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François Cheng

 « Apprends-nous nuit / À toucher ton fond »  : c’est par ces mots que s’ouvre le nouveau livre de poèmes de François Cheng. Et vient à l’esprit la phrase de Tauler : « Tu dois savoir que la vraie naissance ne s’accomplira en toi que si elle est précédée de cette angoisse. » Étrange rencontre entre les paroles du poète nourri du Tao et de la poésie Tang et la prédication du vieux maître rhénan… Mais ce thème de la nuit n’a-t-il pas hanté la poésie depuis toujours, et plus encore depuis les romantiques allemands ?
 Ne nous hâtons pas de conclure à autre chose qu’une coïncidence : continuons notre lecture. « Au creux de l’aveugle abandon, écrit encore le poète, / Conduis-nous / Vers où jaillit un jour / l’irrépressible désir. » Cet homme qui s’est abandonné à son fond, perdu et comme aveugle, nous le reconnaissons. Lui qui a demandé de descendre au plus profond de son néant, à présent il prie que lui soit donné de connaître le lieu d’une nouvelle naissance, ce lieu de pure liberté où s’élève le désir, ce lieu où « la mort n’est plus notre issue ». Sa quête est bien celle où nous conduisent les maîtres rhénans.
 « Cours, cherche, bats les chemins du monde entier, dit Tauler, tu ne trouveras ce secours en personne qu’en Dieu seul. » Celui à qui le poète adresse sa prière, si semblable à la nôtre, qui est-il ? « Le tao qu’on saurait exprimer, dit Lao-tseu, n’est pas le tao de toujours. Le nom qu’on saurait nommer n’est pas le nom de toujours. » N’attendons pas du poète chinois qu’il nomme le souffle qui le fait parler. Et on ne s’étonnera pas que, « pèlerin de l’Occident », il se sente tout proche du Pseudo-Denys, si cher aux Rhénans, rappelant sans relâche que Dieu est infiniment au-dessus de toute image, de toute forme et de tout nom.
 Ce n’est pas un hasard, non, si les poèmes de François Cheng si souvent s’inscrivent dans une expérience proche de celle des Rhénans. Et sans doute comme bien des occidentaux ont au siècle dernier trouvé en Orient les moyens d’un ressourcement, il se pourra qu’à la suite du poète d’autres orientaux découvrent chez les maîtres spirituels de l’Occident la voie d’un similaire approfondissement. Car unique, ici ou là, est la tâche des hommes : « Bâtir le royaume à mains nues / Sur les cailloux entrechoqués // De l’habitable étincelle ».