Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Franchir la frontière invisible

 Ressentir la vibration de l’idée.Faire vibrer l’idée. Dans la poésie d’Alain Suied,se joue moins le "sentiment de l’idée" (Belaval à propos de Jean Grenier) que la ...RESONANCE de l’idée. Non pas seulement CE QUE l’idée suggère, mais ce qui touche au sens,à la signification. A la teneur même du sens. A sa pulsion propre.Pour dire "l’envergure du souffle", "la respiration du monde en nous" (p.6).
 Pouvons-nous suivre le parcours de l’affect à la parole,de la parole à la blessure, au "cri fracassé contre le mur de l’infini / le cri premier / le cri animal de la mort / où s’épuise la parole" (p.30) ? Pouvons-nous traduire "ce qui n’est pas dit" (p.13),cet "avant le Verbe" (p.25) qui vibre dans l’idée même et,en transmettant "l’élan natal" (p.14),le fait,du même mouvement, vibrer, l’amène à donner son spectre entier,son sens fondamental ? Mais si nous avons oublié la Langue,nous oublie-t-elle le pour autant ? "Héritiers du non-dit et des larmes" (p.23), pouvons-nous découvrir ce qui EST DIT à travers nous ? L’ultime exil de la parole et le "pays perdu" de l’origine et de l’idée, le premier souffle,naissance et souffrance –- l’absence fondatrice de l’Autre. Le poète recherche la loi oubliée du langage, les mots perdus – pour dire le mystère natif et notre approche du Réel.
 Nous sommes présentifiés par un appel, une question,une demande.Le mot est départ."La parole revient toujours" (p.27).Mais où retourne-t-il ? Vers un lieu sans lieu ? Vers un souffle disparu à l’instant même où il ex-iste ? "...un feu sans source/une eau sans flamme/un lieu sans racines:un seul rêve multiple traverse la chair du Réel." (p.32)
 Le lecteur de Face au mur de la Loi se voit placé devant la périlleuse question du GOUFFRE d’où surgit le sens : "Nous habitons ce qui est – mais ce qui est n’a pas de lieu" (p.31).Premier et dernier cri,premier et dernier souffle,l’être n’est saisi que dans son surgissement même : "l’origine affleure" (p.36). Nous ne sommes que "nommés". Parce que (ainsi que le dit l’un des vers les plus inspirés du recueil) : "nous sommes l’encre rouge / d’une étoile éteinte." (p.42)
 Poésie des profondeurs,poésie de l’Intelligence,cette poésie est une QUÊTE. Et donc,une poésie de CE QUI IMPORTE,dans le sens que Chestov attribuait au "Timiotaton" de Plotin.
 Poète philosophe,Suied veut faire vibrer l’idée,ne plus s’en tenir à la musicalité,au formalisme : "Patient décryptage du sensible" (p.44)cette poésie nous apprend à ne plus craindre "ce qui écoute en nous".