitter de ses dettes et mettre en ordre ses affaires familiales, se munir de bonnes chaussures usagées, avoir un petit chien, marcher lentement et manger à l’ombre, se comporter avec prudence à l’auberge et ne pas se soucier des moqueurs, etc. Avoir des conversations dignes des pèlerins.

Le Manuel du Pèlerin
La Lettre de Ligugé (01/01/2010), par Lucien-Jean Bord

 La fin du Moyen Âge a vu une floraison d’écrits spirituels consacrés au pèlerinage à la fois dans sa dimension pérégrinante et dans sa dimension spirituelle.
 Rappelons que, dès le XIV° siècle, Guillaume de Digulleville, avec son Roman des trois pèlerinages, montrait comment le fidèle prend la suite du Christ. Gerson devait reprendre la même idée dans son Testament du Pèlerin. Le texte de Geiler, fidèle disciple de Gerson, s’inscrit dans cette lignée et est issu de la prédication qu’il donna, à partir du 1er mars 1500, sur un thème qui était d’autant plus d’actualité qu’il s’inscrivait dans une année jubilaire.
 Une partie des sermons de Geiler furent publiés en un volume dès 1508, mais ce n’est qu’en 1513 que l’ensemble fut édité, constituant l’une des œuvres majeures du prédicateur strasbourgeois. On retrouvera dans ces pages, grâce à l’excellente traduction qu’en donne le chanoine Robbe, toute la verve et même l’humour de Geiler qui met ses qualités au service de ce qu’il considère comme l’essence même de la démarche pénitentielle du pèlerinage : la conversion des cœurs.

Le Manuel du Pélerin
Christus (07/01/2011), par F. M.

On sait l’importance et le rôle pastoral et spirituel que joua Jean Gerson (1363-1429), théologien réputé et théoricien décisif de l’expérience mystique, dans une chrétienté déchirée par le Grand Schisme et angoissée par les désastres de la peste et de la guerre. Jean Geiler est l’un de ses disciples, solidement ancré en terre alsacienne, qui nous révèle ainsi une autre sensibilité spirituelle dans un espace qu’on aurait pu croire voué au seul vertige du mysticisme eckhartien, adapté aux besoins des fidèles par le Strasbourgeois Jean Tauler.

Ce Manuel prépare les fidèles au Jubilé de 1500, où apparaît un dispositif pénitentiel faisant appel aux indulgences, susceptible d’apaiser leur an­goisse d’être sauvés. Geiler (qui meurt en 1510) n’est pas Luther, néanmoins il met en garde son auditoire contre l’illusion d’une automaticité des procédures religieuses.

En revanche, il préconise un christianisme exigeant et sincère, sans excès d’ascétisme per­formant, évacuant la facilité paresseuse des fausses excuses qui préservent la vie confortable et la prospérité des bonnes affaires : acquitter son écot sonnant et trébuchant ne suffit pas, le corps doit participer au destin spirituel par la fatigue qu’il endurera. Le prédicateur use jusqu’à la corde des procédés de l’allégorie pour faire parler le moindre détail de la pérégrination, voire de la panoplie du pèlerin.

Au-delà de l’information historique, le chrétien d’aujourd’hui pourra tirer profit de ces prédications en interro­geant et revivifiant sa propre pratique pèlerine : il transposera sans peine les exhortations et judicieuses remarques, toujours positives sinon optimistes, de ce pasteur proche de ses ouailles et préoccupé de leur progrès intérieur.

Le Manuel du Pélerin
Prends et lis (01/01/2012), par Marie-Claire Van der Elst

 Pour le cinquième centenaire de la mort de Geiler, les éditions Arfuyen publient ce volume qui contient de larges extraits des 51 sermons qu’il prononça tout au long du carême de l’année jubilaire 1500 et encore les 3 dimanches après Pâques.
 Dans son style plein de verve, à la fois direct et imagé, le célèbre prédicateur de Strasbourg s’adresse à ses auditeurs désireux d’obtenir l’indulgence plénière que leur vaudrait le pèlerinage à Rome, mais dont beaucoup ne pourront l’entreprendre : à l’intention de ceux qui iront, il donne des conseils pleins de bon sens sur ce qu’il faut emporter dans sa besace et sur « les problèmes familiaux à régler avant de partir » et à tous il parle de la démarche pénitentielle, dénonçant le trafic des indulgences et montrant « que le pèlerinage [peut] se faire en esprit, sans quitter la maison... »
 Ainsi : « J’affirme que la méditation priante de la Passion a plus de valeur, pour le profit spirituel ... que toutes les mortifications excessives ».

Le Manuel du Pélerin
Élan (03/01/2011), par Jean-Paul Sorg

 Après Le Civet de lièvre (prix du patrimoine Nathan Katz 2008) et La Nef des sages, qui pour la première fois, c’est tout de même extra­ordinaire, présentaient des textes de Geiler traduits de l’allemand alé­manique en français, voilà qu’a paru en 2010, l’année du 500e anniversaire (non fêté autrement ?) de la mort du grand prédicateur stras-bourgeois, un troisième ouvrage, ce Manuel du Pèlerin, traduit cette fois du latin. Car c’est dans cette langue, sous le titre Peregrinus, qu’avait été édité en 1513 un « Manuel », effectivement, ordonné en 25 consignes et rédigé sur la base d’un ensemble de sermons, Christliche Pilgerschaft, prononcés (en allemand) à la cathédrale de Strasbourg à partir de 1500. Un trajet bibliographique compliqué, on voit, mais intéressant à retracer, révélateur de la situation religieuse et linguistique (bilinguisme allemand-latin, rapport entre l’oralité et l’écriture) de l’époque.

 Le pèlerinage à Rome faisait partie alors des obligations de piété du bon chrétien anxieux de son salut. Comme, toujours, le pèlerinage à la Mecque pour les musulmans « en état de le faire » (Coran III, 91). Invariant (ou universel) de toutes les religions : le pèlerinage aux lieux sacrés, le mouvement d’un retour. Par là obéissance et unité des croyants. Le tourisme « culturel », c’est un peu la même démarche de piété, mais dans l’esprit, généralement, d’une laïcité arrogante qui s’imagine irréligieuse.
 À l’occasion du Jubilé (1500), le pape Alexandre VI avait annoncé aux pèlerins le grand pardon, une indulgence plénière. Formidable pro­messe de salut. Mais tous, naturellement, ne pourront pas se mettre en route. On a charge de famille, on est attaché à son commerce ou à la terre. D’où l’idée du pèlerinage intérieur, que chacun peut accomplir en esprit, sans abandonner ses pénates. Ce mouvement d’intériorisation de la foi, ici esquissé, s’approfondira avec la Réforme luthérienne à venir. Jusqu’à la perspective d’une piété privée, à la limite sans église, sans manifestation collective. Vous éprouvez le besoin de prier ? Vous vous retirez dans votre Kämmerlein, votre chambrette. Vous voulez connaître la parole de Dieu ? Vous prenez la Bible et vous lisez et en discutez chez vous, à la veillée, en petit groupe. Ce piétisme absolu, qui se répandra en Allemagne au XVIIIe siècle, tend à se passer de toute institution, donc tend à dissoudre celles qui existent. Danger ! On irait ainsi vers une anarchie religieuse sans Église, sans autorité « supérieure », sans autre maître que spirituel, sans autre maître, pour les chrétiens, que le seigneur Jésus.
 Du temps de Geiler prêchant dans sa chaire de la cathédrale de Strasbourg devant des foules mêlées, on n’en est pas là, on ne soup­çonne rien de tel, mais on s’approche du... tournant. En 1517, juste sept ans après le décès de Geiler, éclatera la première bombe Luther ! Informé par l’histoire comme on l’est, on ne peut s’empêcher de com­parer les thèses, les positions, de l’un et de l’autre. Et on croit voir un Geiler qui bouillonne intérieurement, dont le langage bouillonne, mais sa pensée reste soumise aux dogmes et aux règles de la sainte Église. Il ne songe pas à mettre en cause le vaste et sophistiqué système des In­dulgences qui est devenu à son époque la pratique centrale, constitutive même, de la religion chrétienne. En effet, le christianisme tient alors par son clergé qui a toute puissance sur les âmes, et l’Église fonctionne comme une sorte d’agence de distribution de biens immatériels (spiri­tuels ?) : des lots de pardon, des remises de dette, des grâces spéciales, des places au paradis et, avant cela, un rang privilégié au Purgatoire. Chaque bénéfice, naturellement, ou chaque « indulgence » se paye par des peines, des regrets, des paroles de repentir, que certifient des sacri­fices dont les sonnants et trébuchants ne sont pas les moindres.
 « Les indulgences facilitent pour les fidèles, qui ont le regret de leurs fautes et les ont confessées, cette rémission complète de leurs péchés et des peines dues aux péchés... L’Eglise accorde cette ré­mission en utilisant le trésor des mérites mis à sa disposition par la communion des saints. Ce Trésor de grâces est la source essentielle des Indulgences. »
 L’ingéniosité théologique appliquée à justifier la doctrine et « la po­litique » de l’Église et le rigorisme moral comme preuve de la foi, de la bonne foi, sont compensés chez Geiler et comme enlevés, emportés, par sa verve, sa jubilation verbale, qu’il communique à ses auditeurs, les faisant rire, les étonnant, les étourdissant de tours et de trouvailles, les ravissant. S’il a une place dans l’histoire de la littérature – et de la reli­gion –, si son renom a traversé les siècles, bien que les textes qu’il nous a laissés ou que des auditeurs enthousiastes avaient transcrits à ses pieds n’aient pas été réédités depuis longtemps, bien que presque personne ne les ait lus (peut-être à peine une dizaine d’érudits au XXèmc siècle), c’est bien entendu à son époustouflant génie rhétorique qu’il le doit. Ainsi est-il capable de développer sur vingt pages, soit sur quatre sermons successifs, une comparaison des vertus du pèlerin avec ses souliers. Pourquoi diable appeler vertus les souliers que nous portons - ou souliers les vertus ? « Parce que les services rendus au corps par les souliers, qui sont un ornement, une protection et une aide, sont comme les ser­vices rendus à l’âme par les vertus... L’auteur du Cantique des cantiques fait l’éloge de la marche gracieuse de la jeune fille dont les pieds sont chaussés de sandales. De même, comme l’atteste le prophète Isaïe (Is 57, 7), les prédicateurs, les missionnaires doivent chausser les souliers des vertus... » Plus loin, cette injonction : « Secoue de tes souliers la poussière de la vaine gloire. C’est une vraie poussière, poussière terrestre de la gloriole. Et de même que la poussière matérielle gêne la vision, de même l’orgueil attaque ta conscience. Il couvre de poudre les vertus de tes souliers... » Lyrique, mais comment ne pas sourire, cette imploration : « Oh souliers desséchés, sans l’onction de la grâce de Dieu, non, ils ne t’induiront pas facilement en tentation. Tu ne te laisseras pas ressemeler par ces cordonniers du diable. Chaussé des souliers des vertus, tu parviendras à la Patrie... »
 II y a aussi, à l’autre bout, « le chapeau de la patience » qu’il faut garder sur la tête, il y a la cape de la charité et le besace de la foi.. . Etc. Rien qui ne soit métaphorisé ou allégorisé, avec entrain ! À condition de jouer le jeu, et de ne pas vouloir prendre au sérieux les leçons de morale distillées, le plaisir littéraire que procurent ces acrobaties rhéto­riques reste vif, redoublé par la curiosité historique, qui n’est pas vaine, qui est une vertu humaniste...

Le Manuel du Pèlerin
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (01/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 Les éditions Arfuyen, qui avaient déjà publié en 2008 deux volumes d’œuvres du célèbre prédicateur alsacien Jean geiler deKaysersberg (1446-1510), l’un de sermons et l’autre de petits entretiens, récidive à l’occasion du cinquième centenaire de sa mort en nous offrant Le Manuel du pèlerin.
 Dans sa préface, François Rapp rappelle la tradition gersonienne des écrits sur le pèlerinage, l’histoire des indulgences plénières romaines et de leur dé­centralisation (sans oublier les raisons financières de celle-ci), l’annonce du jubilé de 1500 – dix-sept ans seulement avant l’affichage de Luther ! – qui incita Geiler à donner une série de prédications destinées à la fois à ceux qui allaient prendre la route et à ceux qui s’en tiendraient au pèlerinage en es­prit (en suivant l’allégorie, parfois un peu laborieuse, des péripéties du voyage). Publiés en 1512 en allemand, en 1513 en latin, ces sermons ne nous parviennent chacun que comme une reporiatio mise en forme. Ainsi pou­vons-nous lire dans le présent volume de larges extraits de vingt-cinq ser­mons, avec des résumés des sermons les plus raccourcis. Ils ont été traduits de la version latine procurée par le secrétaire de Geiler, Jacques Other. Ils répondent bien à leur exergue : « L’année du jubilé, tous rentreront dans leur patrimoine » (Lv 25,13). Or ce patrimoine, « C’est le Seigneur, notre vrai bonheur ».
 L’accent porte sur l’intériorisation des pratiques pénitentielles mais non sans un réel souci de la justice. Le texte est savoureux, riche en exemples empruntés à la vie courante et en conseils sensés, pratiques et spi­rituels, de la meilleure veine alsacienne, moins vif cependant que ceux que nous lisions il y a deux ans. Tout de même, les chapitres 33 sur les ânes et 36 sur les chiens sont bien plaisants.
 Sur la question des indulgences et donc aussi sur celle du purgatoire, il adopte une position moyenne : la doctrine of­ficielle, qu’il fonde sur la communion des saints, plutôt que les réticences des théologiens, mais avec une note de modération et de critique de certains abus.

Le Manuel du Pèlerin
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

Les éditions Arfuyen, qui avaient déjà publié en 2008 deux volumes d’œuvres du célèbre prédicateur alsacien Jean Geiler de Kaysersberg (1446-1510), l’un de sermons et l’autre de petits entretiens, récidive à l’occasion du cinquième centenaire de sa mort en nous offrant Le Manuel du pèlerin.

Dans sa préface, François Rapp rappelle la tradition gersonienne des écrits sur le pèlerinage, l’histoire des indulgences plénières romaines et de leur décentralisation (sans oublier les raisons financières de celle-ci), l’annonce du jubilé de 1500 – dix-sept ans seulement avant l’affichage de Luther ! – qui incita Geiler à donner une série de prédications destinées à la fois à ceux qui allaient prendre la route et à ceux qui s’en tiendraient au pèlerinage en esprit (en suivant l’allégorie, parfois un peu laborieuse, des péripéties du voyage).

Publiés en 1512 en allemand, en 1513 en latin, ces sermons ne nous parviennent chacun que comme une reportatio mise en forme. Ainsi pouvons-nous lire dans le présent volume de larges extraits de vingt-cinq sermons, avec des résumés des sermons les plus raccourcis. Ils ont été traduits de la version latine procurée par le secrétaire de Geiler, Jacques Other. Ils répondent bien à leur exergue : « L’année du jubilé, tous rentreront dans leur patrimoine » (Lv 25,13). Or ce patrimoine, « C’est le Seigneur, notre vrai bonheur ». L’accent porte sur l’intériorisation des pratiques pénitentielles mais non sans un réel souci de la justice.

Le texte est savoureux, riche en exemples empruntés à la vie courante et en conseils sensés, pratiques et spirituels, de la meilleure veine alsacienne, moins vif cependant que ceux que nous lisions il y a deux ans. Tout de même, les chapitres 33 sur les ânes et 36 sur les chiens sont bien plaisants. Sur la question des indulgences et donc aussi sur celle du purgatoire, il adopte une position moyenne : la doctrine officielle, qu’il fonde sur la communion des saints, plutôt que les réticences des théologiens, mais avec une note de modération et de critique de certains abus.

PETITE ANTHOLOGIE

Le Civet de lièvre
traduit par C. Koch
(extrait)

 Si on préparait un lièvre en civet sans le dépiauter, on aurait un repas détestable ; les poils colleraient sans arrêt aux dents. Il est donc indispensable de le dépiauter.
 C’est ce qu’il faut aussi faire pour le lièvre qu’est l’être humain spirituel : il faut lui tirer la peau par-dessus les oreilles, le larder et le rôtir, bien l’assaisonner pour pouvoir le manger ; il faut préparer la marinade – je parlerai de tout cela plus tard, le moment venu, Dieu voulant.
 Notez bien : trois peaux sont à enlever à l’être spirituel qu’on prépare pour être consommé. La première ce sont les richesses de ce monde ; c’est une peau rude et dure, elle s’enlève facilement. La deuxième, c’est la volonté propre, elle est molle et tendre, et il est difficile de l’enlever. La troisième peau, c’est le comportement extérieur. (...)
 1. En premier lieu il faut enlever au lièvre la peau du corps, les richesses temporelles, et la peau de l’âme, la volonté propre ; c’est ainsi qu’il sera un repas agréable pour Dieu le Seigneur. Quand tu entres au couvent, tu laisses derrière toi ta maison et tes biens et tu n’emportes que ce qui est toléré par le droit du lieu.
 Nos seigneurs d’ici ont le règlement suivant : à celle qui veut entrer au couvent on ne laisse que 100 livres ; et même si elle possède du bien valant 1000 gulden, on ne le lui laisse pas. Par contre, si elle entrait dans une maison de prostitution, elle y emporterait tous ses biens, on ne lui prendrait pas le moindre sou ; personne ne s’y opposerait, personne ne l’en empêcherait. Mais pour celle qui veut servir Dieu, on se fait beaucoup de soucis, on met des restrictions autant qu’on peut, comme si au couvent elle n’avait plus besoin de rien.
 Tu dis : « C’est le droit de la ville, je ne peux pas donner plus de 100 livres à mon enfant ; ce sont nos seigneurs qui ont établi cette loi. » La belle loi que voilà ! Tes seigneurs ont réussi à dépouiller celle qui veut entrer au couvent, et on ne lui donne pas ce qui lui appartient. Mais si elle reste dans le monde, qu’elle devienne une personne bien ou qu’elle coure au bordel, personne ne pipe mot, bien plus, on lui donne 100 livres en plus, plutôt que de les lui prendre.
 Pouah, quelle loi ! je ne peux pas être d’accord ; c’est une loi honteuse. Tu viens dire : « Mon enfant est casée, je l’ai mise au couvent, je n’ai plus à m’occuper d’elle. » Oui, c’est cela, tu l’as casée, tu l’as munie de chaussures à lacets, juste pour t’en débarrasser ; à Dieu adieu, peu importe ce qui lui arrivera, qu’elle serve Dieu ou qu’elle serve le monde. Après tu viens dire : je veux encore donner telle ou telle chose à mon enfant ; si je savais qu’on ne le lui donne pas à elle personnellement, je le remporterais.
 C’est de cette façon que vous corrompez les gens. Il faut que je vous enseigne : vous venez apporter des friandises, un poupon de sucre, pour un dédommagement ; vous dites qu’il faut bien faire plaisir à notre enfant, c’est pour la consoler. Oui, encore heureux que ce n’est qu’un poupon de sucre et pas autre chose ! J’ai failli employer un mot grossier ! Ce que je crains, c’est qu’au bout de deux ou trois ans, il n’en sorte un grand garçon mesurant sept à huit pieds. Ne savez-vous pas que vous leur causez un grand danger bien connu ?
 Tu dis : si au moins je pouvais avoir un oiselet, ou un petit chat ou un chiot, pour me faire plaisir ; sinon c’est trop dur. Je te réponds : il faut te laisser dépiauter, tirer la peau par-dessus les oreilles, renoncer à tous les plaisirs du monde, et chercher ton bonheur en Dieu seul… Tu abandonnes les richesses de ce monde, c’est la peau du corps. La peau de l’âme, c’est la volonté propre.
 2. Deuxièmement, les peaux fines sont difficiles à enlever. Plus elles sont fines, plus c’est difficile. Il s’agit de la peau de la volonté propre, elle colle beaucoup à la personne. Tu as des gens qui laissent les biens matériels très facilement ; cela ne les touche guère, et même s’ils y pensent, ils arrivent à s’en détacher. Mais pour la volonté propre, c’est une autre affaire ; nous y sommes tellement attachés, nous tirons la langue avant même de commencer. Mais s’il doit devenir un repas agréable à Dieu le Père céleste, il faut dépiauter l’être humain. Voilà le deuxième point.
 3. La tête du lièvre est difficile à dépiauter : c’est le troisième point. Si on a tout enlevé sur les autres membres, on a bien du mal à faire passer la tête. Par tête, j’entends les gens à la raison incisive, doués par Dieu d’une grande intelligence ; pour eux c’est bien dur, car la tête est pleine de bien des choses, ne seraient-ce que les sens qui s’y trouvent. Pour le sens du toucher je n’ai qu’une main, mais la tête contient les yeux, les oreilles, le nez et la bouche. Tous ces sens se trouvent donc dans la tête.
 Par tête j’entends aussi les sages ; personne ne peut les dépasser, ils se croient toujours les meilleurs ; ils sont si sages, qu’ils entendent l’herbe pousser, ils se croient les plus fins ; quoi qu’on dise, ils savent toujours tout mieux ; ils ont leur propre avis dont personne ne peut les détourner… Même s’ils ont tout laissé, plaisir, joie, honneur, récompense, biens matériels, famille et tout, ils ne laisseront pas leurs propres idées, ils n’en démordront pas ; quoi qu’on fasse, ils veulent les faire passer. (...)
 Il ne faut donc pas attendre trop longtemps, mais se laisser courageusement dépiauter. Il faut y passer, et il vaut mieux que ce soit ici-bas que dans l’au-delà. Ne crois pas qu’on va te porter sur la table du salut éternel en vue d’être pour Dieu un repas convenable, tant que tu n’es pas dépiautée. Notre Seigneur n’est pas un loup pour manger le lièvre avec la peau. Celui-ci doit être tendre pour appartenir à notre Dieu. Paul nous l’enseigne et dit : « Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez l’homme nouveau. » C’est comme s’il disait : enlevez la vieille peau et jetez-la.