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Eugène Guillevic, pour Nathan Katz

La littérature contemporaine alsacienne sans Nathan Katz, ce serait au fond comme l’Alsace sans le Sundgau. Le poète – et Weckmann un jour a fixé la formule – est un peu « notre père à tous ». Et le Sundgau nous est une culture fondatrice, un paysage fécond, où beaucoup d’entre nous ressourcent parfois secrètement leurs modernes croisades et batailles. Strasbourg vient de rendre hommage à l’un et l’autre, au poète et à sa Heimet en saluant aussi ses amis Eugène Guillevic et Jean-Paul de Dadelsen.

A l’occasion de la parution d’un raffiné petit volume consacré au poète par les précieux éditeurs de la collection Arfuyen, les DNA et le CIAL invitaient vendredi soir au siège strasbourgeois du journal, autour d’Eugène Guillevic, ami et traducteur breton du poète sundgovien. Et l’association « Lectures » avec la librairie « Quai des Brumes » accueillaient le poète breton hier après-midi à Transit...

Guillevic a 80 ans tout juste, et n’a pas hésité à faire la route pour se rendre à l’invitation de ses hôtes strasbourgeois – au nom desquels Jacques Puymartin l’accueillait vendredi soir aux DNA. L’Alsace en effet est au poète une terre familière, où il arrive au seuil des années 20, où il nourrit son enfance et son adolescence à d’assidus compagnonnages avec Jean-Paul de Dadelsen, avec Nathan Katz surtout, qu’il retrouvait presque quotidiennement dans ses déplacements de Ferrette à Altkirch, via Waldighoffen.

Des évocations chargées d’un peu de discrète émotion : Ces récits et témoignages recueillis simplement, les amitiés poétiques ainsi évoquées par les uns et les autres, ces textes lus, aussi, nous disaient également l’ambition et l’idéal littéraires et intellectuels qui pendant ces années de l’entre-deux guerres ont animé à Altkirch quelques adolescences haut-rhinoises et sundgoviennes...

Guillevic à Transit, avec son épouse Lucie, a puisé aux toutes dernières pages d’une production poétique personnelle qui compte parmi les plus importantes de ce siècle. Mais il a salué Carnac d’abord, et la Bretagne, en célébrant les menhirs. En célébrant la roche bretonne, et d’une voix qui lui ressemble, rauque et graniteuse, qui à elle seule cristallise déjà l’intime intensité d’une oeuvre, d’une vie, nourries aux concrets paysages d’une mémoire poétique et politique résolument enracinée dans ce siècle.

Aux DNA, la veille, l’hommage allait à Nathan Katz, dont Guillevic avec Lucie Albertini, avec Gérard Pfister et Yolande Siebert, évoquait l’autre mémoire. Par le texte, alémanique, si merveilleusement servi toujours par Yvonne Gunkel. Par l’anecdote aussi et par l’analyse littéraire : Une belle introduction à l’oeuvre de Katz, solennelle et intime en même temps, un peu grave, offerte à la veuve du poète, et offerte à un auditoire choisi que Katz lui-même, par le truchement d’un vieil enregistrement, vint saluer à son tour, de sa voix colorée par les climats sundgoviens.

Le bonheur de cette langue, et l’évidence intérieure, généreuse et courageuse ensemble, de la leçon d’humanité qu’elle sert – et que Guillevic d’une certaine façon nous donne aussi. « J’ai tenté de faire oeuvre d’homme », écrit Katz quelque temps avant sa mort en 81. « Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout. » C’est immense.