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Fragments et louanges

 Le soulagement que l’on ressent après le passage de la pluie, à quoi tient-il ? À l’éloignement de la tempête, à la musique berçante que les gouttes auront jouée, simplement à la vie, absentée un moment, et retrouvée ?
 Le dernier livre de Pierre Dhainaut suinte d’abord titre métaphysique du lien et de la construction, de la tension vers la liaison et de la nuit annonciatrice ; tension que l’écriture rend à la vie en lui conférant épaisseur, en invoquant ses dieux ; tension de l’esprit qui doit retrouver « les premiers rêves » et « les liens entre les mondes » oubliés, que nous avons laissés ou qui sont devenus vérités inconsolables. Mais que l’on comprenne bien : il ne s’agit pas de ces mondes inaccessibles, mondes frais dont nous serions en exil, mais de cet univers possible qui est toujours prêt à mourir si l’on ne lui prête plus attention (on pensera alors à Cézanne), de ce possible que la paresse seule menace. Chaque étape est un « promontoire ». Chaque instant contient en lui-même le secret millénaire ; il ne s’agit que d’apprendre à le recueillir à travers le regard et dans l’instant intime de la conscience, et nu pas « décevoir l’inconnu ». Dhainaut est bien le poète de l’effort constant, du jamais acquis, du sens inépuisable ; de la confiance « sans défaillance au rythme », parce qu’aller à la rencontre du monde, c’est aussi se heurter aux éléments qui ne sont pas contraires mais posés seulement au milieu de la route, et qu’il faudra fouler. La distance revient toujours ; laquelle éloigne de l’objet, et autorise simultanément la nouvelle contemplation de l’objet. Le sable, l’océan et les dunes, la pluie et le vent, les arbres, les oiseaux qui réveillent, la pierre et les oyats sont le décor de ces pages. Et la houle imprègne le corps – échange avec lui le souffle.
 À cette notion du souffle est fortement liée la dimension de l’enfance, associée, d’abord à l’idée de l’innocence du regard idéal, de neuf perpétuel nécessaire non seulement au poète mais à celui qui veut penser l’être ; enfance liée à cette faculté de ’étonner, d’un même élan considérer le monde morcelé dans l’expérience. L’enfance prodigue le souffle. Le souffle est la vie dans son élément le plus pur, que l’on peut isoler – le souffle comme un témoin.
 Mais presque soudainement, une relation s’installe entre l’enfant et la mort, avec l’image de la main qui, dans la caresse, sait passer d’un front rempli de rêves au front que la Nie abandonne. Une ambiguïté alors commence à se faire jour plusieurs fois entre l’enfant et la mort : est-ce cette enfant au sourire épanoui qui « demeure toujours prëtei à s’éclairer, à s’élargir » – ou la mort brillant dans le sacrifice ? Puis, encore, des évocations de la disparition. Un drame ? La mort de cette enfant ? Qui est cet « elle » à nouveau ? Oui, c’est la mort d’un enfant que l’on avait du mal à saisir (se cache-t-on les yeux devant le drame, ou est-ce le poète qui a codé longtemps ce mystère, comme s’il demandait une lecture attentive, une lecture assez digne pour saisir quelques mots de la tragédie ?). Le poète écrit ceci qui retient notre attention : « la jeune messagère ». La mort d’un être jeune, lui donne-t-elle ce statut de messager des dieux – Dans l’Antiquité, les gens mourraient tôt quand les dieux les aimaient, les êtres suprêmes ne supportant pas de voir longtemps mortel celui ou celle pour qui ils avaient une divine affection. Ils rap¬pelaient vite a eux Vanné.
 Ce balancement entre enfance et mort est maintenant clair. Ces mises en opposition et en regard du premier souffle et du dernier le sont aussi. Dans la troisième partie du livre (qui en compte quatre), on se retrouve à faire le tour du cimetière, alors que la vie, tout à l’heure, ne pliait pas. Le cri de l’enfant qui ne sait pas, encore parler est seinblable, pour l’auteur, au cri de l’homme dans la torture : deux êtres sans défense soumis à une loi aveugle.
 Mais comme la houle, l’élément vent me prend, me transperce, me fait devenir lui, si bien que l’invisible n’a plus le poids de l’incompréhensible mais devient tout ce que je vois, le champ complet de mon regard, rien d’autre en étant extérieur. Et le vent et le corps demandent ceci, que la place se libère pour la respiration, pour la Vie. Elle réclame alors de ne plus dire la mort. Mais qu’est-ce que cela, « ne plus dire la mort »  ? Les vers suivant répondent à nouveau : « confiance » ; dans ’la mise en forme de ce oui, de ce souffle qui ouvrira un passage à travers les mots ’, justes, ces mots que l’on reconnaît parce qu’ils n’appartiennent plus à celui qui les vocalise – (les mots de l’imposture, collent-ils à la peau ?).
 « Nous taire donc, ce serait lâcher prise », et c’est le retour au monde, la boucle de la joie et de la douleur est refermée. Le livre s’achève sur des poèmes au rythme constant, répétitif, qui tiennent de la description plus que du sentiment. La métaphysique de ce livre. comme on l’a appelée, est donc plutôt dialectique ; mais n’appartient-elle pas au « pays du flux et du reflux ».
 Quand le poème aura livré tout son sens, on pensera avec étonnement à cette autre œuvre mariant la plus pure intimité de l’être à l’expression sublime. Sans comparer l’émouvant Fragments et louanges au grandiose Kindertotenlieder de Malher, sur les poèmes de Rückert, on trouvera quand même que le thème du premier se retrouve
dans I esprit du second. On relira alors l’un à la lumière musicale de l’autre :
  Nun will die Sonn’ so hell auf’geh’n,
 Als sei kein Unglück die Nacht gescheh’n :
 [...]
 Du mußt nicht die Nacht in dir verschränken, 
 Mußt sie ins ew’ge Licht versenken !
(D’un jour nouveau l’aurore luit pourtant, comme si dans la nuit la tragédie n’avait pas été. [... ] Il ne faut pas se refermer sur la nuit, mais la porter sans fin à la lumière.)