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Fumées

 « Comme une pierre dévale la pente je suis arrivé à ce jour-ci ». Takuboku nous dit sa perte en la voilant d’une tendre pudeur. La mort, ici, se nomme nostalgie. L’écriture raconte l’évanescence, la fugacité, l’éternel non-retour, sous la forme épurée du tanka : flashes subtils qui forment une autobiographie empreinte de regret, de deuil, de tristesse. Celle de découvrir a posteriori qu’il y eut un âge d’or, ses quinze ans, dont l’enchantement n’est enchantement que parce qu’il a été et qu’il se mesure à l’aune du désenchantement de ce qui va ensuite être et rester une existence sans relief.
 Se préparant à quitter la vie (Takuboku meurt de tuberculose à 27 ans), il la perçoit comme un processus d’abandons successifs, alimentant de regrets son cœur lourd. « Si tristesse est la saveur des choses je l’ai trop goûtée ». Le bonheur ne peut être que parce que perçu rétrospectivement, focalisé autour et enclos dans de rares instants d’un rare moment de la vie qui tire son éclat de la précision bouleversante des réminiscences, et sa nostalgie de cette évidence, toute héraclitéenne, que l’instant ne laisse de dépôt que pour lui-même. Deuil donc, avant et après. Pendant : rien. L’événement sublime, escamoté au moment même où il se produit, n’est restitué que plus tard, trop tard toujours, sous forme de rêves éveillés. II n’y a de destinée que s’appauvrissant. « Le corps disséqué d’un ver de terre pauvre destin ». 
 Takuboku s’aperçoit que vivre est oublier et que se souvenir est revivre – sous la forme tronquée du rêve – ce qu’on n’a pas su vivre dans sa plénitude. Cette révélation ne pardonne pas, n’épargne rien, couvre tout comme d’un linceul. « La balle que j’avais lancée sur le toit de l’école qu’est-elle devenue ? » Objets, amitiés, pensées, chants ne sont pas de ce monde dès lors qu’on a voulu les y fixer.